Jozef Siroka

Samedi 13 septembre 2014 | Mise en ligne à 15h15 | Commenter Un commentaire

Le court du week-end : Il giorno della prima di Close-Up

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Dans ce curieux court métrage sorti en 1996, le réalisateur italien palmé Nani Moretti (La chambre du fils) porte son chapeau de propriétaire du Nuovo Sacher, une salle de cinéma située en plein coeur de Rome. On le suit durant une journée plutôt stressante durant laquelle il prépare la sortie de Close-up (1990) d’Abbas Kiarostami, tentant d’orchestrer tous les détails relatifs à la projection tel un metteur en scène au mieux exigeant, au pire autoritaire.

Il giorno della prima di Close-Up («Le Jour de la première de Close-up») rend hommage au chef-d’oeuvre iranien en répliquant sa méthode faux documentaire. Le film en question raconte l’histoire vraie d’Ali Sabzian, un pauvre chômeur divorcé qui s’intègre dans une famille aisée en se faisant passer pour le populaire réalisateur Mohsen Makhmalbaf. L’imposteur est éventuellement démasqué à l’aide d’un journaliste à potins et se fait arrêter par la police. Un procès pour fraude aura lieu, Sabzian ayant soutiré de l’argent à la famille.

Close-up se présente comme une habile fusion entre documentaire et fiction. La partie documentaire se penche sur le procès de Sabzian (étonamment, Kiarostami a eu accès à la salle d’audience et s’est même permis d’interrompre le juge en pleine délibération!). La partie fiction concerne le reste du film, à savoir trois dramatisations, chacune mettant en scène les personnes qui ont réellement été impliquées dans l’affaire. Tout le long, une question s’impose: à quel point ces derniers jouent pour la caméra?

Complexe et fascinant, Close-up est une réflexion sur l’identité qui examine, en parallèle, la mince ligne qui sépare le cinéma et la vie. La tension entre ces deux niveaux de réalité est constante. Prenons le titre du film. Il y a d’abord la référence à l’aspect technique: Sabzian est presque toujours filmé en gros plan, littéralement prisonnier de la caméra. Il y a aussi la connotation intellectuelle: le cinéma détient-il un pouvoir de révélation plus fort que celui de la société, représentée ici par le système de justice et les médias? Est-il en mesure de s’approcher plus près de la vérité que ne le peuvent nos institutions?

On aperçoit un extrait de Close-up dans le film de Moretti; la sublime finale dans laquelle le faux et le vrai Makhmalbaf roulent ensemble à moto, alors qu’ils sont suivis en voiture par l’équipe technique qui a toute la misère du monde à capter la scène (le cadre est instable, l’image est parfois floue, la prise de son est déficiente, etc.). Tout d’un coup, on se rend compte de quelque chose de complètement inusité: Kiarostami joue avec nous, il prétend être un «mauvais» réalisateur. Le relâchement formel prend alors tout son sens: il reflète la délivrance, physique et psychologique, du sujet. Il s’agit également d’une magnifique démonstration de pudeur de la part d’un cinéaste qui médite sur les limites de son propre art.

N.B.: Vers la fin du film, il est question d’un spectateur âgé qui regrette que Close-up n’ait pas été présenté en version doublée. Il s’agit d’une allusion à un règlement implanté à la fin des années 1930 en Italie dans lequel :

Tous les films étrangers projetés dans le pays devaient sortir en version doublée, afin de garantir un emploi aux acteurs italiens. Cette défense du métier de comédien, se manifestant par la primauté du procédé technique du doublage et de la post-synchronisation, eut pour effet d’éclipser pendant longtemps la pratique de la prise de son direct. Les films néo-réalistes de Roberto Rossellini mis à part, la plupart des films italiens d’après-guerre furent ainsi post-synchronisés. Il a fallu attendre la fin des années 1960 pour voir revenir le son direct.

> Close-up a été voté meilleur film de l’histoire de l’Iran par le magazine iranien Film International. Il est classé en 43e position dans le Top 250 des critiques publié par le prestigieux magazine britannique Sight & Sound, ex-aequo avec Pierrot le fou, Some Like It Hot, Playtime et Gertrud. Il a obtenu le prix de L’Association québécoise des critiques au Festival du Nouveau Cinéma, curieusement une de ses rares distinctions en festival.

> Le film a été édité pour notre plus grand bonheur par Criterion, en DVD et Blu-ray. Parmi les suppléments notables, on retrouve le premier long métrage de Kiarostami, The Traveler (1974), ainsi qu’un commentaire audio fourni par l’inestimable Jonathan Rosenbaum.

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Jeudi 11 septembre 2014 | Mise en ligne à 15h30 | Commenter Commentaires (24)

Scorsese ne donne aucun signe de ralentissement

OSCAR NOMINATIONS

Il n’a peut-être pas un programme aussi chargé que celui de son fameux homologue septuagénaire Ridley Scott (et franchement, peu de cinéastes aujourd’hui, jeunes ou vieux, peuvent l’accoter dans ce département), mais il n’est pas loin. Martin Scorsese, qui fêtera ses 72 ans en novembre, se montre très productif par les temps qui courent: nouveau film en festival, long et court métrages en pré-prod, projets de rêve qui se concrétisent, deux pilotes pour HBO, ainsi qu’une nouvelle «conversation» s’adressant aux cinéphiles d’à travers le monde. Voyons voir.

> The Ramones

La musique populaire a toujours joué un rôle prépondérant dans l’oeuvre de Scorsese. Et, malgré de nombreux documentaires musicaux (The Last Waltz, No Direction Home, Shine a Light, Living in the Material World), il n’a centré aucun de ses films sur une figure musicale historique. Il y a bien le projet sur Frank Sinatra, mais il ne semble pas qu’il se dépêtrera des limbes du développement de sitôt.

Peut-être que Scorsese saura se montrer plus expéditif avec son biopic annoncé sur The Ramones, qu’a révélé le magazine Billboard fin août? Le film ferait partie d’un vaste hommage à venir en 2016 – incluant de nouveaux vêtements, livres, disques, ainsi qu’un docu et une pièce de théâtre – visant à célébrer les 40 ans du premier LP du légendaire groupe punk.

En attendant, côté musique, on a bien hâte de voir la télé-série sur le monde du rock & roll des années 1970 que Scorsese a conçue avec Mick Jagger et son scénariste de The Wolf of Wall Street Terence Winter, et dont il devrait réaliser le pilote pour HBO. Le fils du chanteur des Rolling Stones, James, fait partie de la distribution. Il sera accompagné notamment de Bobby Cannavale, Olivia Wilde, Juno Temple et Ray Romano.

Difficile d’imaginer un collaborateur créatif plus prédestiné que Jagger pour Scorsese, tant la musique des Rolling Stones est indissociable de son cinéma. À titre d’exemple, voici une compilation de toutes les scènes de ses films ayant utilisé la seule chanson Gimme Shelter :

> Shutter Island (et Gangs of New York) au petit écran

J’ai fait mention cet été du prestige sans cesse grandissant du 8e art, en parlant entre autres de cette nouvelle mode qui consiste à recycler au petit écran des oeuvres cinématographiques établies. Et Scorsese n’est pas imperméable à cette tendance. En mars 2013, il annonçait qu’il se liait à Miramax pour transposer son épique Gangs of New York à la télévision. La série devait explorer la «naissance du crime organisé en Amérique», mais on n’a cependant pas entendu parler de ce projet depuis plus d’un an.

Qu’à cela ne tienne, Scorsese est revenu à la charge le mois dernier avec une autre idée d’adaptation télévisuelle : Shutter Island, son thriller psychologique de 2010 dont j’ai fait la critique ici. Paramount et HBO s’apprêtent à y donner le feu vert, et Dennis Lehane, auteur du roman éponyme, est en train d’écrire le pilote, que Scorsese mettra en scène.

La télé-série est pour l’instant titrée Ashecliffe, d’après le nom de l’hôpital psychiatrique sinistre et isolé où se déroule le film. Son intrigue se déroulera durant une période précédant l’arrivée du personnage de Leonardo DiCaprio. «L’accent est mis sur le passé de l’hôpital, et les secrets et les méfaits commis par ses fondateurs, qui ont érigé l’hôpital au début du 20ème siècle et qui y ont développé des méthodes de traitement pour les malades mentaux».

> Docu sur The New York Review of Books

Scorsese a demandé l’aide de David Tedeschi, le monteur de plusieurs de ses docus musicaux, pour co-réaliser le documentaire The 50 Year Argument, qui a fait la ronde des festivals américains au cours de l’été, et qui sera diffusé par HBO le 29 septembre. Le cinéaste espère que son film, qui se penche sur l’histoire du fameux magazine intellectuel fondé à New York en 1963 lors d’une importante grève des journaux, saura communiquer «l’aventure de la pensée et la sensualité des idées».

Sa bande-annonce a récemment été mise en ligne :

> The Irishman, une réunion au sommet

Projet de rêve qui a davantage les allures de wet dream scorsesien que d’une production en bonne et due forme, il semblerait que The Irishman soit néanmoins bien plus proche de la réalité que du fantasme. Du moins, si l’on se fie à une récente entrevue qu’Al Pacino a accordée à The Daily Beast, où il soutient qu’il s’apprête à participer à sa première aventure avec le mythique cinéaste, aux côtés du non moins mythique tandem de Joe Pesci et Robert De Niro.

Cela fait quand même quatre ans que l’assemblage de ce dream team a été annoncé, et l’on commençait à perdre espoir. Mais, dernièrement, on a appris que se sont rajoutés au casting les noms de Harvey Keitel, l’acteur-fétiche de Scorsese au début de sa carrière, et de l’omniprésent Bobby Cannavale. Les choses semblent finalement bouger dans la bonne direction, et The Irishman pourrait très bien être la prochaine réalisation de Scorsese, qui suivrait son autre projet de rêve, The Silence, dont le tournage s’entamera sous peu. À moins que Sinatra ne vienne brasser les cartes….

The Irishman est basé d’après le livre I Heard You Paint Houses écrit par l’ancien procureur général du Delaware Charles Brandt. De Niro incarnera Frank «The Irishman» Sheeran, un tueur à gages notoire à la solde de la mafia. Cet ancien fonctionnaire syndical, décédé en 2003, est soupçonné d’avoir assassiné le leader des Teamsters Jimmy Hoffa en 1975. Le titre du livre de Brandt, qui a été adapté par Steven Zaillian (Gangs of New York), fait référence aux premières paroles que Hoffa a dites à Sheeran. «Peindre une maison» signifie dans le jargon mafieux tuer quelqu’un; la peinture représentant le sang qui se répand sur les murs et le plancher.

> De retour au casino

Parlant de casting de rêve, Scorsese dirigera Leonardo DiCaprio, Robert De Niro et Brad Pitt dans un court métrage corporatif de haute voltige destiné à promouvoir les resorts et casinos de Melco-Crown Entertainment, a révélé Deadline. La première du film aura lieu l’année prochaine au Macao Studio City, «la première station de loisirs de l’Asie à intégrer des installations de production de télévision et de films, la vente au détail, le jeu et les hôtels».

> Leçons de cinéma

Malgré son imposante charge de travail, Scorsese à trouvé le temps de discuter cinéma de répertoire dans le cadre d’une nouvelle série de «conversations» présentées conjointement par Vice et Criterion. Ci-dessous, il se penche sur la collaboration entre le maître du néo-réalisme italien Roberto Rossellini et sa muse – et femme à l’époque – Ingrid Bergman.

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Cette vidéo suit de quelques semaines la publication d’une liste de 39 films étrangers essentiels que Scorsese avait adressée il y a deux ans à un jeune cinéaste qui lui avait écrit pour demander conseil. On retrouve d’ailleurs de nombreux de ces titres dans une autre liste fournie par Scorsese, et annotée celle-là : «Les 85 films que vous devez voir pour connaître un tant soit peu le cinéma», qui a été publiée par Fast Company en 2012.

Cette entrée fut si populaire que Flavorwire l’a adaptée sous forme d’essai-vidéo. Un accomplissement admirable :

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Mardi 9 septembre 2014 | Mise en ligne à 17h00 | Commenter Commentaires (72)

Le malaise Forrest Gump

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Ma première rencontre avec Forrest Gump date du secondaire, je devais avoir 14 ou 15 ans. Le professeur était absent pour la semaine et, pour combler le temps, on a eu droit à un «spécial cinéma», divisé en deux ou trois cours. Quelqu’un a réussi à traîner un encombrant chariot de télé de peine et de misère dans la classe, mais avait de la difficulté à brancher le lecteur VHS. Je suis venu à sa rescousse avant de me rassoir au fond de la salle, où je dois admettre que je n’ai pas vu grand chose (les rideaux à peine tirés n’aidaient pas non plus).

Mes camarades étaient exaltés. Après la dernière séance, chacun à son tour se remémorait avec fébrilité des scènes ou répliques marquantes. Les jambes de métal qui brisent! Le match de ping-pong! L’envie de pisser aux côtés de JFK! Les recettes innombrables de plats aux crevettes! La course contre les bombes au Viêt Nam! Les effets visuels pour les jambes de Lt. Dan!… Victime consentante du peer pressure à l’époque, je n’en avais pas besoin plus pour me convaincre: Forrest Gump est clairement un excellent film!

Lorsque je l’ai revu dans de meilleures conditions, j’ai ressenti un certain malaise. Mais je ne pouvais exactement mettre le doigt dessus. Était-ce parce qu’on présente comme héros vertueux un inconscient qui ne laisse que de la souffrance dans son sillage? En effet, tous ses proches, ses amis et même les célébrités qu’il rencontre finissent par mourir. Et d’ailleurs, ne m’avait-on pas dit que les hippies étaient censés être cool? Pas dans ce film en tout cas, où la contre-culture représente le cancer de la société.

Pour célébrer le 20e anniversaire de Forrest Gump, les studios Warner Bros. et Paramount se sont associés à IMAX pour une réédition en salle entre le 5 et le 12 septembre. Sur le site de AMC, la chaîne de cinémas qui diffuse la copie restaurée, on soutient que le film «a volé les coeurs et les esprits des spectateurs partout dans le monde». Difficile de les contredire: Forrest Gump est un des films les plus intouchables de l’histoire contemporaine. En ce qui me concerne, cependant, j’y vois plutôt une inquiétante métaphore réactionnaire savamment enfouie sous un vernis de bons sentiments. Heureusement, je ne suis pas le seul.

Dans une critique acide publiée la semaine dernière dans LA Weekly, judicieusement intitulée «We Need to Talk About Forrest Gump» – en référence au roman prisé de Lionel Shriver qui montre un jeune Kevin adoré de tous, sauf par sa mère, qui voit en lui le psychopathe réel qu’il est malgré sa mignonne façade – Amy Nicholson parle des «films alternatifs» que lui inspire l’oeuvre de Robert Zemeckis :

Pour chaque bénédiction qui tombe à ses pieds comme une plume du ciel, le karma punit ses êtres chers, sans toutefois qu’il s’en rende compte. (Et le film non plus n’est pas capable de les regarder dans les yeux). Ils vivent des vies compliquées et grandioses que l’on entre-aperçoit seulement dans les marges, au-delà de la myopie de Forrest.

Sa mère délaissée se prostitue pour placer son garçon dans une meilleure école. Son amour de jeunesse couche avec tout le monde à travers une ère où la misogynie se drapait dans le peace and love, tout en étant traquée avec un acharnement digne de Jason Voorhees par son ami d’enfance. Son collègue pendant la guerre se noie dans la boisson afin d’oublier sa culpabilité du survivant, et crie sa colère d’avoir perdu ses jambes en protégeant ses hommes, tandis que le crétin qui s’en est tiré a remporté la Médaille d’honneur.

Forrest ne tue personne. Il ne souffre pas du trouble de stress post-traumatique. Il n’a même pas la moindre idée de pourquoi il est au Viêt Nam. Le film a tellement peur de faire ressortir le débat que, lorsque Abbie Hoffman remet le microphone à Forrest lors d’un rassemblement anti-guerre, quelqu’un débranche les haut-parleurs afin que nous ne puissions pas l’entendre – adéquat pour un film qui n’a rien à dire.

Sans surprise, Amy Nicholson s’est fait condamner dans la section des commentaires. On peut y lire par exemple: «Qui déteste Forrest Gump? Vous n’avez pas d’âme». Ou, mieux encore: «Haïr Forrest est tout simplement anti-américain!». Parce que, oui, pour un certain segment de la population chez nos voisins du sud, Forrest est l’incarnation de la pureté de leurs valeurs. Ce simplet au grand coeur tient lieu d’une apologie absolue de l’Amérique, si ce n’est d’un révisionnisme historique qui réconforte les chauvins, avec un raisonnement du style: «Oui, nous avons fait peut-être du mal aux autres avec notre politique étrangère et la promotion de notre hégémonie culturelle, mais tout cela a été fait avec de bonnes intentions. Et c’est ce qui importe le plus».

Peu de temps après sa sortie, Forrest Gump a été réclamé par le parti républicain. Le conseiller politique de Richard Nixon, Pat Buchanan, en a fait sa mascotte à l’émission de CNN Crossfire, rapporte Entertainment Weekly dans un article datant de 1995, qui dresse un parallèle entre le succès du film et la reprise du pouvoir au Congrès par le GOP. William F. Buckley, parrain de la nouvelle mouvance conservatrice, et fondateur de l’influent magazine National Review, l’a nommé «Meilleur Film Inculpant la Contre-Culture des Années Soixante». Une quinzaine d’années plus tard, cette même publication allait sacrer Forrest Gump comme le 4e «meilleur film conservateur» du dernier quart de siècle.

L’adulation de Forrest Gump dans la culture populaire a, à un certain degré, facilité l’émergence d’un certain type de politiciens populistes. Dans une chronique publiée en 2008, portant sur la frénésie entourant Sarah Palin alors qu’elle venait d’être nommée colistière de John McCain, Alain Dubuc faisait part de son inconfort vis-à-vis ce qu’il qualifiait de «syndrome Forrest Gump» :

Cette valorisation de la non-intelligence est une forme avancée du populisme, qui semble unique à la société américaine. Un populisme qui ne se contente pas de souhaiter que les dirigeants soient proches des gens ordinaires, ou encore qu’ils reflètent les aspirations des gens ordinaires, mais un désir profond que les leaders soient eux-mêmes des gens parfaitement ordinaires. Le rejet des élites, la logique du plus petit dénominateur commun.

La «valorisation de la non-intelligence» est parfaitement (et ironiquement) résumée dans cet Honest Trailer du film qui «nous apprend qu’on peut réussir sa vie aux États-Unis si l’on est assez stupide pour faire aveuglément ce que les autres nous disent de faire».

Nonobstant son message politique déplaisant, ce qui m’irrite le plus chez Forrest Gump c’est son traitement complètement déplacé des femmes. Dans un article humoristique mis en ligne par Vice, l’auteur frappe dans le mille avec une observation en particulier: «C’est censé être drôle que la mère de Forrest couche avec le directeur de l’école afin d’y placer son fils (l’implication étant que c’est un peu son truc), mais c’est censé être triste que Jenny est un esprit libre qui a de nombreux partenaires sexuels non nommés Forrest Gump? N’est-ce pas un peu cruel de déshonorer Jenny pour ses choix de vie?»

Cette apparente contradiction n’est pas cruelle mais plutôt calculée – et hypocrite – et se conforme à la stratégie narcissique du récit. Forrest est présenté comme une sorte de fou béni (holy fool), d’après ces figures mythiques touchées par le seigneur qui étaient vénérées par leurs communautés malgré leur impossibilité de s’y conformer. Ainsi, tous les sacrifices et transgressions commis pour combler ses aspirations sont perçus comme nobles dans la logique du film. En contrepartie, les personnages qui font l’erreur de s’éloigner ne serait-ce que momentanément de son aura divine et, par extension, des «vraies valeurs», en paient le prix. Et celui qui est le plus malmené dans Forrest Gump est celui de Jenny. Comme l’explique le toujours pertinent Wesley Morris dans un post datant de juillet dernier :

Le roman de Winston Groom qui a inspiré le film a été entièrement remodelé par [le scénariste Eric] Roth afin que Jenny devienne le dépositaire pour les péchés et les poisons du pays. Elle joue Blowin ‘in the Wind en portant une guitare et rien d’autre dans un club de danse exotique. Elle se transforme en une junkie en chaleur qui, dans une stupeur droguée, suicidaire, monte sur le rebord d’un balcon et songe à se lancer en bas, mais de la façon dont Tawny Kitaen apparaissait dans les vidéos de Whitesnake. À un moment donné, elle joue de la musique sur le Hollywood Walk of Fame, en face à la fois de l’étoile de Jean Harlow (morte à 26 ans) et d’une affiche de Rosemary’s Baby. Son amant pacifiste se met à la gifler tandis que des Black Panthers se tiennent là à rien faire. [...] Elle vient d’un foyer violent et passe donc sa vie à rechercher encore plus de mal. Heureusement, chaque fois qu’il y a un homme prêt à l’avilir, Forrest est là pour passer de Gomer Pyle à l’incroyable Hulk.

À propos de Groom et de son roman, l’auteur s’est fait escroquer par le studio, qui ne lui a jamais versé le 3% des profits nets qui lui avaient été promis, affirmant outrageusement que le film n’a jamais récupéré son investissement (Forrest Gump a empoché 678 millions $ au box-office, sur un budget de 55 millions $). Mais au-delà des problèmes d’ordre monétaire, Groom a été déçu par l’adaptation, disant que la version cinématographique ignorait les aspérités de son personnage. Il a aussi critiqué le casting: il aurait préféré un John Goodman ou un John Candy au lieu du frêle Tom Hanks.

Comme acte de «vengeance», il a écrit une suite à Forrest Gump, intitulée Gump & Co., que décrit ainsi Amy Nicholson : «Le livre commence par : “Ne laissez jamais personne faire un film sur l’histoire de votre vie”, avant de plonger dans une comédie sombre sur l’échec cuisant. Forrest perd sa fortune, rate la recette pour le New Coke, devient impliqué dans l’affaire Iran-Contra et provoque le naufrage de l’Exxon Valdez».

Ça, c’est un film! Je verrai bien un Todd Solondz, ou un Terry Zwigoff ou même un Bobcat Goldthwait prendre les rênes d’une telle entreprise. On parle certes ici de trois spécialistes du malaise, mais il s’agit pour moi d’un malaise infiniment plus stimulant que la guimauve boostée à l’arrière goût rance qu’est Forrest Gump.

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