Jozef Siroka

Mercredi 27 avril 2016 | Mise en ligne à 15h33 | Commenter Commentaires (41)

Blanchissage : le malaise Ghost in the Shell

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Les producteurs de Ghost in the Shell, Paramount et DreamWorks, étaient aux prises avec un dilemme. Leur adaptation du mythique manga met en vedette une actrice d’ascendance dano-polonaise dans le rôle d’un cyborg nommé Motoko Kusanagi. Le casting de Scarlett Johansson, un excellent coup du point de vue marketing, était néanmoins perçu comme culturellement insensible. La solution pour plaire à tout le monde? Garder leur star, bien sûr, mais en essayant de la rendre plus asiatique.

Screen Crush a rapporté le 15 avril que la production a mené des tests pour «décaler l’ethnicité» de Johansson, en faisant appel à Lola VFX, la boîte d’effets numériques qui a permis de vieillir Brad Pitt dans The Curious Case of Benjamin Button, et qui doit rajeunir la gang de Martin Scorsese dans The Irishman. Après quelques tentatives, l’idée aurait été «rejetée».

La conversation tournant autour du blanchissage aux dépens d’acteurs de couleur a repris de plus belle depuis Exodus: Gods and Kings (2014) de Ridley Scott. Le péplum biblique a été critiqué pour avoir employé des acteurs britanniques, australiens ou américains pour jouer des personnages égyptiens. La réplique du réalisateur a peut-être été trop franche, et est régulièrement utilisée pour démontrer la prétendue insolence de l’industrie :

Je ne peux pas monter un film avec un tel budget [145 millions $], où je dois compter sur des crédits d’impôt en Espagne, et dire que mon acteur principal est Mohammad untel, et qu’il vient de telle place. Je ne serais tout simplement pas capable d’obtenir du financement. Donc, la question ne me vient même pas à l’esprit.

La seule couleur qui importe à Hollywood est verte. Il est permis de croire que ce n’est pas par un quelconque respect envers l’oeuvre source que les patrons de Paramount et DreamWorks ont dans un premier lieu choisi de brider les yeux de Johansson, mais plutôt parce parce qu’ils ont pris en compte dans leurs calculs le marché du cinéma asiatique en pleine expansion

Dans la vidéo ci-dessus, le scénariste Max Landis (Chronicle, American Ultra) affirme que les gens qui se plaignent du casting de Johansson «ne connaissent rien à l’industrie». Qu’il n’y a tout simplement pas de «célébrités asiatiques d’élite» afin de supporter une production aussi ambitieuse. Il concède cependant que cet état de fait est «exaspérant». Même son de cloche de la part d’un autre scénariste, d’élite celui-là. Aaron Sorkin (The Social Network, Moneyball, Steve Jobs) a refusé d’adapter le best-seller sur le monde de la finance Flash Boys puisque le héros du livre est un Canado-Japonais, et qu’«il n’y a pas de stars asiatiques».

Ce genre d’argument qui prévaut à Hollywood est «circulaire» regrette Keith Chow dans un éditorial publié dans le New York Times.

Si les Asio-Américains – et d’autres acteurs issus de minorités visibles en général – ne sont pas autorisés à jouer dans un film, comment peuvent-ils construire l’influence nécessaire au box-office en premier lieu? Au lieu d’essayer d’utiliser leurs positions élevées dans l’industrie pour promouvoir le changement, les joueurs d’Hollywood comme M. Landis et M. Sorkin adoptent la voie cynique et facile.

Selon M. Chow, fondateur du site sur la culture geek The Nerds of Color, il faut faire attention aux généralisations. Une franchise présentant une distribution diversifiée comme The Fast and the Furious a engendré 4 milliards $, tandis qu’une présumée star comme le demi-dieu australien Chris Hemsworth aligne les déceptions au box-office. Et n’oublions pas les précédents comme Bruce Lee, Jet Li et Jackie Chan, des Asiatiques qui n’ont eu aucun problème à faire courir les foules à l’échelle mondiale.

L’affaire Ghost in the Shell a provoqué un débat au sein même de la communauté asiatique hollywoodienne. Deux points de vue divergents se sont manifestés lors d’un panel mardi dernier à Beverly Hills. Tandis que les actrices Constance Wu (Fresh Off the Boat) et Ming-Na Wen (Agents of S.H.I.E.L.D.) condamnaient les tests numériques qui auraient été pratiqués sur le visage de Johansson («c’est particulièrement odieux»), Joan Chen (The Last Emperor) croyait au contraire que le réalisateur du film devrait pouvoir faire usage de sa «liberté créative». Elle a soumis comme exemples les adaptations d’oeuvres occidentales par les Chinois et les Japonais, et rappelle que personne n’a rouspété face aux films de Shakespeare d’Akira Kurosawa. «La censure est terrible pour l’art», affirme cette immigrante chinoise qui garde toujours de mauvais souvenirs de la révolution culturelle de Mao.

Lorsque Zhang Yimou a réalisé en 2009 le remake du premier long métrage des frères Coen, Blood Simple, personne n’a à mon souvenir reproché au fameux cinéaste d’avoir mis en scène des acteurs chinois à la place de Texans, comme c’est le cas dans le film original. Le fait de changer l’ethnicité de personnages fictifs, comme celui de Motoko Kusanagi, est-il vraiment indécent? Ne devrait-on s’insurger de la pratique du blanchissage que lorsque elle est appliquée à des figures historiques ou sacrées?

Pour le créateur de BD Jon Tsuei, le cas Ghost in the Shell est exceptionnel à cet égard puisque son appartenance à la culture japonaise serait trop forte pour que l’ouvrage puisse être décliné sous d’autres nationalités. «Le manga est sorti en 1989, le premier film en 1995. Une époque où le Japon était considéré comme le leader mondial de la technologie», a-t-il affirmé sur Twitter, en faisant référence aux thèmes cybernétiques sophistiqués articulés dans l’oeuvre de Masamune Shirow.

Il s’agit d’une histoire «intrinsèquement japonaise» en raison du contexte dans laquelle elle a été écrite, croit Tsuei. Le problème avec cet argument, comme l’indique avec raison Graeme McMillan du Hollywood Reporter, est que les contextes changent avec le temps, et que la relation de l’humanité avec la technologie est aujourd’hui l’une des questions les plus universelles qui soient.

Heureusement pour Ghost in the Shell, tous les représentants de la communauté artistique japonaise ne sont pas de l’avis de Tsuei. Le directeur de Kōdansha, la maison d’édition qui a publié le légendaire manga, a admis au Hollywood Reporter être «surpris» par toute cette commotion. «En regardant sa carrière jusqu’à présent, je pense que Scarlett Johansson est un bon choix. Elle a un aspect cyberpunk bien senti. Et on n’a jamais pensé que ce serait une actrice japonaise de toute manière. Ceci est une chance de voir une oeuvre japonaise voyager à travers le monde entier», a dit Sam Yoshiba.

Reculer, avancer…

Comme les controverses viennent rarement seules, un autre film très attendu s’est récemment fait accuser d’insensibilité envers la culture asiatique. Doctor Strange, le nouveau Marvel qui prendra l’affiche en novembre, présente un changement majeur par rapport aux BD originales. Le mentor du protagoniste, nommé The Ancient One, est à la base un sorcier tibétain âgé de 500 ans. Dans le film, par contre, il est incarné par une femme, Tilda Swinton, et est d’origine… celtique.

Le scénariste de Doctor Strange, C. Robert Cargill, a répondu aux critiques à l’émission Double Toasted. Il admet sans détour que la décision de retirer toute allusion au Tibet a été prise pour ne pas offenser la Chine, et ainsi perdre un marché comprenant plus d’un milliard de potentiels spectateurs. Mais cette position est «simpliste» selon une analyse du New York Times, qui précise que «le gouvernement et beaucoup de Chinois ne nient pas l’existence de l’idée culturelle du Tibet ou des Tibétains. Ils affirment simplement que la Chine devrait régner sur ce territoire.»

Cargill dit qu’il aurait d’ailleurs aimé obtenir un peu plus d’amour pour sa décision (et celle de ses patrons) d’avoir donné à une femme un rôle qui était destiné à un homme. D’autant plus que le Ancient One des BD de Marvel est un «stéréotype raciste». De plus, si la production avait choisi un acteur ou actrice asiatique, le film aurait probablement été accusé d’entretenir le mythe réducteur du mystique oriental qui éduque le Héros Blanc, renforçant par le fait même sa nature exotique et relativement servile… Bref, en cette ère du politiquement correct renouvelé, pas moyen de plaire à tout le monde!

Cela dit, la pratique du blanchissage (et son corollaire le yellowface) est bien entendu condamnable, et continue malheureusement de se perpétuer sous diverses formes. Une perspective historique de la question a été concoctée par l’équipe de Vox :

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Lundi 25 avril 2016 | Mise en ligne à 17h00 | Commenter Commentaires (6)

Bourne, Big Macs et bandes-annonces en folie

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C’est difficile à croire avec cette météo démoralisante, mais l’été approche à grands pas, et les promoteurs d’Hollywood travaillent d’arrache-pied pour nous mettre en appétit en vue de leur saison la plus lucrative. Blockbusters incontournables, formules remaniées, films d’auteur intrigants, il y en aura pour tous les goûts d’ici quelques mois. Je retiens ici une dizaine de titres qui ont bénéficié d’une première ou nouvelle bande-annonce au cours des deux dernières semaines seulement.

27 mai – X-Men: Apocalypse de Bryan Singer

Le sous-titre fait référence au tout premier mutant dans l’univers X-Men. «Se réveillant après un sommeil de plusieurs milliers d’années et désillusionné par le monde qu’il découvre, Apocalypse réunit de puissants mutants, dont Magneto, pour mettre fin au genre humain et régner sur un nouvel ordre mondial». Il s’agit en principe du dernier volet de la trilogie réalisée par Singer, quoique la franchise n’a clairement pas dit son dernier mot. Voici la bande-annonce «finale» :

24 juin – Independence Day: Resurgence de Roland Emmerich

20 ans après avoir réalisé un emblème du cinéma catastrophe, Emmerich nous présente sa suite, mais sans Will Smith, qui aurait été refroidi par le genre de la science-fiction après l’erreur After Earth. On peut toutefois se consoler avec le retour de Jeff Goldblum et de Bill Pullman (et on croise les doigts pour un caméo par vidéoconférence du martyre Randy Quaid, depuis son appartement à Montréal, où le film a été tourné en partie).

«La Terre est à nouveau menacée. Les nations ont travaillé ensemble sur un important programme de défense colossal basé sur la technologie extraterrestre récupérée lors de la première invasion. Cependant, rien ne saura préparer l’humanité à la menace à laquelle elle fait face. Il faudra compter sur l’ingéniosité d’hommes et de femmes pour sauver notre monde de l’extinction».

Juin – The Neon Demon de Nicolas Winding Refn

Une bande-annonce qui suggère la rencontre «entre un film d’horreur et une pub de parfum de luxe», pour reprendre l’observation perspicace de Screen Crush. Après ses escapades ultra-viriles avec Ryan Gosling (Drive, Only God Forgives), le cinéaste danois a lorgné du côté d’un des milieux féminins les plus angoissants, celui de la mode de haut niveau.

En novembre dernier, Refn évoquait un film s’inspirant du genre des vampires sur la «beauté vicieuse» qui contient «beaucoup de sexe». Il dit souhaiter y retrouver «l’électricité» de Los Angeles qui l’avait tant marquée en y tournant Drive.

15 juillet – The Infiltrator de Brad Furman

Avec The Lincoln Lawyer (2011), Furman a réalisé l’exploit du «film très efficace à budget moyen», fantasme tenace dans l’esprit de bien des observateurs de l’industrie qui regrettent la disparition graduelle d’un juste milieu, entre les mégaproductions et le cinéma d’auteur peu accessible. Le film a également démarré la McConnaissance, ce qui n’est pas peu dire.

Mais Furman s’est cassé la gueule avec son projet subséquent, Runner Runner, malgré la présence de Ben Affleck et Justin Timberlake au haut de l’affiche. On espère qu’il a retrouvé la forme avec son nouveau film mettant en vedette Bryan Cranston, qui renoue avec le monde interlope de Breaking Bad.

L’acteur de 60 ans y incarne Robert Mazur, un agent des douanes et accises qui s’est fait passer pour un blanchisseur d’argent à la solde de trafiquants de drogue. En 1987, il a réussi à s’infiltrer parmi les banquiers du redoutable cartel de Medellin, dirigé par Pablo Escobar. Son travail a mené à l’arrestation de 40 criminels haut gradés.

29 juillet – Jason Bourne de Paul Greengrass

Dans le cinquième Bourne – qui est aussi la troisième collaboration bournesque entre Matt Damon et Greengrass – le fameux espion finit enfin par retrouver la mémoire. L’intrigue se déroule quelques années après la conclusion de The Bourne Ultimatum. J’ai parlé de la production plus en détail dans ce post publié en septembre dernier. The Guardian a par ailleurs analysé la bande-annonce en cinq temps.

12 août (aux USA) – Café Society de Woody Allen

Le film «s’immisce au cœur de la nébuleuse hollywoodienne en suivant les traces de Bobby (Jesse Eisenberg), qui débarque sur les hauteurs de Los Angeles afin d’y travailler en tant que coursier auprès de son oncle, agent de stars (Steve Carrell). C’est la porte d’entrée vers l’effervescence du Café Society, un club new-yorkais très prisé où se retrouvaient notamment stars et mécènes à l’époque, de même que les derniers talents du jazz.

«Bobby se laisse séduire par ce monde et par la belle Vonnie (Kristen Stewart), assistante de son oncle. Celle-ci est néanmoins prise et il fait alors la rencontre de la pimpante Kat (Blake Lively). Entre ennui et fascination, Bobby découvre cet univers et sa vie prend des allures de film», résume Le Figaro. Café Society sera présenté hors compétition et en ouverture au Festival de Cannes, le 11 mai.

5 août – Suicide Squad de David Ayer

«Amanda Waller, un agent du gouvernement américain, décide de réunir une équipe de criminels incarcérés, la Task Force X, pour effectuer une mission jugée suicidaire : vaincre une insurmontable et énigmatique entité. Mais au fur et à mesure qu’ils évoluent dans leur mission, les membres de la Task Force X comprennent qu’ils n’ont pas été choisis pour réussir mais seulement pour leur culpabilité. C’est alors qu’ils devront faire un choix inévitable: mourir ensemble ou vivre chacun pour sa peau.»

Après Man of Steel et Batman v. Superman, il s’agit du troisième film de l’univers cinématographique DC, et le premier à ne pas avoir été réalisé par Zack Snyder. Le casting est fort prometteur, et les fanboys meurent d’impatience de voir si Jared Leto saura se mesurer à ses prédécesseurs Jack Nicholson ou Heath Ledger dans le rôle du Joker. Le tournage s’est terminé en août dernier, mais des scènes ont dû être tournées à nouveau fin mars. Selon les rumeurs, on voulait alléger le ton du film et/ou rajouter de l’action. Parions que Snyder n’a pas approuvé au moins une de ces propositions…

5 août – The Founder de John Lee Hancock

«McDonald’s peut être la nouvelle Église américaine, et on n’est pas seulement ouverts les dimanches», déclare Michael Keaton dans la bande-annonce de ce film sur l’un des plus grands capitalistes de l’histoire des États-Unis, Ray Kroc, qui en 1961 a racheté une modeste chaîne de restaurants aux frères Richard et Maurice McDonald… L’acteur de 64 ans aura vraisemblablement une autre occasion de concourir pour l’Oscar qui lui avait «échappé» en 2014, quand Eddie Redmayne a gâché le party en l’emportant contre son Birdman.

On parle ici d’un portrait de l’ambition colossale de l’entrepreneuriat à l’Américaine qui rappellerait There Will Be Blood ou The Social Network, quoique le pedigree du réalisateur Hancock (The Blind Side, Saving Mr. Banks) n’indique en rien le potentiel d’une vision se rapprochant le moindrement d’un Fincher ou d’un PTA.

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Samedi 23 avril 2016 | Mise en ligne à 15h35 | Commenter Un commentaire

La photo du week-end

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- Cybill Shepherd, Martin Scorsese, Robert De Niro, Jodie Foster et Harvey Keitel, 40 ans après la sortie de Taxi Driver.

Le vénérable groupe, accompagné du scénariste Paul Schrader (mais sans Albert Brooks, le mémorable prétendant inoffensif de Betsy) a participé jeudi à une discussion animée par le critique Kent Jones portant sur la production du classique.

L’évènement a été organisé dans le cadre d’une projection spéciale de Taxi Driver pour son 40e anniversaire au Festival du film de Tribeca, fondé par De Niro en 2002.

Une «histoire orale» du drame psychologique palmé a été mise en ligne au début du mois sur le site du Hollywood Reporter.

Un bel hommage aux rues de New York vues à travers la lentille hallucinatoire de Scorsese, gracieuseté de Film-Drunk Love :

À lire aussi :

> Les quatre auteurs contradictoires de Taxi Driver
> Boogie Nights c. Taxi Driver : un hommage de luxe
> Goodfellas, 25 ans après

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