
«L'histoire de l'aviation» de Balint Kenyeres
L’aventure Regard sur le court métrage au Saguenay s’est peut-être terminée dimanche soir, mais une indispensable sieste de deux jours m’a empêché de reprendre le clavier plus tôt. Raconter ce genre de périple peut prendre plusieurs (et longues) avenues et, s’il est vrai que j’ai fait là-bas des rencontres extraordinaires avec des gens passionnés, je ne compte pas utiliser ma plateforme comme carnet de voyage de sitôt.
Dirigeons-nous donc vers l’essentiel : les films. Ou, plutôt, LE film. Je parle de L’histoire de l’aviation du cinéaste hongrois Balint Kenyeres, un court métrage transcendant de 15 minutes qui a remporté le Grand prix international, mais qui n’a certainement pas fait l’unanimité (à la projection de clôture, dimanche soir, un ami a quitté la salle quand le film a commencé).
Avant d’aller plus loin, je tiens à préciser que la sélection était particulièrement forte; parmi les quelque 80 films en compétition, j’en qualifierais une bonne douzaine comme «remarquables». En fait, il a tellement été difficile de sacrer un gagnant unique, que moi et mes collègues du jury (Martin Rodolphe-Villeneuve, réalisateur de documentaires, et Fred Joubaud, distributeur de courts métrages) n’avions eu d’autre choix que d’y aller avec un ex-aequo, une première à Regard. La délibération – un exercice enrichissant qui a duré près de six heures – a été la plus longue dans l’histoire du festival.
> La liste des lauréats (La Cinémathèque présentera les courts métrages primés au mois de juin 2010. À surveiller!).
Mais revenons à notre Hongrois. On peut dire sans hésiter que son film rentre dans la merveilleuse catégorie du cinéma du rien, où l’atmosphère prime sur l’intrigue qui, généralement, est prétexte à des préoccupations d’ordre philosophique ou métaphysique. On commence par le visage inquiet d’une mère qui, après un pique-nique sur une falaise, constate que sa jeune fille manque à l’appel. Comme dans L’Avventura d’Antonioni ou même Picnic at Hanging Rock de Peter Weir, la disparition du personnage ne fournit pas matière à suspense ou à thriller mais plutôt une piste de réflexion, déclenche une logique narrative périphérique qui dépasse l’action dépeinte à l’écran.
En effet, les somptueux mouvements de caméra, la beauté des images, prennent le dessus sur le sujet apparent, à savoir une famille bourgeoise alarmée qui passe ses vacances en Normandie au tournant du 20e siècle. Aucune information n’est communiquée sur les personnages, le contexte historique est pratiquement trivial : les costumes semblent avoir été choisis pour leur esthétique plus qu’autre chose…
Et ensuite on tombe sur cette scène fabuleuse. On voit la fameuse fillette qui regarde quelque chose au loin; la caméra, qui jusque-là a toujours été en mouvement (littéralement, planante), la contourne et finit par s’immobiliser. Le cadre reste statique pendant de très longues secondes. On aperçoit au loin un petit point qui bouge sur une falaise : c’est un avion qui s’apprête à décoller et, à travers le regard de la fillette, cet événement historique prend une allure étrangement éphémère, intime et onirique.
Qu’est-ce que le réalisateur a voulu nous transmettre avec ce film? Pourquoi un titre aussi absolu pour un traitement aussi particulier? L’histoire de l’aviation suscite de nombreuses questions et peu de réponses, un état de fait qui pour l’instant me satisfait pleinement. Tout ce que je sais, c’est que ce Kenyeres possède une vision cinématographique hors du commun. Un souffle lyrique qui n’est pas sans rappeler un maître du «cinéma du rien» comme Andrei Tarkovsky ou, plus près de chez lui, son compatriote Béla Tarr.
Âgé de 34 ans, M. Kenyeres a déjà quatre court métrages à son actif, dont Avant l’aube (2005) qui a été primé dans de nombreux festivals importants (voir extrait ici). On ne connaît toujours pas quels sont ses nouveaux projets; s’il compte poursuivre encore longtemps dans le court ou se diriger vers le long, mais une chose est certaine : ce n’est certainement pas la dernière fois qu’on entend le nom de Balint Kenyeres. Le septième art a aujourd’hui une très bonne raison de sourire.
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