Jozef Siroka

Jozef Siroka - Auteur
  • Le blogue de Jozef Siroka

    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
  • Lire la suite »

    Partage

    Vendredi 16 mai 2008 | Mise en ligne à 0h00 | Commenter Commentaires (19)

    Le piège américain : grande ambition, petit film

    binrem2
    Charles Binamé et Rémy Girard – Alliance

    Quand Charles Binamé et Fabienne Larouche, un duo de choc s’il en est, s’attaquent à une des figures les plus fascinantes de l’histoire du crime au Québec, l’on est en droit de s’attendre, sinon à une grande oeuvre, à un film divertissant. Malheureusement, Le piège américain s’avère ni l’un ni l’autre.

    L’intrigue débute dans un club de La Havane, période pré-communiste. Lucien Rivard (Rémy Girard) se présente d’entrée de jeu comme un criminel menant «la belle vie». Curieusement, on ne ressent aucune joie de vivre de la part du personnage. En fait, on ne parvient jamais à le connaître. Les auteurs du film semblent trop impressionnés, voire intimidés, par ce «petit québécois» qui joue dans la cour des grands, qu’ils s’empêchent d’interpréter son mythe, de lui fournir une psychologie propre. Rivard ressort en fin de compte comme quelqu’un de passif, constamment en train de réagir à des événements apparemment hors de son contrôle.

    On comprend qu’à travers le récit de ce criminel d’envergure, Le piège américain tente d’exorciser ce complexe d’infériorité spécifique à la culture québécoise (pensons, à propos, au «p’tit gars de Shawinigan»). Ironiquement, ce (anti) héros québécois ne se réclame à peu près jamais de son identité nationale. On insiste tellement sur ses opérations à l’échelle internationale (États-Unis, Cuba, Indonésie) que l’on est presque gêné de rappeler qu’il provient du «p’tit Québec». Les quelques rares scènes se déroulant dans la Belle Province sont traitées de manière très expéditive. En particulier la légendaire évasion de Rivard de la prison de Bordeaux, résumée en quelques plans succincts.

    Ce qui intéresse les créateurs du film avant tout est d’établir l’implication de Rivard dans un des moments les plus marquants du 20e siècle, à savoir l’assassinat de John F. Kennedy. Pour ce faire, ils se basent sur des théories de la conspiration des plus farfelues. Manquer de rigueur historique n’est pas une lacune en soi (l’art n’a pas de comptes à rendre à l’histoire), c’est dans l’exécution que se trouve le problème.

    Allergique au pouvoir de la suggestion, le scénario préfère nous gaver d’information. À chaque fois que Rivard est mentionné, on l’associe invariablement à l’un des acteurs de la thèse du complot. Tout le monde y passe : la mafia, la French Connection, la CIA, le FBI, la DEA, Castro, JFK, RFK, J. Edgar Hoover, Lee Harvey Oswald, Jack Ruby, Clay Shaw, David Ferrie… Ces noms et institutions sont répétés à outrance, nous laissant avec l’impression désagréable d’avoir subi un lavage du cerveau.

    On ne doute pas que Rivard ait été une influence dans les hautes sphères interlopes, seulement, à trop vouloir insister sur sa notoriété, le film donne dans l’admiration éhontée d’une personnalité plutôt répréhensible.

    Esclave du scénario

    Si le sujet du Piège américain est Lucien Rivard, la star du film est sans conteste le scénario. Tout tourne autour des (nombreux) mots écrits par Fabienne Larouche et Michel Trudeau. On a parfois de la peine pour les acteurs, surtout Rémy Girard, qui agissent comme de vulgaires machines à débiter le dialogue. Leurs gestes sont également très limités; rarement ai-je vu un film de gangsters aussi statique, dénué d’action.

    Ce genre de cinéma très littéraire n’est pas automatiquement un gage de médiocrité (voir Reservoir Dogs). Cependant, le scénario se doit d’être en béton. Dans le cas qui nous concerne, le scénario est non seulement malhabile, mais parfois condescendant. Les dialogues sont très «écrits», très explicatifs. Cette propension à la pédagogie sonne particulièrement faux dans la bouche de malfrats.

    Exemple :

    Lucien Rivard :

    Ce n’est pas évident de vendre des armes à la guérilla communiste
    de Fidel Castro et au gouvernement pro-américain de Batista.

    Officier corrompu de la CIA :

    Ne vous inquiétez pas, l’attorney general Robert Kennedy ne
    s’immiscera pas dans vos affaires illégales.

    (Je paraphrase grossièrement, mais vous voyez le genre)

    La mise en scène de Charles Binamé n’échappe pas, elle non plus, à l’autorité du scénario. La volonté du réalisateur à transposer en images les métaphores des scénaristes prend parfois des tournures ridicules. Alors que Rivard se plaint d’avoir «misé sur le mauvais cheval», en référence à Castro, on nous présente une image d’archives de Castro avec… un cheval. Plus tard, Rivard décrit la prison comme étant une «cage dorée». Et que voit-on derrière lui? Une cage d’oiseau, bien évidemment!

    Le piège américain se veut désespérément un grand film. Binamé tente de lui donner un look épique en s’appuyant sur des choix esthétiques très expressifs. La photographie contrastée, parfois granuleuse, aux filtres appuyés, s’inspire directement de Traffic et de JFK. Faute de moyens sans doute, le résultat ne s’avère pas aussi convaincant que les exemples cités. Le montage est assez frappant aussi, les gros plans se succédant aux plans d’ensemble, les contre-plongées aux plongées. Mais tout cela semble aléatoire. La démonstration technique prenant le dessus sur la cohérence.

    Finalement, un peu comme Lucien Rivard, le tandem Larouche-Binamé s’est fait prendre au piège par leur excès de confiance. L’histoire de cette figure québécoise mythique se devait de faire un bon film. Une preuve de plus qu’en art, l’importance doit se retrouver dans le regard et non dans la chose regardée.


    • M. Siroka, votre critique ne me surprend pas et je suis persuadée qu’elle est juste. J’ai attrapé une des nombreuses entrevues qu’a données l’auteure du scénario et celle-ci n’arrêtait pas de souligner à quel point il était extraordinaire qu’un p’tit gars du Québec ait pu tremper dans l’assassinat de Kennedy. Les yeux lui brillaient comme si elle avait fait la découverte du siècle.

      Pour la fierté d’un peuple, faudra repasser.

    • Quand on écrit un pareil film, le mieux est d’élaborer les dialogues avec des vrais malfrats (on a tous un voisin louche). Ce n’est pas trop compliqué: on explique au gars ce qu’il doit dire, en substance; à lui de le restituer à sa façon. On enregistre, on reformule, mais on a sous la main de la substantifique authenticité.

      Il FAUT que les mots, les phrases, les émotions soient authentiques. Sinon ça sonne aussi vide, artificiel et insupportablement pédagogique que les dialogues de Virginie.

    • “Il FAUT que les mots, les phrases, les émotions soient authentiques. Sinon ça sonne aussi vide, artificiel et insupportablement pédagogique que les dialogues de Virginie.”
      Et bang, je crois qu’il ne faut pas chercher plus loin…

    • “Le piège américain”, pas un grand film?

      Voyons Monsieur Siroka! Je croyais que vous connaissiez le cinéma!

      Qu’on aime ou n’aime pas, “Le piège américain” dure presque deux heures. Ce ne peut être donc qu’un grand film!

      Désolé, je n’ai pas pu résister…

    • Bravo pour votre critique monsieur Siroka. Beaucoup de gens n’osent pas parler contre un film quebecois de peur de se faire accuser de precher contre sa paroisse mais je crois qu’il ne faut pas avoir peur de questionner ces créateurs un peu trop encastrés dans leurs mauvaises habitudes. Je n’ai rien a dire contre Charles Binamé, il a fait ce qu’il a pu avec le scenario ridicule de Fabienne Larouche. N’a t’on aucune releve au quebec ? C’est inquiétant et angoissant ! Les producteurs ne se basent que les gros noms puisqu’ils n’ont aucune idée de ce qu’est le talent.

    • Bonjour M. Siroka,

      Malheureusement, je ne suis pas de votre avis sur tous les plans de votre critique.
      Je ne comprends pas pourquoi le personnage de Lucien Rivard doit absolument manifester de la joie de vivre et doit nécessairement réclamer son identité nationale dans cette histoire. On parle ici d’un criminel silencieux, d’un homme qui a survécu aussi longtemps parce qu’il savait se faire oublier. Le Piège américain est une reconstitution romancée de la vie d’un ganster, qui faisait du trafic d’armes avec les Cubains, les Américains et les Français, et non un documentaire sur le succès d’un Québécois à l’étranger.

      Ce film se déroule en 1950, on ne parle pas encore de fierté québécoise mais de “french canadianisme”, on raconte une époque où l’anglais primait encore à Montréal, où la vie américaine était un modèle à suivre et où la place du Québec sur la scène internationale était aussi importante qu’une crotte de nez.

      Le Piège américain n’est pas parfait. C’est un film très dense, rassemblant beaucoup de détails et assez complexe, d’ailleurs je suggère aux cinéphiles de s’informer un peu sur le personnage avant d’aller voir le film.

      Le scénario de Fabienne Larouche et de Michel Trudeau explique « une version » de ce qui a pu arriver à Lucien Rivard, il ne prétend pas que ce criminel ait fait partie du complot mais qu’il s’y soit frotté à son insu. Ils ont choisi cette piste. Nul ne peut juger, nul ne sait ce qui s’est réellement passé.

      Cependant, je suis en accord avec le ton très explicatif et linéaire des dialogues ainsi que la résonance un peu forcée de ses explications lorsqu’elles sortent de la bouche des comédiens mais je dois souligner que la direction artistique est incroyable tout comme la direction photo.

      Bon cinéma !

      www.letapisrosedecatherine.tv

    • @ letapisrose

      Le piège américain n’est certainement pas un documentaire, mais il serait naïf de croire que le film n’est pas fasciné par le succès, aussi vil soit-il, de cette fameuse figure québécoise.

      Et si le sentiment de «fierté québécoise» n’existait pas en 1950, c’est le contexte actuel qui importe si on veut bien comprendre le sous-texte, ou le «message» véhiculé par les auteurs.

      Qu’un film se déroule dans le temps des dinosaures ou dans le lointain futur, le fait demeure qu’il n’échappe jamais à la réalité de son époque.

    • M. Siroka, faites attention, vous allez perdre votre emploi…
      C`est dangeureux de s`attaquer aux Larouche-TRUDEAU !!!

    • Fabienne Larouche a écrit Virginie qui est depuis trop longtemps le téléroman le plus insipide et innefficace de l’histoire du québec. Allez-voir comment il se fait que ça perdure à R-C ! Vous n’alliez tout de même pas croire qu’elle ferait un film intéressant tout de même ?

    • dans la même veine que Monica-La-Mitraille ou Le Dernier Tunnel, Le piege Américain semble encore une ode à la glorification du mode de vie criminel. Il n’y a pas qu’au Quebec qu’on se livre à ce genre d’exercice, partout ou on produit des films, on réalise de temps à autre une oeuvre sur un criminel connu et on tente parfois de nous faire avaler qu’il pourrait y avoir quelque chose d’épique et d’héroïque la dedans. Alors que nos prisons sont pleines et que nos jeunes sont déboussolés et sans repères moraux, il me semble que notre mémoire collective à de bien meilleurs personnage à imager que ces fripouilles sans valeurs.

    • Ça, c’est de la critique, de la vraie. Bravo pour votre courage et objectivité. J’ai remarqué au fil de vos messages que le cinéma québécois n’était pas votre tasse de thé. Avez vous quand même un film québécois de référence ?

    • À l’image de letapisrose, je crois que ce film , à un certain point, est juste sur l’image qu’il veut projeter. Historiquement, le contexte de Rivard comme Canadien-Français ne projette pas la fierté nationale. Mais il implique un gars que l’on aurait pu croiser dans nos rues à cette époque.

      L’esthétique du film, tant qu’à moi, est la force du film. Cinématographiquement parlant, c’est un film bien léché, pas nécessairement parfaitement beau, mais certainement foutrement beau et dont l’image a bien été pensée.

      Mais le scénario est effectivement abrutissant et les théories de complot et de conspiration, je trouve ça pas mal poussé par les cheveux. En fait, le problème de ce film, c’est qu’il se croit, qu’il se veut relativement authentique et veut amener les gens à réfléchir, alors qu’il est trop banal, trop en surface.

      En contraste avec The Godfather, par exemple, qui s’inspirait de la vision de Puzo du crime organisé sicilien, une esthétique irréprochable, mais surtout, une simple inspiration d’un monde existant. En voulant faire tourner tout autour de Rivard, ça devient juste gossant, on nous prend par la main pour essayer de romancer une histoire. Si on avait tourné autour d’un personnage générique inspiré de la vision de Larouche du réseau criminel de Rivard, on aurait alors eu quelque chose de peut-être plus personnel. Plus fictif. Plus authentique, dans sa fiction.

      Là, le film résultant est divertissant, mais à 5$.

    • Charles Binamé se paie toujours un excellent casting.
      Mais il n’est jamais venu me chercher…

    • Binamé est fini depuis le début de sa trilogie urbaine pour péteux de broue.

    • “Avez vous quand même un film québécois de référence ?”

      Ca existe ca ?

    • @jon8,
      je suppose que vous avez une allergie au Québec?

    • Moi, n’importe quel film avec Rémy Girard part de loin. Pu capable.

    • Top 3:

      Aurore: Un film lourd, mal réalisé, beaucoup trop long, aucunement nécessaire et avec une symbolique religieuse vraiment maladroite. Sans oublier le prêtre se faisant exploser dans un ravin…
      Vraiment l’art d’être médiocre.

      Ma tante Aline: De la grosse M… Sylvie Léonard joue du Sylvie Léonard, le scénario est mauvais, les dialogues sont remplis de pseudo-message politiquement correct, la réalisation est boiteuse (sans oublier la photographie inexistante), on dirait une mauvaise comédie des années 70 fait dans un contexte plus contemporain (une femme de carrière sans enfant, son amoureux plus jeune, l’isolement des personnes âgées…). Mediafilms à une nouvelle cote, après 7 (médiocre), il a 8 (Ma tante Aline).
      Dommage que Béatrice Picard comme premier film est tombée sur celui-ci.

      L’odyssée d’Alice Tremblay: Pénible, vulgaire, surjoué et très cabaret – music hall. Un croisement bâtard entre une mauvaise version de Moulin Rouge croisée avec une version des fables de Lafontaine en mode Théâtre des variétés…

      Mentions spéciales aux films suivants:
      Monica La Mitraille: Pas mauvais et ni un navet. Mais une déception. Si le film avait été à l’image des 25 dernières minutes (la poursuite policière, les crimes avec un traitement très 70’s et une réalisation très punchée), le film aurait été selon moi un grand film. Surtout que le sujet, la période historique et le contexte socio-politique sont fascinants. Et Céline Bonnier est particulièrement impeccable et dérangeante. C’est comme si on avait voulu trop “expliquer” et humaniser les motivations de cette criminelle.

      Sur le seuil: Un film d’horreur mal monté et mal rendu sur pellicule. Attendre une heure pour voir les premières scènes sanglantes,,, trop long dans ce type de cinéma. Dommage. Tout était là.

      Cruising bar: Est-ce que c’était vraiment nécessaire?

    • Manque total de cohésion et de subtilité, voilà comment je résumerais le tout.

      Moi aussi, je n’ai vraiment pas aimé ce film et Jozef, vous expliquez à merveille TOUT ce que je n’ai pas aimé de ce film à commencer par l’avalanche de mots, de scène et de références historiques surabondantes tout au long du film.

      On est très très loin des JFK, Le Prophète, Mesrine, Omerta (les 3 téléséries), Carlos, Godfather, et même très loin du plus récent “action-packed” Bum Rush dont j’ai débuté le visionnement avec un gros gros doute (pour rester poli!) et qui m’a finalement plu bien davantage que ce Piège Américain dépourvu de cohésion.

      N.B. J’ignorais que c’était Fabienne qui avait signé le scénario au moment du visionnement. Ceci explique cela…

    Vous désirez commenter cet article?   Ouvrez une session  |  Inscrivez-vous

    publicité

  • Catégories

  • Blogues sur lapresse

    publicité

  • Calendrier

    juillet 2013
    L Ma Me J V S D
    « juin   août »
    1234567
    891011121314
    15161718192021
    22232425262728
    293031  
  • Archives

  • publicité