Jozef Siroka

Samedi 28 février 2015 | Mise en ligne à 14h45 | Commenter Aucun commentaire

Le court du week-end : La Vieille Dame et les Pigeons

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Merci à The Playlist pour avoir dégoté cette version «intégrable» du sublime et étrange court métrage d’animation La Vieille Dame et les Pigeons. Il s’agit du premier film du dessinateur de BD et réalisateur français Sylvain Chomet; entamé au début des années 1990, il a été complété une demi-décennie plus tard à Montréal.

Cette sorte de fable morale décalée qui marie habilement clichés de la vieille France et surréalisme grotesque, entièrement dessinée à la main, a obtenu une nomination à l’Oscar en 1997. Chomet a par la suite eu deux autres invitations au grand gala américain : pour ses longs métrages Les Triplettes de Belleville (2003) et L’illusionniste (2010), hommage au cinéma de Jacques Tati, avec qui il partage une affinité pour la narration muette.

La perception tronquée de la culture française par des Américains ignares, comme on le voit au début et à la fin de La Vieille Dame et les Pigeons, est une préoccupation récurrente dans l’oeuvre Chomet. C’est ce qui ressort dans ce couch gag particulièrement acide qu’il a réalisé l’an dernier. (Il semble également avoir un faible pour les oiseaux obèses…).

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Mercredi 25 février 2015 | Mise en ligne à 16h00 | Commenter Commentaires (4)

Le cinéma comme miroir, de Lacan à Bergman

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Le grand écran est un miroir déformant dans lequel se reflètent nos fantasmes et nos peurs. Cette définition, tout étudiant de cinéma l’a entendue maintes et maintes fois. Si la notion est archiconnue, il n’en demeure pas moins que la relation entre le spectateur et le reflet que lui renvoient les images en mouvement continue d’intriguer. En même temps, il y a une certaine réticence à percer le mystère, ce qui est tout à fait honorable; si c’était le cas, on se priverait de cette magie qui est le principal carburant du 7e art.

Parmi les nombreux cinéphiles qui rejettent cette idée voulant que les films ne constituent qu’une «consommation à sens unique d’un moyen de divertissement», ou qu’ils ne tiennent lieu que d’une plate-forme comme une autre sur laquelle les cinéastes couchent leurs visions, il y a les adeptes du psychanalyste français Jacques Lacan. Ils s’intéressent en particulier à sa théorie du stade du miroir, à savoir les étapes qui mènent l’enfant à se reconnaître en tant qu’individu à part entière à l’aide d’un miroir (ou d’une surface d’eau, on présume, dans les temps anciens). Le lien avec le cinéma? C’est justement le sujet d’un superbe essai vidéo produit par Studio Little.

Dans l’introduction, le narrateur explique que les spectateurs entretiennent une relation intrinsèquement contradictoire avec les films : d’un côté, nous savons que tout ce qui se passe devant nous tient de l’artifice, et de l’autre, nous leur «permettons de nous submerger, nous nous enfonçons dans leurs histoires comme dans des sables mouvants. Et nous sentons que leurs mondes, qui sont des fantaisies, sont en fait les nôtres». Mais pourquoi développons-nous ces illusions?

C’est là que le stade du miroir entre en jeu. Selon la théorie de Lacan, avant que l’enfant ne réalise qu’il est un «je», il voit dans le reflet du miroir un «autre», une version idéalisée de lui-même. «C’est ce désir élémentaire de réaliser cette image miroir de la perfection qui nous attire si profondément vers le cinéma», suggère le narrateur. On n’est pas loin de la formule du légendaire critique André Bazin : «Le cinéma substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs.»

Pour revenir à l’argumentaire de la vidéo : «Tandis que nous sommes assis dans la salle obscure, nous sommes captivés par les projections sur l’écran, alors que notre conscience de nous-même en tant qu’entité distincte du film se dissout». Le cinéphile idéal serait-il donc celui qui parvient à régresser le plus habilement au stade de l’enfance?

L’essai se sert de plusieurs extraits de films, dont Vertigo, Rear Window, Lost Highway, Videodrome, The Matrix ou La nuit américaine pour appuyer son propos. Et aussi : beaucoup de bébés qui se regardent dans le miroir…

Le miroir est également l’un des motifs les plus expressifs dans le cinéma. Une sorte d’astuce narrative et/ou visuelle qui permet de fouiller autrement la psychologie du protagoniste en le confrontant directement à sa propre subjectivité. Et qui aide parfois à créer une mise en abyme entre le regard du cinéaste et celui du spectateur.

PT38C’est ce qu’a fait de manière absolument terrifiante Michael Powell dans son film-culte Peeping Tom (1960) – dont on voit des extraits dans l’essai vidéo ci-dessus. La nuit venue, le personnage-titre pourchasse des femmes et les tue à l’aide d’un couteau dissimulé dans le trépied de sa caméra. Il filme l’acte, qui est d’autant plus brutal en raison du miroir convexe qui est accroché près de l’objectif, forçant ses victimes à voir l’expression (déformée) de leur terreur pendant leur meurtre.

Dans l’introduction de sa critique, Roger Ebert a judicieusement noté :

Les films font de nous des voyeurs. Nous nous asseyons dans l’obscurité, et regardons la vie d’autres personnes. C’est le marché que le cinéma a conclu avec nous, bien que la plupart des autres films sont trop bien élevés pour le mentionner.

Peeping Tom est un des films préférés de Martin Scorsese, qui sent que le classique de Powell, tout comme le de Fellini, «disent tout ce qui peut être dit à propos du cinéma, sur son objectivité et sa subjectivité, et sur la confusion entre les deux». Tandis que selon lui «capture le glamour et le plaisir du cinéma», Peeping Tom, en contrepartie, «montre l’agression du cinéma, comment la caméra peut violenter».

Il discute du film plus en détail dans ce reportage de la BBC, dans une entrevue avec le critique Mark Kermode. Ce dernier s’entretient au préalable avec Thelma Schoonmaker, la monteuse attitrée de Scorsese, et femme de Powell jusqu’à son décès, en 1990.

L’intervention de Scorsese, qui apparaît vers le milieu de la vidéo, est tirée d’un plus long entretien entre le cinéaste et Kermode à propos de Powell, à consulter ici.

***

Le motif du miroir est par ailleurs un élément très présent dans l’oeuvre de Scorsese. De fait, une de ses utilisations les plus mémorables dans l’histoire du cinéma survient dans Taxi Driver, lors du fameux monologue «You talkin’ to me?» de Travis Bickle (j’en parle plus en détail à la fin de ce post).

On note dans l’hommage ci-dessous d’Ali Shirazi qu’il y a eu deux «stades miroir» dans la filmo de Scorsese; celui avec Robert DeNiro, qui aime jaser avec son reflet, et celui avec Leonardo DiCaprio, qui l’emploie pour faire des grimaces, après s’être rincé le visage…

***

Impossible de jaser miroirs au cinéma sans mentionner Ingmar Bergman, probablement le cinéaste qui a réussi plus que quiconque à associer le motif à l’introspection psychologique, qui en a fait une marque de commerce. Pour reprendre cette jolie formule, on peut dire qu’ils prennent le rôle d’«aires de repos métaphysiques» dans l’univers du maître suédois.

Aux extraits de films, la star des essais-vidéo cinéphiliques :: kogonada (j’ai déjà cité son travail ici et ici) insère une lecture du poème Mirror de Sylvia Plath. Le tout est bercé par le Concerto pour deux mandolines de Vivaldi. Un alliage audiovisuel d’une exquise délicatesse.

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Lundi 23 février 2015 | Mise en ligne à 16h30 | Commenter Commentaires (39)

Quand la Scientologie s’attaque aux critiques

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Il y avait de l’électricité dans l’air le 25 janvier dernier à Park City. Et ce n’est pas seulement parce qu’on s’apprêtait à y présenter l’un des films les plus attendus du Festival de Sundance, le documentaire Going Clear du célébré cinéaste Alex Gibney, mais bien parce qu’on craignait pour la sécurité des cinéphiles et artistes sur place. Selon le reportage du Toronto Star, une chaîne humaine a été érigée à l’entrée de la salle de projection et, plus tard dans la journée, on a informé les journalistes que des agents de sécurité munis de jumelles de vision nocturne surveilleraient les environs.

On ne badine pas avec l’Église de Scientologie. La puissante secte spécialisée dans l’intimidation, qui a fait sienne l’adage «La meilleure défense c’est l’attaque», réagit très mal quand on critique son organisation. D’autant plus lorsque les salves proviennent de ses ex-membres, qui subissent invariablement d’intraitables campagnes de salissage. Going Clear est justement basé d’après de nombreux témoignages d’anciens scientologues, dont certains parmi eux se trouvaient au coeur des opérations, ainsi que sur le livre du même nom du journaliste Lawrence Wright, lauréat d’un Pulitzer. (Il avait au préalable signé un long papier sur le sujet dans le New Yorker).

Dans un premier temps, l’Église a tenté de s’en prendre à la crédibilité du film. Elle s’est payé une page de pub dans le New York Times, dans laquelle elle compare le docu à une enquête publiée dans Rolling Stone en novembre dernier, qui dénonçait le règne de la culture du viol sur le campus d’une université en Virginie. Or, il s’est avéré que la journaliste a commis de graves erreurs, et son papier ultra-médiatisé s’est soudainement métamorphosé en déshonneur pour le fameux magazine. Seul petit problème avec cette comparaison : les arguments n’ont pas plus de poids que du vent, puisqu’aucun des membres actifs de la secte n’a vu ledit film.

Deuxième portion de la contre-offensive : créer un compte Twitter, sans toutefois identifier sa véritable origine. @FreedomEthics affirme «prendre une position ferme contre la diffusion et la publication de fausses informations». À ce jour, cet organe de propagande de la Scientologie compte 321 abonnés et 227 tweets, qui visent tous à discréditer les artisans et les participants du film, accusant Gibney d’intolérance religieuse, et dépeignant ses sources comme des criminels. Depuis ce matin, on y trouve ce furieux contre-documentaire :

Une des plaintes les plus fréquentes de la part de la Scientologie (et qu’on entend dans l’absurde pamphlet si-dessus) est que l’équipe du film n’a jamais approché l’Église pour obtenir son point de vue. Elle clame même qu’elle a envoyé 25 de ses membres à New York pour fournir à la boîte de production du film, HBO, «de l’information de première main», mais que sa cohorte s’est butée à une porte fermée.

Selon Gibney, bien au contraire, il a tenté sans relâche d’entrer en contact avec des personnes qui pourraient «mettre en lumière les incidents spécifiques abordés dans le film». Mais ces derniers ont soit «décliné l’invitation, n’ont pas répondu, ou ont fixé des conditions déraisonnables», a-t-il affirmé au New York Times.

Enfin, leur troisième tentative visant à sauver leur réputation (ou du moins, ce qu’il en reste) a été de s’en prendre directement aux critiques. Un acte qui, s’il n’est pas sans précédent, transpire certainement le désespoir.

Selon l’agrégat Metacritic, Going Clear jouit pour l’instant d’une note très favorable de 86%. Rien de nouveau pour Gibney, qui est l’un des documentaristes les plus prisés des deux dernières décennies; il compte près d’une cinquantaine de nominations majeures pour ses explorations incisives de diverses institutions puissantes, dont l’armée américaine (Taxi to the Dark Side; lauréat d’un Oscar), les corporations (Enron: The Smartest Guys in the Room), le sport de haut niveau (The Armstrong Lie) et l’Église catholique (Mea Maxima Culpa).

Dans un billet aussi fascinant que troublant, Jason Bailey de Flavorwire explique que, quatre heures seulement après la publication de sa critique (positive) de Going Clear, sa grande patronne a reçu un courriel de la directrice des Affaires publiques de l’Église de Scientologie :

Chère Mme Spiers,

L’article concernant Going Clear d’Alex Gibney a été mis en ligne sans que l’Église ait été contactée pour fournir un commentaire. En conséquence, votre article reflète un film qui est rempli de mensonges flagrants. Je demande que vous incluez une déclaration de l’Église dans votre article. Il y a un autre aspect de l’histoire qui doit être raconté. Ne soyez pas la porte-parole de la propagande d’Alex Gibney.

Bailey n’a pas jugé nécessaire de publier la «déclaration» de 201 mots dans son intégralité, mais certains médias, comme BuzzFeed et The Huffington Post, ont acquiescé à la demande. Quoiqu’il en soit, il serait très étonnant que ce pathétique rectificatif, qui prétend être «en faveur de la liberté d’expression, mais…», parvienne à dissimuler le pot aux roses. Pour citer la critique de Vulture : tout ça «serait drôle, si ce n’était si tragique».

Going Clear aura sa première télévisuelle le 16 mars sur HBO.

Une entrevue avec Gibney et l’auteur Lawrence Wright :

- Pour en savoir plus, consultez ce reportage du Hollywood Reporter

À lire aussi :

> PTA, victime de la Scientologie?

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