Jozef Siroka

Mercredi 2 septembre 2015 | Mise en ligne à 15h30 | Commenter Commentaires (22)

Bourne 5 : l’austérité dans la peau

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Le cinquième chapitre de l’électrisante saga d’action est lentement mais sûrement en train de prendre forme, et c’est du joli. On apprenait hier que Vincent Cassel incarnera l’assassin qui traquera Bourne; l’acteur français se joint au vétéran Tommy Lee Jones ainsi qu’à la «supernova cinématographique» Alicia Vikander (Ex Machina), qui a abandonné deux projets d’envergure (The Circle et Assassin’s Creed) pour avoir l’opportunité d’échanger des regards anxieux avec Matt Damon.

La star de 44 ans retrouvera le cinéaste britannique Paul Greengrass, qui l’avait dirigé dans les deux derniers Bourne originaux, Supremacy et Ultimatum. On se rappellera que les deux hommes s’étaient fâchés avec le studio Universal lors de la pré-production d’un quatrième Bourne, qui s’est finalement transformé en un reboot réalisé par le co-scénariste des trois premiers films, Tony Gilroy, et mettant en vedette l’éternel second Jeremy Renner. Cela a donné The Bourne Legacy, un objet particulièrement étrange.

Universal et le tandem Greengrass-Damon ont enterré la hache de guerre il y a presque exactement un an, dénouement que Deadline a qualifié de «bombe absolue». Résultat : la franchise comporte présentement deux identités distinctes qui sont développées «sur deux voies» (parallèles ou pas), pour reprendre les paroles du producteur Frank Marshall. Le studio favorise bien sûr l’équipe originale, qui a rapporté beaucoup plus d’argent. Cela a notamment eu comme conséquence de «donner» la date de sortie du nouveau film avec Renner, que devrait réaliser Justin Lin (Fast & Furious), aux revenants bénis.

Le cinquième chapitre, qui prendra l’affiche le 29 juillet 2016, devrait s’intituler The Bourne Betrayal, mais rien n’est encore confirmé. L’intrigue non plus n’a pas été dévoilée, mais on sait qu’elle a été écrite par un tout nouveau groupe de scénaristes (on peut comprendre Gilroy de ne pas vouloir collaborer avec l’équipe A). Il s’agit donc de Greengrass et de Damon eux-mêmes, ainsi que du fidèle monteur du réalisateur, Christopher Rouse. En entrevue à BuzzFeed dimanche dernier, Damon s’est gardé d’en «dire trop» :

On verra Bourne à travers une Europe criblée par l’austérité et dans un monde post-Snowden. On dirait que beaucoup de choses ont changé [depuis Ultimatum, en 2007], vous savez? Il y a tous ces débats au sujet de l’espionnage et des libertés civiles et de la nature de la démocratie. Ça commence en Grèce, vous savez, le début de la démocratie. Et le film se termine à Las Vegas, l’incarnation la plus grotesque de…

Il ne termine pas sa phrase, mais ce n’est pas difficile de compléter sa pensée, surtout quand on connaît ses convictions politiques, affichées bien à gauche. Il en va de même pour Greengrass, qui connaît un truc ou deux sur la contestation sociale, s’étant établi une solide réputation avec son deuxième long métrage, Bloody Sunday (2002), qui relate le massacre de manifestants irlandais par l’armée britannique en 1972.

La mention de Snowden est assez révélatrice du ton qu’empruntera le nouveau Bourne. L’homme le plus recherché au monde est devenu une icône populaire qui a frappé l’imaginaire collectif de la contre-culture de l’ère 2.0. Il sera l’objet du nouveau film d’Oliver Stone, avec Joseph Gordon-Levitt dans le rôle-titre, à l’affiche le jour de Noël. BuzzFeed rappelle d’ailleurs que le sénateur John McCain avait affirmé à regret que Snowden est vu «comme une sorte de Jason Bourne». La boucle est donc bouclée.

***

Malgré le succès commercial et critique de la série, en particulier les deux films réalisés par Greengrass, ce n’est pas tout le monde qui apprécie l’approche survitaminée employée par le cinéaste britannique. Les détracteurs condamnent son excès de shaky cam (aussi surnommé Unsteadycam) et son montage quasi-stroboscopique.

Corey Creekmur, professeur de cinéma à l’Université d’État de l’Iowa, a analysé de plus près le langage greengrassien dans cette vidéo qui démontre qu’«une simple action (lire un dossier) requiert une présentation et une réponse compliquées (lire un film)». Son exercice se veut un hommage au théoricien David Bordwell, et à son étude sur «la continuité intensifiée» dans l’Hollywood contemporain.

Pour revenir à la notion de la shaky cam, selon Chris Stuckmann il s’agit en effet d’un problème dans la plupart des gros films d’action; une technique qui permet de masquer les défauts de la mise en scène, des performances ou de la direction artistique. Par contre, il voit dans la série des Bourne (à partir de 10:45) l’exception qui confirme la règle.

À lire aussi :

> The Bourne Legacy, ou le confort de la nostalgie

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Lundi 31 août 2015 | Mise en ligne à 17h25 | Commenter Commentaires (14)

Wes Craven, du trash à l’ironie

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Il aurait aimé vivre un peu plus longtemps, subir son trépas vers 90 ans, «sur un plateau de tournage, et dire “C’est terminé!” après la dernière prise, tomber raide mort, et ensuite voir les machinistes faire un toast en mon honneur». Wes Craven a finalement été emporté hier par un cancer du cerveau à l’âge de 76 ans, entouré des siens dans sa demeure de Los Angeles.

Le plus populaire des réalisateurs de films d’horreur américains de l’ère moderne est né en 1939, à Cleveland. Il a été élevé dans une famille baptiste rigoriste; en d’autres mots, pas de cinéma durant son enfance (sauf les quelques fois qu’il s’échappait de la vigilance parentale avec son grand frère, pour voir par exemple War of the Worlds, une expérience marquante). Il devait également se rendre clandestinement dans les salles sombres durant son adolescence, son école secondaire chrétienne menaçant d’expulsion tous les élèves qui commettraient le péché de voir un film.

Jeune adulte, lorsqu’il pouvait enfin aller au cinéma sans crainte de représailles, il a assisté à une projection de La source (1960) d’Ingmar Bergman. Ce film inspiré d’une légende médiévale, un des plus durs de la filmographie du grand maître suédois, raconte l’histoire du viol et du meurtre crapuleux d’une jeune paysanne, ainsi que la vengeance sanglante du père de cette dernière. Craven a décrit l’an dernier au Daily Beast le sentiment d’horreur particulier qu’il a ressenti durant le dernier acte du film.

…et il y a cette longue séquence où les parents se préparent à tuer ces hommes. Le père assassine systématiquement chacun des bergers, et cela, pour moi, était curieusement la séquence la plus terrifiante, car sa vengeance a été illustrée de manière si graphique. Il y avait un jeune garçon qui voyageait avec ces bergers – il était tout à fait innocent mais il finit par être tué, lui aussi. Je trouvais que c’était vraiment une représentation étonnante de ce qui dans un film américain aurait été dépeint comme une vengeance légitime. Mais à la fin, on voit comment la vengeance peut elle-même représenter le meurtre de l’innocence des victimes; la façon dont les personnages peuvent passer de gens normaux, à victimes, et à tueurs. Cela m’a fasciné.

Après un passage dans l’industrie du porno (il aurait collaboré au classique du XXX Deep Throat), Craven a réalisé son premier long métrage, Last House on the Left (1972), une interprétation libre et trash de La source, dont la violence crue et insoutenable se voulait une réaction aux réelles horreurs commises par ses compatriotes sur le front vietnamien. Extrêmement controversé, le film fut présenté dans peu de salles et fut notamment banni au Royaume-Uni pendant 40 ans, avant d’acquérir une forte notoriété suite à sa sortie en VHS.

De l’aveu de Craven, le réalisme dérangeant de Last House on the Left a été accompli en partie parce qu’il manquait d’expérience. Il a expliqué en 2010 dans une entrevue au Los Angeles Times qu’il n’avait «aucune idée comment réaliser un film» et qu’il l’a «mis en scène comme un documentaire parce que pendant les quelques années où j’ai appris les rudiments du cinéma, je travaillais dans un bâtiment dans lequel travaillaient surtout des documentaristes».

Amateur ou pas, le résultat a impressionné la plupart des critiques à l’époque. Roger Ebert a donné trois étoiles et demi à Last House on the Left, disant que le film est «à peu près quatre fois meilleur que ce à quoi l’on s’attend». Il poursuit :

La mise en scène de Wes Craven ne nous laisse jamais nous échapper d’une tension dramatique presque insupportable [...]. Le jeu des acteurs est sans artifices et naturel, je suppose. Il n’y a pas gesticulations. Il y a une bonne oreille pour le dialogue et la nuance. Et il y a du mal dans ce film. Pas d’évasion sanglante de la réalité ou de sensations fortes à la minute, mais un sens pleinement développé de la nature vicieuse des tueurs. Il n’y a pas de gloire dans cette violence.

Craven est reconnu aujourd’hui pour avoir démarré deux franchises d’horreur très lucratives : la série A Nightmare on Elm Street dans les années 1980 et la série Scream dans les années 1990. Cette dernière, dont il a réalisé les quatre chapitres, a «démocratisé l’horreur», comme l’indique le critique du Monde Thomas Sotinel dans la vidéo ci-dessous, en créant une zone de confort humoristique au ton référentiel parmi les scènes d’effroi.

Il a également introduit, pour le meilleur et pour le pire, la métafiction dans le genre du slasher. Une approche postmoderne, ou ironique, à laquelle il s’était frottée à partir de New Nightmare (1994), dans lequel il se met lui-même en scène dans son propre rôle. Un reportage détaillé sur ce film plutôt méconnu de la saga Freddy Krueger à lire sur BuzzFeed.

Avant de mourir, Craven se préparait à mettre en scène Thou Shalt Not Kill, un segment de la minisérie Ten Commandments produite par The Weinstein Co. Il s’agit d’un remake du Décalogue, chef-d’oeuvre que Krzysztof Kieślowski a réalisé en Pologne juste avant sa période française. Il a par ailleurs complété une série de bandes-dessinées à paraître sur «des zombies, des loups-garous et des vampires» qui s’intitule Coming of Rage.

Craven a dit un jour que «les films d’horreur doivent nous montrer quelque chose qui n’a pas été montré auparavant afin que les spectateurs soient complètement décontenancés. Voyez-vous, ce n’est pas que les gens veulent avoir peur; les gens ont peur. [...] Les films d’horreur ne créent pas la peur, ils la libèrent.»

Pour en savoir plus sur la carrière de Wes Craven, je vous suggère cet épisode de Masters of Horror, animé par le héros de la série Evil Dead Bruce Campbell. Pour d’autres vidéos portant sur le cinéaste, allez au bas de la page de ce billet publié par The Playlist.

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Vendredi 28 août 2015 | Mise en ligne à 20h45 | Commenter Commentaires (53)

Les femmes désirent-elles faire des films d’action?

Ava DuVernay

Ava DuVernay

Colin Trevorrow, cinéaste de 38 ans qui connaît une fulgurante ascension dans l’industrie, a mis les pieds dans les plats vendredi dernier en suggérant que les femmes n’avaient en général pas le même «désir» que les hommes pour mettre en scène des gros films d’action. Ce commentaire a précédé des propos similaires qu’il a formulés dans le cadre d’un reportage du Los Angeles Times, qui porte sur la nouvelle tendance des studios d’engager des réalisateurs relativement inexpérimentés pour mener à bien leurs blockbusters.

Évidemment, [la situation] est très déséquilibrée, et j’espère qu’elle va changer au fur et à mesure que le temps passe. Mais ça me blesse quand on m’utilise comme un exemple de privilège blanc et masculin. Je connais beaucoup de femmes cinéastes qui sont mentionnées dans ces articles. On leur offre ce genre de films, mais elles choisissent de ne pas les faire. Je pense que ce type de réflexion les fait paraître comme des victimes qui ne reçoivent pas d’opportunités, plutôt que des artistes qui savent très bien quels genres d’histoires elles veulent raconter et quels genres de films elles veulent faire. Pour moi, c’est la réalité.

Trevorrow, auteur du plus gros hit de l’année avec Jurassic World, et futur réalisateur de Star Wars: Episode IX n’avait au préalable réalisé qu’un seul long métrage, la comédie indépendante au budget dans les six chiffres Safety Not Guaranteed. Lorsqu’un internaute lui a demandé sur Twitter si une femme avec un CV similaire aurait eu la même chance que lui, il a répondu en partie :

Je veux croire qu’un cinéaste qui possède à la fois le désir et la capacité de faire un blockbuster obtiendrait l’occasion de faire valoir ses arguments. J’insiste sur le terme «désir» parce que je pense honnêtement qu’il s’agit d’une partie du problème. Beaucoup des meilleures réalisatrices dans notre industrie ne sont pas intéressées à faire une commande de studio. Ces cinéastes ont des approches et des histoires claires qui ne comportent pas nécessairement des super-héros ou des vaisseaux spatiaux ou des dinosaures.

Pour moi, ce ne est pas une simple question d’exclusion au sein d’un système d’entreprise impénétrable. C’est complexe, et cela implique une composante qui je crois est rarement discutée – des niveaux très élevés d’intégrité artistique et créative chez les réalisatrices.

Comme on peut s’en douter, la sortie de Trevorrow n’a pas été accueillie avec beaucoup d’enthousiasme. L’actrice Jaime King (Pearl Harbor), une fan de son Jurassic World, a qualifié ses propos de «regrettables» sur Twitter. La réalisatrice Tanya Wexler (Hysteria) a quant à elle assuré qu’elle a «tout le désir au monde. je tuerais pour faire un blockbuster… je ne peux vous dire à quel point [vos propos] sont naïfs et faux».

Ce n’est pas tout le monde qui a condamné l’argumentaire de Trevorrow. La chroniqueuse du Washington Post Alyssa Rosenberg y décèle une reconnaissance implicite de la force de caractère des femmes à Hollywood.

Je pense que Trevorrow se trompe en prétendant que les réalisatrices ne veulent pas raconter d’histoires qui «impliquent des super-héros ou des vaisseaux spatiaux ou des dinosaures». Mais s’il voulait dire par là que les femmes ne veulent pas utiliser leurs quelques rares occasions dans la chaise du réalisateur pour raconter des histoires écrites par un comité, et spécifiquement conçues pour obtenir un succès commercial maximal, cela sonne davantage comme un compliment qu’une insulte. [...] Sortir un film de franchise selon les standards exigeants – et inflexibles – des studios qui ont des idées très claires sur la façon dont leur propriété intellectuelle devrait être utilisée ressemble moins à un passage dans les ligues majeures, et plutôt à du travail en servitude.

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Rosenberg cite le cas d’Ava DuVernay, qui a récemment abandonné le projet Black Panther que lui avait offert Marvel. La réalisatrice du remarquable Selma a expliqué ce qui a motivé sa décision lors d’une conférence à New York le mois dernier :

À un moment donné, la réponse était «oui», parce que je pensais qu’il y avait une valeur à insérer ce genre d’imagerie dans la culture mondiale : de l’excitation, de l’action, du plaisir, tout cela avec un homme noir dans la peau du héros – ce serait assez révolutionnaire. Ces films Marvel vont partout, de Shanghai à l’Ouganda, et rien de ce que je ferai ne saura atteindre autant gens, donc je trouvais l’idée valable. Mais tout le monde s’intéresse à différentes choses…

Ce sur quoi mon nom est inscrit est significatif pour moi – ce sont mes enfants. C’est mon art. C’est ce qui va vivre après que je sois partie. Il est donc important pour moi que mon travail soit fidèle à qui je suis en ce moment. Et s’il y a trop de compromis, ce ne sera pas vraiment un film d’Ava DuVernay.

Elle ne devrait pas trop s’en faire : après tout, son film de super-héros, elle l’a déjà fait l’an dernier en nous montrant le vaillant Martin Luther King traverser le pont de Selma. Et elle rêve d’ailleurs d’en faire un autre déjà, dans la foulée de la tragédie de Charleston :

La parité dans l’industrie cinématographique est très loin d’être acquise. Les chiffres sont catégoriques : parmi les 600 films les plus lucratifs produits entre 2007 et 2013, moins de 2% ont été réalisés par des femmes. Les raisons de ce déséquilibre sont déprimantes et multiples, et sont recensées dans le captivant court métrage Celluloid Ceilings.

Le film de moins d’une demi-heure est réalisé par Lexi Alexander, qui a démontré que les filles n’ont pas peur de l’action, des explosions et de la violence bédéisée avec son jouissif et malheureusement méconnu Punisher: War Zone (2008).

Signe que la situation est hautement complexe : malgré le fait qu’elle «désire» réaliser un blockbuster, Alexander affirme qu’elle aurait refusé de faire Wonder Woman si Marvel le lui avait demandé. «Trop de poids sur mes épaules», a-t-elle admis l’an dernier. C’est finalement Patty Jenkins (Monster) qui a hérité de la délicate tâche.

À lire aussi :

> La malédiction de Wonder Woman se poursuit
> Selma et le poids disproportionné de l’Histoire

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