Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Jeudi 16 octobre 2008 | Mise en ligne à 15h30 | Commenter Commentaires (14)

    La confusion morale de James Bond

    Film Fall Preview Five For Fall

    Sorti en 2006, Casino Royale a été le plus grand succès commercial de la série des James Bond avec 600 millions $ en recettes. Le film a également été applaudi par la critique et sa vedette, Daniel Craig, a même obtenu une nomination aux BAFTA pour son interprétation de l’agent 007.

    Le succès sur toute la ligne de Casino Royale est apparemment dû à la nouvelle approche réaliste adoptée par la franchise. Bond est plus sombre mais aussi plus sentimental. Il ne tue plus avec le même détachement et réussit à tomber franchement amoureux. D’ailleurs, il ne s’est toujours pas remis de sa dernière flamme, Vesper Lynd, et son souvenir jouera un rôle dans le nouvel épisode, Quantum of Solace.

    À la réalisation, c’est le Suisse Marc Forster qui prend la relève du Néo-Zélandais Martin Campbell. Selon l’article du London Times, les producteurs recherchaient quelqu’un de sérieux qui saurait exacerber le nouveau côté réaliste de James Bond. Forster, qui compte parmi ses héros Fellini, Antonioni et Bergman, et qui a réalisé des films aussi divers que Monster’s Ball et Stranger Than Fiction, ne s’est pas laissé convaincre facilement. Il a fallu l’intervention de Daniel Craig pour qu’il accepte d’embarquer dans l’aventure.

    Quantum of Solace tient son titre d’une nouvelle tirée du recueil For Your Eyes Only. Il s’agit d’une méditation sur les relations amoureuses et James Bond y figure comme un personnage secondaire. Le tout est évidemment dénué d’action ou de suspense.

    Si le film et ce récit plutôt docile de Ian Fleming n’ont en commun que le titre, il demeure que Bond poursuit ici son introspection entamée dans Casino Royale. En entrevue, Forster suggère qu’il mettra l’accent sur l’aspect émotif du personnage :

    Bond a perdu quelqu’un qu’il aimait, mais en même temps il tue des gens. C’est très intéressant psychologiquement, parce que quelqu’un comme ça ne peut être à l’aise avec soi-même. Il est constamment hanté. [...] C’est pour cela qu’il couche avec tant de femmes, mais ne peut trouver une relation stable, parce qu’il ne s’aime pas lui-même. Et c’est ce manque d’amour propre qui lui permet de tuer sans conscience.

    On est loin de la désinvolture machiste du 007 de Sean Connery…

    Se pourrait-il que James Bond soit devenu le nouveau héros existentiel du 21e siècle? À moins que ce ne soit Jason Bourne? Ou Batman?

    Il fut un temps (pas trop lointain) où Hollywood tracait une ligne claire entre les films de divertissement, ou escapist, et les films à visées artistiques, plus réalistes, misant sur la psychologie des personnages plutôt que sur les séquences d’action élaborées. Il y avait une distinction entre les Rambo et les films indépendants. C’était le temps de la guerre froide où les notions du Bien et du Mal promulguées par l’Occident déteignaient dans la narration des blockbusters. À l’inverse, les films en marge d’Hollywood se voulaient une réaction à cette vision simpliste du monde.

    Les nouveaux James Bond (ainsi que la série des Bourne et des Batman) continuent, comme jadis, à se nourrir du climat socio-politique de son époque. Par contre, maintenant qu’il est de convention de considérer l’Occident comme l’agresseur ET la victime, le truand ET le héros, la nature morale du cinéma pour tous est conséquemment moins claire. Le côté subversif qui caractérisait les films indépendants se retrouve forcément dans les films à gros budget.

    Est-ce à dire qu’on assiste à la mort du cinéma de divertissement tel qu’on le connaissait? Y a-t-il toujours de la place pour les Bons et les Méchants? On peut arguer que Casino Royale est supérieur à n’importe quel épisode avec Roger Moore, que le Joker de The Dark Knight est bien plus intéressant que Mr. Freeze et que The Bourne Ultimatum est tout simplement le meilleur film d’action de tous les temps, il reste qu’il est parfois agréable de pouvoir oublier le monde tel qu’on le connaît pendant quelques heures dans une salle obscure.

    Sur ce, je vous laisse, j’ai comme une soudaine envie d’aller me louer Lone Wolf McQuade.


    • Pour ceux qui sont nostalgiques des héros qui ne perdaient pas de temps:

      http://www.ruthlessreviews.com/80actionguide.cfm

      Ça va faire l’introspection en costume de chauve souris. Vive le bon vieux temps.

    • Et vive Chuck Norris, avec lui c’est blanc ou noir, pas de zone de gris!

    • Excellent texte, M. Siroka. La citation de Forster est en effet très intéressante et tout ceci amène également de nouvelles réflexions entre le méchant et le héros. Je ne pense pas que ce soit une mauvaise chose car il restera toujours, à Hollywood ou ailleurs, des films de série B pour nous détendre! Comme disait votre collègue M. Lussier, Batman est à la fois un film hollywoodien et un film d’auteur. Moi, j’adore ça!

    • Bond et Bourne sont vraiment de la même mouture, pour notre plus grand plaisir. Le héros existentiel est plus humain que le super-héros. Qu’en est-il de la crédibilité d’un Jack Ryan, d’un Superman ou d’un John McClane? Zéro. Par contre, on peut saluer la profondeur du nouveau Batman, du nouveau James Bond, de Jason Bourne.

      En fait, c’est par son côté humain plutôt que par la “grandeur” de sa mission, qu’il met en évidence les enjeux moraux. Bref, les grands enjeux ne se jouent pas dans les intrigues à grand déploiement (révolutions sanglantes, grandes batailles napoléoniennes, bombardement au napalm ou accident nucléaire). Ils se jouent plutôt au tête-à-tête. Car toute la grandeur d’une civilisation se joue dans le geste de celui qui s’apprête à torturer l’autre, à l’exécuter d’une balle à la tête, à le remettre aux autorités officielles, ou à lui rendre la vie sauve. Chez Bourne et chez Bond, voilà les grands thèmes: choisir la dignité ou la facilité, donner la vie ou donner la mort, se venger par le meurtre ou par la justice, réparer ses erreurs, accepter ses faiblesses, etc.

    • L’avantage avec les films de Roger Moore, c’est que ça ne se prenait justement pas trop au sérieux.

      James Bond est une création des années 50. On aura beau essayer de le remettre au goût du jour en le faisant utiliser des portables et effectuer des passes de Parkour (n’importe quoi), ça reste probablement l’agent secret le moins crédible du monde, rien que pour sa manie de décliner son identité dans la face des méchants! Pas étonnant que le personnage fasse plus que jamais l’objet de parodies.

      Ça m’étonne que les gens s’accrochent encore à ce genre de héros superficiels et dépassés au point de vouloir l’actualiser à tout prix, alors que des personnages comme Jason Bourne constituent un bien meilleur investissement, beaucoup plus ancrés à l’époque actuelle.

    • Intéressant !

      Maintenant, est-ce que Casino Royale est un coup de maître ? L’avenir nous le dira.

    • Je ne me souviens plus quel psy des années 50 avait décrit James Bond comme le type du “psychopathe socialement acceptable”.
      Alors moralement confus? Il me semble que ça va de soi.

    • Moi personnellement… j’aime James Bond comme ça! C’est rafraichissant et c’est intéressant!
      J’ai hate au prochain!

    • J’ai fait un texte aussi là-dessus.

      http://laplaine.wordpress.com/2008/10/16/ecce-homo/

      À chaque période troublée de l’histoire des États-Unis, nous avons eu droit à des héros nuancés et pleins de doute. Mon préféré reste le Capitaine Willard d’Apocalypse Now. Martin Sheen était phénoménal et le duel avec Marlon Brando est gravé dans ma mémoire.

    • D’accord avec nicolas_racine, de la même façon que la période Post-Nixon/Watergate a donné droit à certains des meilleurs thrillers politiques du cinéma américain, des films au climat paranoiaque et au dénouement souvent pessimiste (ALL THE PRESIDENT’S MEN, THE PARALLAX VIEW, THREE DAYS OF THE CONDOR, …) qui ont très bien vieilli et se revoient encore avec bonheur aujourd’hui (on ne peut en dire autant des navets qui ont été produits durant les années Reagan !! Y a vraiment quelqu’un ici qui se retaperait des merdes des années 80 comme COMMANDO, TEEN WOLF, WEIRD SCIENCE, GREMLINS, etc. ) ;-)

    • Intéressant comme papier.

      Je sors justement du dernier Ridley Scott et c’est le relativisme à fond… On est effectivement loin de l’ambiance des films de la Guerre Froide. Intellectuellement, c’est vrai que c’est plus stimulant.

      Cela dit, la psychologie des ‘Rambo’ est tangible, mais elle est au second degré. C’est un peu la métapsychologie du personnage qui est intéressante; Rambo comme personnifiant cette Amérique qui n’aurait jamais du perdre au Viet-Nam. Un peu comme Astérix exorcisant à coup de baffes aux ‘Romains/Allemands’ une certaine culpabilité française liée à la Collaboration avec l’Occupant de la Gaule…

    • Très intéressant sujet. Moi j’aime bien le relativisme moral, je trouve que ça nous rend moins cons…

    • Et misère , un autre film qui arrive avec une réflexion bubblegum à 5 cents …

      Quelques scènes de réflexion comprimées de 60 ou 90 secondes entre 2 scènes d’actions ou une mise en scène éxagérement grosse pour permettre des monologues moraux clichés soulignés à gros trait ,comme la scène des 2 bateaux de Dark Knight, ne donne pas un film avec un questionnement moral mais seulement un autre aspect bubblegum , blanc ou noir …

      il existe plusieurs types de films avec leur rythme respectif , une réflexion , un questionnement moral ce n’est pas instantané c’est un rythme plus lent qui ne se comprime pas dans quelques scènes.

      Si je veux aller voir un drame à questionnement moraux je vais aller voir un tel drame pas un film d’action !

    • Hey hey hey! For Your Eyes Only avec Roger Moore est supérieur à Casino Royale! Même Bresson a trippé dessus, imaginez. :P « French filmmaker Robert Bresson admired the film. “It filled me with wonder because of its cinematographic writing … if I could have seen it twice in a row and again the next day, I would have done.” »

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