Jozef Siroka

Mardi 21 octobre 2014 | Mise en ligne à 0h00 | Commenter Un commentaire

Gone Girl : le doux parfum du trash

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Il y a longtemps que je n’avais pas vu un film commercial qui m’a donné autant de difficulté à répondre à la question pourtant élémentaire : Qu’est-ce que c’est? Pas : De quoi parle-t-il? – qui est une question bien plus compliquée qu’elle en a l’air lorsque appliquée à du cinéma de qualité, et qui est particulièrement corsée dans le cas qui nous concerne – mais, vraiment, quelle est donc la nature de ce curieux et magnifique objet que je suis en train de regarder?

J’ai eu une sorte d’illumination à mon deuxième visionnement de Gone Girl. La première fois qu’on voit le protagoniste, Nick (Ben Affleck), il est devant sa grosse maison moche de banlieue, et à ses côtés se trouvent deux bacs de poubelle en plastique, avec couvercle. L’image est répliquée plus ou moins telle quelle à la fin du film. Il s’agit selon moi d’une illustration très adéquate de l’oeuvre: du trash camouflé par un réceptacle lisse et étanche.

Tout, ou presque, dans Gone Girl, est gros ou disproportionné (spoilers à venir, évidemment). Le plan machiavélique ultra élaboré de l’antagoniste, Amy (Rosamund Pike), la décadence post-apocalyptique du symbole capitaliste (le centre d’achat) post-récession de la ville, la réaction prédatrice et hystérique des médias envers le suspect de meurtre Nick, le bain de sang causé par une Amy qui ne se la joue pas tant Catherine Tramell que mante religieuse, le gigantesque chalet hight-tech du pauvre Desi (Neil Patrick Harris), les seins de la maîtresse de Nick (Emily Ratajkowski), le menton de Ben Affleck…

Pourtant, la manière dont le réalisateur apprête tous ces ingrédients ne donne pas l’apparence d’un film trash, même si c’est ce qu’il est essentiellement. Ce décalage entre fond et forme est ce qui explique à mon avis la confusion qu’ont ressenti une bonne partie des détracteurs de Gone Girl, et même plusieurs de ses admirateurs. David Fincher a toujours été reconnu comme un cinéaste techniquement brillant, mais avec son 10e long métrage il est devenu carrément intimidant! Sa confiance en ses moyens n’a jamais été aussi grande, et c’est ce qu’il fallait pour transposer sur écran un scénario truffé d’autant de rebondissements, de ruptures de ton, de meta-narration et qui, pour reprendre la remarque de Matt Zoller Seitz, contient assez de trous scénaristiques pour y enfouir des porte-avions.

Fincher a bien résumé le «quoi» de son film lors d’un entretien avec la chroniqueuse du New York Times Maureen Dowd :«Je ne pense pas que le livre ou le film dit qu’une femme sur cinq dans le Midwest doit être examinée pour un trouble de la personnalité borderline. Le personnage est hyperbolisé. Il ne s’agit pas de 60 Minutes. C’est un mystère qui devient un thriller absurde qui devient au bout du compte une satire». Rien que ça! Mais entre ses mains, ce pot-pourri d’intentions et de provocations finit par couler aussi doucement qu’un grand cru.

Son habileté extraordinaire à nous montrer exactement ce qu’il veut qu’on regarde, à maintenir notre attention pendant 150 minutes qui en paraissent 75, sa notion magistrale du rythme, qui n’est pas seulement engendré par ses mouvements de caméra millimétrés ou son montage chirurgical, mais aussi par des subtilités à l’intérieur même des plans, comme le débit des répliques, le positionnement des personnages les uns par rapport aux autres, leurs mouvements dans le cadre. Tout ça, en plus du fait que Gone Girl est probablement le film le plus esthétiquement sobre de la filmo de Fincher, donne une impression de prestige artistique qui tranche avec la teneur farfelue du scénario.

Mais c’est à l’intérieur de ce contraste même que le film tire sa cohérence philosophique. La version doublée en français de Gone Girl a été retitrée «Les Apparences». Cela aurait très bien pu être le sous-titre de la version originale. Pratiquement aucun des éléments exposés dans l’intrigue ne sont dignes de confiance. Qu’on pense à la narration en voix off d’Amy via son journal intime, qui n’est pas plus fiable que les flashbacks de Keyser Söze. Ou la suspicion des policiers et surtout du public envers Nick, qui n’est pas tant accusé d’avoir tué sa femme que de ne pas démontrer, tel le Meursault de L’Étranger, un chagrin socialement acceptable.

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Enfin, il y a le propos central du film: l’impossibilité de connaître réellement son partenaire de vie. Le côté «politique sexuelle controversée» a été largement abordé dans les médias (prenons seulement le New Yorker, qui a publié pas moins de trois essais sur la question – ici, ici et ici – dans la semaine qui a suivi la sortie du film, en plus de la critique de l’éternellement insatisfait Anthony Lane). J’aimerais plutôt me concentrer sur un aspect du film moins discuté mais que je trouve tout aussi fascinant. Je ne me rappelle plus quel est le fameux cinéaste (je lance un appel à tous!) qui a dit que 90% du travail d’un réalisateur consiste en le choix de ses acteurs; dans cette perspective, Gone Girl est un vif exploit.

> Ben Affleck Dans un post précédent, je citais Fincher qui justifiait à Playboy son choix de casting surprenant. Il disait qu’il avait jeté son dévolu sur Affleck en voyant des images de son sourire fake sur Google, un attribut fondamental pour le personnage. Pressé sur le sujet en entrevue à Film Comment, le réalisateur a élaboré: «Le bagage qu’il traîne avec lui est des plus utiles dans ce film. Je me suis intéressé à lui principalement parce que j’avais besoin de quelqu’un qui a de l’esprit, et de quelqu’un qui comprenait les enjeux de cette sorte d’examen minutieux du public auquel Nick est soumis, et de l’absurdité à essayer de résister à l’opinion publique. Ben connaît ça, pas d’un point de vue conceptuel, mais par expérience».

Le personnage d’Affleck est un archétype sur lequel les gens peuvent projeter leurs préjugés, avant de les remettre en question. La ligne entre le Affleck fictif et celui de la vraie vie est si ténue, qu’un critique d’Esquire s’est amusé à dresser des parallèles entre la carrière de l’acteur et l’intrigue de Gone Girl. À travers ces caractéristiques qui peuvent sembler bénignes se cache néanmoins une critique acide des médias contemporains, de plus en plus obsédés par un sensationnalisme typique de la couverture de l’industrie du divertissement lorsque vient le temps de traiter de sujets plus sérieux. Ainsi, lorsque Nick/Affleck sort de sa maison pour se rendre à sa voiture, un grand nombre de photojournalistes se ruent sur lui tels une meute de paparazzis (l’iconographie du vedettariat est accentuée par le plan caméra-épaule, le seul du film, avec un cadre particulièrement saccadé).

Les conséquences de la perversion médiatique sur le public sont illustrées dans une des scènes les plus saisissantes de Gone Girl sur le plan visuel. Une vigie à la chandelle est organisée un soir dans le but de sensibiliser les citoyens de la ville à la disparition d’Amy. Le discours de Nick est soudainement interrompu par une soi-disant amie de sa femme qui révèle qu’Amy était enceinte, et que son mari le savait. La foule, qui avait déjà été montée contre Nick par une populaire animatrice télé du type Nancy Grace, se rue immédiatement sur lui, ses lampions de l’espoir instantanément transformés en torches médiévales éclairant le chemin menant à un lynchage. Dans une scène précédente, l’inspectrice chargée de l’affaire (la merveilleuse Kim Dickens) assurait son collègue qu’elle désirait mener une enquête en bonne et due forme, pas «une chasse aux sorcières»…

> Rosamund Pike Pour le rôle d’Amy, Fincher recherchait une actrice relativement inconnue, question que le public n’évalue pas son personnage sournois à travers le filtre de sa célébrité. Rosamund Pike, une resplendissante britannique de 35 ans, correspondait au profil. Mais il y a plus.

Gone Girl est un vibrant hommage à l’oeuvre d’Alfred Hitchcock, et cite généreusement quelques uns de ses classiques comme Vertigo (notamment, quand Desi demande à Amy de se teindre les cheveux afin de reprendre son «ancienne» apparence), Psycho (le clin d’oeil inversé à la scène de la douche, alors que c’est la psycho elle-même qui y est enduite de sang, quoique pas du sien) et même le plus léger The Lady Vanishes, dont le titre peut passer pour une version vieillotte de celui de Gone Girl (d’autres exemples à consulter ici et ici).

normal_Rosamund_Pike_-_Shoot_122_1016loDans cette optique, on peut facilement présumer que Fincher convoitait spécifiquement une «blonde hitchcockienne». Et c’est exactement ce qu’il a trouvé avec Pike qui, en 2002, a incarné «The Blonde» dans une pièce de théâtre intitulée… Hitchcock Blonde (photo ci-contre).

En entrevue à W Magazine, l’ex Bond Girl remarque que sa première expérience professionnelle sur les planches entretient une thématique similaire à celle du film qui vient de la propulser au sommet: «La pièce parlait du regard masculin, des attentes des hommes, et, enfin, du pouvoir des femmes et de l’absence de celui-ci. Cette fille avait de sombres secrets, mais elle voulait aussi être adorée».

La performance de Pike est certainement la plus complexe et la plus puissante du film; sa réaction bipolaire après le meurtre de Desi vaut à elle seule une nomination à l’Oscar.

cdn.indiewire> Neil Patrick Harris Un délicieux rôle à contre-emploi. Harris, une figure très appréciée sur les tapis rouges qui jouit d’un important fanclub en raison de sa personnalité positive et de son humour taquin, a gagné sa renommée grâce au populaire sitcom How I Met Your Mother, qui vient de se conclure après neuf saisons. Il y incarne un playboy sans attaches qui ne manque jamais une occasion de rappeler ses (nombreuses) aventures d’un soir. C’est tout le contraire dans Gone Girl, où son Desi Collings est un être tendu et asocial, dont la vie amoureuse se résume à un bref flirt de jeunesse avec Amy, qui s’est transformé en obsession malsaine après leur rupture. Un autre contraste qui vient appuyer de manière originale le discours aussi jouissif qu’étourdissant des miroirs déformants qui parsèment le film.

> Tyler Perry Un autre rôle à contre-emploi, quoique dans un différent registre. Acteur, réalisateur, producteur, dramaturge, Perry se spécialise dans la comédie populiste de bas étage. Il incarne souvent le protagoniste dans ses films et pièces, Madea, une grand-mère imposante avec de l’attitude. Il est, si on veut, le Adam Sandler de la communauté afro-américaine. Si ses films sont peu distribués ici, ils n’en restent pas moins extrêmement populaires. Il a été classé par Forbes l’homme le mieux payé à Hollywood en 2011. Sa vingtaine de long métrages a engrangé plus d’un demi-milliard de dollars. (Pour en savoir plus, lisez ce portrait de son empire publié par le New Yorker en 2010).

a_560x375Malgré son succès, Perry est assez isolé dans l’industrie. Une relation qui va cependant des deux bords: pour preuve, il ne savait même pas qui était Fincher avant d’être engagé pour Gone Girl! Quoiqu’il en soit, il a accepté de troquer son costume de drag mémé pour un costard chic afin d’incarner un avocat-vedette spécialisé dans les affaires de moeurs. Il charge 100 000 $ rien que pour la provision pour frais.

Perry joue avec bonhomie une variation du magical negro, qui vient au secours du beau et blanc Nick. Avec son rire contagieux et son allure relaxe de style «y’all white people crazy», pour reprendre l’expression de Wesley Morris, il apporte à travers ses quelques brèves apparences une bouffée d’air frais fort bienvenue.

Dans une scène d’une brillante ironie, Perry se transforme en réalisateur. En préparant Nick pour une importante entrevue télévisuelle, il lui dit quoi répondre mais aussi comment se tenir devant la caméra, quel ton de voix adopter, et ainsi de suite. En gros, Perry fait de la direction d’acteurs. Plus que ça, il prend en charge la star du film de Fincher dans sa face même, tout en se moquant de la propension aux prises multiples de ce dernier en faisant constamment reprendre ses lignes à Affleck. Madea qui prend les commandes des mains d’un des cinéastes contemporains majeurs, c’est tout simplement irrésistible.

> Emily Ratajkowski Un casting si évident qu’il en devient meta, au même titre que le bar qui appartient à Nick (baptisé The Bar) et les indices qu’a laissés Amy dans son sillage suite à sa «disparition», qui prennent la forme de messages de chasse au trésor insérés dans des enveloppes sur lesquelles il est indiqué «Clue». Ratajkowski, une mannequin britanno-polonaise de 23 ans, a connu la gloire instantanée grâce à son apparition dans le tube de l’été 2013 Blurred Lines (photo ci-contre), une performance dénudée qui l’a élevée au rang de déesse dans les dortoirs universitaires.

emily3Dans Gone Girl elle joue la maîtresse de Nick (qui d’autre?), ainsi qu’un des principaux déclencheurs de la revanche d’Amy. On imagine que plusieurs actrices auraient été autant sinon plus qualifiées pour assurer ce rôle convoité. Mais c’est précisément cette absence de «réel mérite» qui a motivé son casting. On va se dire les vraies affaires ici : Ratajkowski doit sa notoriété uniquement à sa poitrine hors de ce monde. Et Fincher n’hésite pas à exhiber ses principaux atouts, quelques secondes seulement après son entrée en scène, tandis qu’Affleck ne se gêne pas de les savourer à pleine bouche.

Elle incarne le zénith de la «cool girl», ce fantasme masculin illusoire qui irrite passablement les femmes (même celles qui s’y conforment). En entrevue à GQ Fincher admet qu’il savait pertinemment qu’il allait heurter des sensibilités : «Nous avions besoin de quelqu’un qui, au moment où elle apparaît, les femmes vont dire : “C’est inadmissible et méprisable”. Mais vous avez aussi les hommes qui disent: “Oui, mais…”».

Vers le milieu du film, lorsqu’Amy vient de vivre une série d’embûches, elle tombe sur la diffusion d’une conférence de presse qui montre la maîtresse de son mari vêtue très pudiquement, et admettant sa liaison avec Nick tout en jouant à la victime. C’en est trop pour Amy, qui s’exclame, furieuse : «Why does she look like a babysitter, miss giant cum on me tits!?». À ce moment précis, je crois l’on peut dire sans se tromper que la majorité des spectatrices se sont instinctivement solidarisées avec Amy, pendant que leurs copains essayaient de se faire très petits dans leur siège, tout en regrettant de ne pas avoir eu vent plus tôt de l’avertissement de l’auteure de Gone Girl : «Mon rêve le plus cher est que ce sera le date movie qui brisera les couples à l’échelle nationale.»

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Samedi 18 octobre 2014 | Mise en ligne à 14h00 | Commenter Un commentaire

Le court du week-end : The Program

Un an avant qu’Edward Snowden ne révèle l’étendue alarmante du programme de surveillance américain, et qu’il devienne de facto le fugitif le plus recherché de la planète, il est tombé sur une «chronique documentaire» réalisée par Laura Poitras, et publiée par le New York Times.

Le film de huit minutes s’intitule The Program, en référence au surnom donné par la NSA à Stellar Wind, un vaste système informatique qui a recueilli sans mandat d’autorisation les données personnelles de millions de citoyens américains. Le programme a été approuvé par George W. Bush suite au 11-Septembre. Il a été reconduit par Barack Obama l’année de son élection, et aurait été abandonné pour de bon en 2011.

Stellar Wind a été inventé par William Binney, le sujet du documentaire. Ce briseur de codes haut placé dans la NSA a démissionné en octobre 2001, après 30 ans de loyaux services. Il était dégoûté de voir son programme, qui avait été conçu pour espionner les gouvernements étrangers, «se retourner contre son propre pays». Son geste de protestation a eu de graves conséquences. Il a été mis sous écoute et a été la cible d’un raid à son domicile en 2007. Un agent du FBI a braqué un fusil sur sa tempe alors qu’il sortait de la douche. Aucune accusation formelle n’a jamais été portée contre lui.

L’information dévoilée dans The Program peut sembler plutôt terne aujourd’hui, après plus d’an de révélations explosives fournies par Edward Snowden. Mais à l’époque, le docu de Poitras, ainsi que Binney lui-même, pouvaient sembler un brin paranoïaques dans l’esprit de plusieurs. Tout cela allait changer peu de temps après que la réalisatrice reçut le message crypté d’un certain Citizenfour. Il s’agissait de la première étape d’un travail haletant qui allait finir par être récompensé par le prix Pulitzer, qu’elle a partagé en avril dernier avec une poignée de journalistes du Guardian et du Washington Post.

En plus du plus prestigieux prix journalistique, Poitras est passé près de décrocher son équivalant cinématographique. En 2006, elle a été nominée à l’Oscar du meilleur documentaire pour My Country, My Country, le portrait d’un docteur arabe sunnite et de sa famille à l’approche des élections irakiennes, en 2005. Le film est «un chef-d’oeuvre d’empathie» aux dires de George Packer, qui a signé un long papier sur Poitras dans le plus récent numéro du New Yorker. Il y est surtout question du tournage et de la production de Citizenfour, son documentaire sur Edward Snowden qui a eu sa première mondiale le 10 octobre au New York Film Festival. La réception critique a été dithyrambique.

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Jeudi 16 octobre 2014 | Mise en ligne à 16h15 | Commenter Commentaires (18)

Le calvaire se poursuit pour Paul Schrader (2)

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Je reviens aujourd’hui sur l’affaire Dying Of The Light, que j’avais évoquée une première fois le mois dernier dans ce post. En résumé, Paul Schrader, un réalisateur-scénariste-essayiste fort respecté par ses pairs, s’est fait saboter un de ses films pour la troisième fois au cours de la dernière décennie. Le studio a remanié son montage sans son accord, en plus de rajouter une nouvelle bande originale. Cette semaine, une affiche digne d’un straight-to-DVD, une bande-annonce imbuvable et, surtout, un nouveau reportage donnant la parole aux partis opposés, viennent mettre un peu plus de lumière sur cette triste histoire.

Dans le coin bleu, les financiers. En entrevue à Variety, Gary Hirsch, un avocat de carrière dans le milieu du divertissement, défend la production de son premier long métrage :

C’était un processus typique dans le sens qu’il a livré sa version, et nous et le distributeur avons vu cette version et croyions qu’il y avait un meilleur film là-dedans. Nous avons fait des suggestions que Paul, dans une large mesure, n’approuvait pas, et il ainsi refusé de faire les changements que nous voulions tous, malgré le fait que les changements que nous recherchions étaient très en phase avec le script qu’il a écrit et tourné.

J’imagine la scène : l’avocat fringué en Hugo Boss, le sourire narquois, la coupe de cheveux impeccable à la Patrick Bateman, abusant d’un «nous» oppressant, qui tente d’expliquer au scénariste de Taxi Driver comment faire un «meilleur» film. C’est assez pour me rendre malade.

Le partenaire de Hirsch, Todd Williams, qui a notamment produit le prochain film de Sylvester Stallone Reach Me, renchérit : «La version de Paul a dévié sensiblement de son propre scénario. C’était un film complètement différent du film qui avait obtenu le feu vert, le film qui a été discuté et qui a été tourné».

Avant de définitivement perdre le contrôle créatif de son film, Schrader a accepté de le remonter, en s’adjoignant les services du monteur Tim Silano (The Canyons). Mais la seconde version n’a pas été du goût des producteurs, qui ont jugé que pas assez de leurs suggestions avaient été prises en compte. Suite à quoi, selon eux, le réalisateur «a démissionné», ne leur laissant «pas le choix» que de compléter le film eux-mêmes.

10628288_10203871698506142_6933024833807060964_nComme on peut l’imaginer, la version des faits diffère pas mal dans le coin rouge. Schrader admet qu’il a abandonné le film, mais seulement après que Silano fut renvoyé, et qu’on lui a fait savoir qu’il n’était plus le bienvenu dans la salle de montage.

«On ne m’a jamais demandé de revenir, affirme-t-il. Ils ne m’ont montré leur version que lorsqu’ils s’apprêtaient à entrer dans l’étape finale de la post-production. C’était un fait accompli».

Schrader ne pouvait pas en dire plus à Variety en raison de la clause de non-dénigrement stipulée dans son contrat. Il ne s’est cependant pas gêné de moquer son obligation contractuelle en la retranscrivant telle quelle sur un T-shirt qu’il a exhibé sur sa page Facebook.

Chez l’équipe créative, Nicolas Winding Refn (producteur exécutif), voit dans le montage non cautionné par Schrader un «manque de respect artistique». Le cinéaste danois avait d’ailleurs été pressenti pour mettre en scène Dying Of The Light, avec Harrison Ford dans le rôle principal, il y a quelques années. «J’ai accepté de faire partie de ce projet uniquement pour une raison, qui était d’être utile autant que possible à Paul Schrader, a dit Refn à Variety. J’ai toujours senti que Paul en tant que réalisateur était le choix juste, même si je devais le faire à un moment donné. C’est un scénario magnifique, mais il est le cinéaste idéal pour le faire».

Refn, qui assure qu’il n’y aurait pas eu de Drive sans American Gigolo, le thriller nocturne réalisé par Schrader en 1980, dit que la version originale de Dying Of The Light est «absolument fantastique». Des propos qui font écho à l’évaluation du film par Kent Jones, directeur du New York Film Festival, que j’avais citée dans mon post en septembre. Il encensait en particulier la performance «très puissante» de Nicolas Cage. L’acteur n’a pas commenté l’affaire publiquement mais, selon Refn, il «est très frustré parce que, dans son esprit, lui et Paul ont fait un grand film dont les deux sont très fiers – et que cela leur soit retiré, ça ne fait pas de sens».

Aux dires des producteurs, on ferait tout un plat pour rien. «Plan pour plan, disent-ils, les deux versions sont 80% pareilles, avec les principaux changements prenant la forme d’un resserrement du rythme, le redécoupage de plusieurs scènes d’action, et la suppression d’une narration en voix off», résume Variety. «Cependant, une source familière avec les deux versions du film dit que la version des producteurs, quoiqu’en apparence très similaire à celle de Schrader, est au bout du compte un film plus classique auquel il manque les “empreintes cinématographiques” propres au cinéaste iconoclaste, en termes de rythme et de ton».

La bande-annonce de Dying Of The Light, mise en ligne hier, est une sorte de métaphore du sabotage qu’a subi Schrader. En effet, le montage épileptique, les effets sonores tonitruants et le graphisme tapageur conspirent à agressivement dénaturer le propos original du cinéaste, la seule contribution qui ne peut lui être enlevée, à savoir les images et les dialogues qu’il a tournés. Ce condensé audio-visuel de quelque trois minutes symbolise la lutte éternelle entre financiers sans scrupule et artistes intègres; en ce sens, il est sublime.

- Le reportage de Variety : Première partieDeuxième partie

À lire aussi :

> Le calvaire se poursuit pour Paul Schrader
> Les deux visages de Nicolas Cage

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