
Est-ce un oiseau? Est-ce un avion? Non, c’est… Kal-El, un trentenaire emo déchiré entre deux pères et deux univers, arborant un gros kleenex rouge dans le dos afin d’essuyer les nombreuses super-larmes provoquées par son éprouvante quête de découverte de soi. Parce que, oui, pour reprendre les paroles du réalisateur de Man of Steel, le Superman 2.0 du 21e siècle «doit être pris au sérieux». On doit sacrifier la joie pure suscitée par un surhomme omnipotent au profit d’un portrait «réaliste» du plus fameux personnage de bande dessinée de l’histoire.
Depuis les Batman de Christopher Nolan et les James Bond de Daniel Craig, la notion de ramener davantage sur terre des héros qui autrefois embrassaient aisément un caractère plus fantastique – à la fois témoins et acteurs d’un monde reconnaissable mais foncièrement fictif – a été largement validée par le public et la critique. En particulier la critique, qui faisait souvent le raccourci malheureux entre le réalisme des nouvelles versions et leur qualité artistique. L’agent 007 et le chevalier noir agissent comme des adultes et, ainsi, nous les adultes leur en sommes reconnaissants.
L’influence de Nolan sur Man of Steel est manifeste. En plus d’écrire une première version du scénario avec David S. Goyer (qui a d’ailleurs signé sa trilogie The Dark Knight) il a supervisé le projet à titre de «parrain» à la demande de Warner Bros., désireux de mettre toutes les chances de son côté en recyclant la formule nolanienne. En entrevue pendant la préproduction du film, Goyer a expliqué sa méthode :
Christopher Nolan et moi avons essayé de ramener le naturalisme de la trilogie Batman. Notre approche a toujours été naturaliste, réaliste; nous essayons toujours d’imaginer ces histoires comme si elles pouvaient se produire dans le même monde que celui dans lequel nous vivons. Ce n’est pas une chose facile avec Superman, et cela ne signifie pas nécessairement que ce sera un film sombre, mais en travaillant sur ce reboot nous avons réfléchi à ce qui se passerait si une telle histoire se produisait réellement. Comment les gens réagiraient? Quel impact aurait la présence de Superman dans le monde réel? Ce que j’aime faire ce sont des histoires situées dans des «genres» qui, cependant, ne sont pas des dessins animés ou des bandes dessinées.
Le pari ici est donc d’intégrer organiquement la présence d’un personnage surnaturel dans le monde naturel. En d’autres mots, le point de vue réaliste doit toujours avoir préséance sur l’aspect fantastique de l’oeuvre. C’est pour cela, par exemple, que Superman n’est que très tardivement identifié par son nom de super-héros dans le récit, puisque ce sont les humains du film qui doivent d’abord rationaliser son existence. Même chose pour Batman, qui est surnommé «THE Batman» chez Nolan; l’entité devient définie, encadrée par un réel tangible. On lui retire un peu plus son mystère, son imprévisibilité, sa capacité d’émerveillement.
Et c’est ce qui nous amène au second passage en gras de la citation, le plus problématique: la tentative de débédéiser la BD. Cette approche peut se justifier dans la trilogie The Dark Knight, alors que Batman représente une force obscure mais cependant indispensable pour assurer le maintien de la civilisation. La transition de l’esthétique BD au genre du thriller d’action paranoïaque s’est fait assez harmonieusement.
Mais Superman, le représentant de l’Espoir avec un grand E (ou S, en kryptonien)? Était-ce nécessaire de l’embourber lui aussi dans un univers vraisemblable mû par la menace terroriste et la crainte de l’annihilation de nos cités? D’en faire une figure christique lugubre descendue sur terre à l’aube d’une apocalypse illustrée à même les manchettes des quotidiens?
Il n’y a rien de mal en soi à vouloir faire un film de super-héros réaliste. Il faudrait cependant intégrer à ce style un propos narratif qui l’est tout autant. Résumer les principaux enjeux dramatiques à une bataille finale à mains nues entre deux surhommes quasi-invincibles ne fait pas très sérieux. Mais y a-t-il vraiment une autre alternative? Peut-on faire un film pour adultes basé d’après une oeuvre originale essentiellement destinée aux enfants? Ou, plutôt, devrait-on le faire?
Quand je pense à Superman, il me vient immédiatement à l’esprit les images d’un jeune homme souriant aux cheveux gominés, affublé d’un costume aux couleurs primaires vives, qui fait tout ce qui lui plaît: en principe des gestes héroïques qui tiennent lieu de fantasmes altruistes. Son objectif premier est de divertir et faire rêver le garçon de 10 ans qui se dissimule en nous tous, de lui montrer le côté lumineux de la condition humaine. De, justement, décrocher de la réalité.
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