
Il serait malhonnête de dire que l’on sort de la projection de The Girlfriend Experience bouleversé, les yeux pétillants. La seconde «expérience» de Steven Soderbergh (après le sublime Bubble) stimule davantage le cerveau que l’esprit.
D’une part, ce récit sur quelques jours dans la vie d’une escorte de luxe (Chelsea) se veut une riposte aux romances hollywoodiennes insipides de la prostituée-au-coeur-d’or-qui-finit-dans-les-bras-de-son-prince-charmant. Avec son approche très froide du sujet, le réalisateur limite l’identification avec sa protagoniste; son sort nous est plus ou moins indifférent. La psychologie de Chelsea, à peine développée, est ici impertinente. Elle sert plutôt de conduit à l’élaboration d’une thèse, à savoir sex is bussiness, business is sex.
Une scène, plus que toutes les autres, résume parfaitement le cynisme de Soderbergh par rapport à une société de consommation déshumanisée. Chelsea se rend dans une bijouterie pour rencontrer un client, un juif hassidique. Les deux entrent dans l’arrière-boutique pour compléter leur «transaction». Alors qu’ils se déshabillent, l’homme conseille à Chelsea d’investir dans l’or. Pendant ce temps, elle pose en sous-vêtement, immobile et souriante, et, avec un éclairage doré qui se reflète sur sa peau, évoque carrément un lingot d’or. L’homme la serre ensuite dans ses bras. Cette possession l’excite tellement qu’il atteint l’orgasme en quelques secondes.
Tourné à New York dans les jours précédant l’élection présidentielle, alors que le pays se trouve au plus fort de la crise économique, The Girlfriend Experience est d’abord et avant tout le portrait d’une nation en détresse, trahie par un système qu’elle croyait infaillible. Les affaires continuent quand même, mais il y a cette impression de fin de party qui plane tout au long du film : on continue à discuter d’argent, mais sans le sentiment d’exubérance de la veille. On est en mode survie.
L’artifice du système économique est personnifié par la profession de Chelsea : sous des extérieurs séduisants se trouve une grande part de déception. Un double jeu auquel elle finit par se faire prendre lorsqu’elle s’amourache d’un client, qui s’avère lui-même un faux-semblant. Comme dans Bubble – alors qu’un flirt entre deux employés d’usine fait déraper une tierce collègue de travail – cette intrusion des sentiments vient perturber une routine vitale soigneusement établie.

Le contrôle, ainsi que sa soudaine perte, est un thèmes de prédilection dans l’oeuvre de Soderbergh et se manifeste concrètement à travers sa mise en scène. À ce titre, The Girlfriend Experience s’avère toute une leçon de langage cinématographique. D’abord, dans la catégorie des variables «non contrôlables», on retrouve les acteurs non-professionnels, les scènes de dialogue improvisées, le recours exclusif à la lumière naturelle*. Tout ce «désordre» est néanmoins enveloppé par un cadrage millimétré (les composition sont fabuleuses) et un montage coupé au couteau (les scènes se suivent de manière non-linéaire, ce qui force d’autant plus notre attention). Cette série de choix formels contrastés résulte en une sorte de peinture abstraite en mouvement, une mosaïque impressionniste d’un moment et d’un lieu.
The Girlfriend Experience appartient définitivement à la catégorie du cinéma du rien, un genre qui nécessite une implication active de la part du spectateur. Si le film mérite d’être vu à plusieurs reprises, il comporte également le danger de la surinterprétation. Prenons seulement le cas de Sasha Grey, l’interprète de Chelsea. On comprendra que pour la jeune star du porno, jouer une prostituée dans son premier film straight donne lieu à toute une série de parallèles, avec les notions d’apparence perçue et d’apparence projetée fournissant d’infinies pistes de discussion. L’art qui imite la vie, quoi.
***
Dans une entrevue à Village Voice, Soderbergh disait que son film est une charge contre la marchandisation des relations humaines. Il ajoutait que toute action entreprise sans plaisir pour de l’argent est une forme de prostitution. Il va sans dire que Soderbergh, qui opère lui-même dans un milieu avide d’argent, n’est pas exempt de cette «marchandisation».
Ce n’est un secret pour personne que la série des Ocean’s lui a servi de monnaie d’échange pour faire des projets plus personnels (Ocean’s 13 a servi à financer son diptyque sur Che). En «vendant» ainsi ses talents, Soderbergh offre le Director Experience; il façonne un produit parfait pour les besoins de l’industrie et qui rapporte beaucoup d’argent aux proxénètes d’Hollywood, mais qui est vide à l’intérieur. Soderbergh l’admet lui-même : il est une pute.
* Écoutez Soderbergh commenter la direction photo
À lire aussi :

L'utilisation de Facebook sert uniquement à simplifier votre inscription. 














intrevorwetrust
29 juin 2009
17h25
Analyse très fine et complète.
J’ai vu le film et ma réaction en était une d’indifférence et de banalité.
Je n’ai pas étudié le cinéma mais mon interprétation est justement qu’il s’agit d’un documentaire sur la vie ordinaire d’une fille qui a un emploi “extraordinaire”. En même temps, il y a cette métaphore du bonheur étiré au paroxysme. Dès qu’elle rencontre un gars qui bouleverse cette équilibre ordinaire, elle est prête à tout pour vivre le rêve, que nous avons tous égoïstement. Son chum comprend alors qu’en 2009, c’est franchement chacun pour soit. La conclusion de se rêve est tout à fait complémentaire à une vue de film d’époque.
Clairement à revoir avec une bonne bouteille de vin et du chinois en boîte, tel que fait le portrait du directeur….
venin
29 juin 2009
19h12
J’espère que vous avez faits vos recherches pour savoir c’est quoi ça veut dire “The girlfriend experience” et c’est quoi exactement.
C’est quoi? C’est une drôle de tendence qui existe depuis quelques années. C’est une personne, généralement un homme, qui va payer pour les services d’une femme… mais pas pour le sexe. La femme va plutôt se prendre pour la “blonde” du client pendant le nombre d’heures payées. Elle peut embrasser, caresser se mettre en sous-vêtements… tout SAUF avoir la relation sexuelle. Yé où le fun dans ça si y’a pas de sexe, vous me direz? À vous d’en juger… Mais certaines personnes désirent avoir une compagne mais le seul moyen d’atteindre ce but… est de payer. Donc y’a des hommes qui sont prets à payer pour avoir une “fausse blonde” pendant quelques heures. Pathétique? À vous d’en juger aussi…
aiss_van_crevette
29 juin 2009
20h10
Je vais surement voir le film demain. Quel magnifique affiche.
rafc
29 juin 2009
21h12
Je seconde à crevette; ça c’est une Affiche.
hibou_profane
29 juin 2009
21h19
Excellent texte, M. Siroka. On pourrait pratiquement se passer de voir le film! Mais je suis curieux de voir comment s’en sort la petite Sacha…
melo_carmelo
29 juin 2009
22h04
Dans quelle salle pourra-t-on aller voir cette expérience ?
Jozef Siroka
29 juin 2009
22h14
@ melo
Je l’ai vu au Parc :
http://www.cinemaduparc.com/affiche.php?id=girl#top
Sinon, à Montréal, le film joue aussi à l’AMC.
Mais faites vite, ce genre de film ne reste pas longtemps en salle!
pierre79
29 juin 2009
22h38
Franchement, le dernier film de Soderbergh que j’ai aimé c’est Le Limier. Depuis, j’ai trouvé sympa Trafiic, mais rien de plus. Soderbergh se donne un air d’artiste Indie et beaucoup de critiques embarque dans son jeu facilement.
theosaurus
30 juin 2009
01h23
ouf. Merci pierre79 de nous montrer la voie de la vérité…
Aubordunord
30 juin 2009
06h23
@M. Siroka
Je suis surpris que vous ne mentioniez pas la qualité (ou l’absence de…) de la performance de Grey ‘l’actrice’, surtout vu la fascination de ce blogue pour cette chère Sasha. Passe-t-elle bien dans un film dit ’sérieux’ ou ‘traditionnel’?
Et en effet, superbe affiche.
ryancma
30 juin 2009
08h19
Comme Aubordunord, je me demande comment Sasha Grey s’en sors. Si elle performe aussi bien dans ce style que dans l’autre. Pourquoi je doute?
Jozef Siroka
30 juin 2009
09h25
@ Aubordunord et ryancma
Difficile de savoir quel est son véritable potentiel d’actrice sérieuse étant donné son jeu minimal, qui s’accorde avec le ton général du film. En résumé, elle est naturelle, démontre par moments un petit côté vulnérable qui lui donne un certain charme qu’on ne trouve pas dans ses autres films.
Mais ça m’étonnerait qu’on la voie dans un biopic de Steven Spielberg de sitôt. Son prochain film straight est un film d’horreur, Smash Cut, et qui sera au programme du Festival Fantasia. Elle devrait d’ailleurs s’y montrer en personne.
diclo
30 juin 2009
09h26
@ venin
Vous avez raison sauf pour le coté sexe. Le girlfriend experience ou GFE peut inclure du sexe dans le monde de l’escorte. La fille agit par contre comme si elle était votre petite amie qui vient vous faire une petite visite surprise…
Ça demeure pathétique et démontre un certain mal de vivre.
syncope
30 juin 2009
16h03
@ SIROKA
Très bon papier !
Pour ajouter aux propos de VENIN, je ne suis pas un spécialiste en la matière, mais je croyais que GFE référait non pas à un substitut de relation sexuelle, mais à un genre de service spécial, un bonus, de jeu de rôle avec embrassades et conversation, sortie, tendresse simulée etc. Pathétique ? peut-être… (le mot me semble très péjoratif). “Triste” peut-être ? Enfin … je ne juge pas.
Mais je suis curieux , en effet : qu’en est-il de la performance d’actrice straight de Sasha Grey ? Est-elle bonne, ordinaire ou abominable ? Il est très difficile me semble-t-il de mélanger les genres. Inclure une scène de cul carrément porno dans un film qui ne l’est pas est une entreprise à laquelle plusieurs cinéastes se sont frottés, mais avec beaucoup de timidité et un bonheur incertain. Faire interpréter un rôle non -porno à une actrice porno est-il aussi perrilleux à votre avis ?
rafc
30 juin 2009
16h24
… et quand est-il de l’échelle des plans dans le film? Je me rappelle Le Pornographe de B. Bonello où on discute des gros plans en porno et de la relative impossibilité de les laisser de côté et de tout tourner en large … une grande tristesse émanait de ce film.
Excellent papier! putes et proxénètes hein!
Y a-t-il encore des Roger Corman dans l’industrie d’aujourd’hui?
eraserhead
1 juillet 2009
09h14
Sasha Grey EN PERSONNE a la premiere de SMASH CUT a montreal ??!!
J’Y SERAI !!
Marsipou
1 juillet 2009
15h02
Soderbergh une pute parce qu’il a réalisé Ocean’s 11-12-13? C’est une commande, il a été rondement payé, mais le plaisir y exulte! Tant qu’il y a du plaisir, il y a de l’humanité…
procosom.com
25 juillet 2012
22h34
Je n’ai pas vu the Grilfriend Experience, mais parlant de pute et de Soderbergh, je viens de voir hier soir peut-être sa plus grande merde commerciale : Haywire
Mais qu’est-ce qu’il croyait avoir atteint comme objectif avec ce film merdique : l’intrigue est à chier, le jeu d’acteurs minable (Gina Carano n’est pas une actrice!), la direction faible, le scénario horrible.
Ce n’est ni un suspense, ni un film d’action, ni un drame, ni une comédie; en fait, c’est quoi au juste?!?
Et que foutait Michael Fassbender dans cette distribution?!? Et Douglas? Et McGregor?
Ils se sont tous fait avoir, croyant que c’était ce film de Soderbergh (sur 3) qui serait bon et propulserait leur carrière : erreur monumentale!
Un des films les plus longs de ma vie malgré ses [très courtes] 93 minutes!
Au moins si les scènes d’action de Carano était intéressantes! C’est pas compliqué, c’est 10 fois pire que M & Ms Smith, c’est tout dire!!!
Une horreur : 2,5 / 10
procosom.com
25 juillet 2012
22h35
J’ai oublié : superbe affiche (pour The Girlfriend Experience, et non pour Haywire!).