Jozef Siroka

Mercredi 17 décembre 2014 | Mise en ligne à 15h30 | Commenter Commentaires (41)

Voir le même film 20 fois et en redemander

donnie-darko

Je pense avoir vu Heat de Michael Mann au moins 20 fois; au cinéma, à la télé, en VHS, en DVD et, tout récemment, en Blu-ray. C’est un film policier existentiel et pessimiste, au rythme assez lent, qui dure près de trois heures. Au total, j’ai passé deux jours et demi en ligne à regarder Al Pacino et Robert De Niro essayer plusieurs variations sur le thème de la tête d’enterrement, et je ne suis toujours pas rassasié!

Et il n’y a pas que Heat qui m’obsède à ce point. En effet, parmi les films que je connais pratiquement par coeur, notons Fargo des frères Coen, The Conversation de Francis F. Coppola, Donnie Darko de Richard Kelly, To Die For de Gus Van Sant, The Thin Red Line de Terrence Malick, Taxi Driver de Martin Scorsese, Mulholland Drive de David Lynch, The Rock de Michael Bay, Seven de David Fincher…

Cette habitude de cinéphile quasi-sisyphienne est-elle raisonnable? Surtout lorsque je considère tous ces films «importants» inscrits dans ma liste mentale que je n’ai toujours pas vus? À chaque fois que je ressors Heat de ma bibliothèque, je me dis que les trois heures à venir auraient plutôt pu servir à découvrir un Kurosawa ou un Ford particulièrement alléchants. Le sentiment de culpabilité ne dure que quelques secondes cependant, et se dissipe dès que réapparaît la gare de train baignée par une lumière nocturne bleutée…

Il semblerait qu’opter pour la répétition est un comportement tout à fait naturel. C’est ce que conclut une étude publiée en 2012 par deux professeurs en marketing pour le compte de l’université de Chicago, portant le titre savant : The Temporal and Focal Dynamics of Volitional Reconsumption: A Phenomenological Investigation of Repeated Hedonic Experiences. Heureusement pour nous, la thèse a été résumée – en quatre temps – dans un article mis en ligne par The Atlantic cet automne.

LA RAISON SIMPLE

Regarder quelque chose à répétition peut donner l’impression que cela fait perdre son intérêt initial au divertissement. Mais des psychologues ont constaté que la répétition engendre l’affection. Les activités familières nécessitent moins d’énergie mentale, et quand quelque chose est facile à penser, nous avons tendance à considérer que c’est bon. Un film que nous avons vu sept fois avant est parfaitement facile à traiter.

Le terme scientifique pour cela est «simple effet d’exposition», ce qui signifie que nous aimons davantage quelque chose simplement parce que nous y avons déjà été exposé. Il y a des preuves que, non seulement on rejoue des chansons qu’on aime, mais, plus qu’on les joue, plus qu’on les aime.

LA RAISON NOSTALGIQUE

Parfois, nous regardons un vieux film afin d’extraire une prédilection sur la façon dont les choses étaient. [...] Nous aimons répéter des expériences de la culture pop parce qu’elles nous aident à nous rappeler du passé, et l’acte de se souvenir du passé fait du bien. Heidegger a appelé ça le «dragage». Les chercheurs offrent un autre terme: la re-consommation régressive. Il s’agit d’utiliser le divertissement comme une machine à voyager dans le temps afin de revisiter un souvenir perdu.

LA RAISON THÉRAPEUTIQUE

Un des trucs bien que font les vieux films c’est qu’ils ne peuvent pas nous surprendre. On sait comment ils finissent, et on sait comment nous nous sentirons à la fin. Cela fait de le re-consommation du divertissement une sorte de «régulation émotionnelle». Les nouveaux livres, films et émissions de télévision peuvent nous fournir des frissons, mais ils peuvent aussi nous faire perdre notre temps et nous décevoir. Les vieux films ne nous déçoivent jamais : nous vieillissons, et ils gardent le même âge. Revoir du divertissement familier – pour être parfaitement rigide sur ce genre de chose – est efficace d’un point de vue émotionnel. Nous recevons exactement le gain émotionnel qu’on recherche, pas de surprises.

LA RAISON EXISTENTIELLE

Les liens dynamiques entre nos expériences passées, présentes et futures à travers la re-consommation d’un objet permettent une compréhension existentielle. Se réengager avec le même objet, ne serait-ce qu’une seule fois, permet un remaniement d’expériences tandis que les consommateurs considèrent leurs propres jouissances et compréhensions par rapport aux choix qu’ils ont faits. Ce n’est pas de la simple nostalgie ou de la thérapie. C’est de la culture pop en tant que palimpseste – un vieux souvenir, recouvert par une nouvelle perspective.

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I got Scarface. On repeat. SCARFACE ON REPEAT. Constant, y’all! – Alien

Un des corollaires de la pratique des visionnages répétés est la création d’un catalogue personnel de répliques savoureuses qu’on peut réciter à tout moment, souvent entre complices cinéphiles tout aussi érudits (ou geeks) que nous. Mais cette culture du one-liner explosif, hilarant, ingénieux ou, tout simplement, mémorable, serait en voie de disparaître, selon cet article du New York Times.

L’auteur cite plusieurs raisons – dont la mondialisation – pour expliquer ce recul. D’après lui, l’explosion de l’accessibilité à des films et à des séries télé, et ce à un coût dérisoire, incite notre attention à s’éparpiller. On achète d’ailleurs moins de films sur support physique, et on a donc moins tendance à les revoir. Et, bien évidemment, c’est en revoyant les films qu’on finit par retenir et par propager leurs plus fameuses répliques.

Peut-on sincèrement dire que l’imaginaire collectif du 21e siècle a réussi à s’approprier des morceaux choisis aussi délicieux que «You can’t handle the truth», «I’m going to make him an offer he can’t refuse», «We’re gonna need a bigger boat» et autres «Go ahead, make my day»? L’auteur du NYTimes cite le «I’m the captain now» de l’excellent Captain Phillips (2013) de Paul Greengrass, mais avouons qu’on est pas mal loin du «I’m as mad as hell, and I’m not going to take this anymore!» de Network (1976) en terme d’impact culturel…

Parmi les exemples tirés du cinéma contemporain, il y a un extrait qui me vient immédiatement à l’esprit : le monologue «Look at my shit!» déclamé avec un enthousiasme délirant par James Franco dans Spring Breakers. Cette énumération répétitive de diverses possessions non seulement rime avec la structure circulaire du récit, et appuie l’examen d’une certaine jeunesse vibrant au rythme de clips superficiels et/ou dénaturés sans cesse rechargeables, mais finit aussi par accabler : Je veux vous (et me) distraire par tout ce que j’ai, pour ne pas avoir à réfléchir à qui je suis.

D’autres répliques mémorables datant des 15 dernières années?

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Mercredi 17 décembre 2014 | Mise en ligne à 0h00 | Commenter Commentaires (5)

La (super) citation du jour

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Marvel, ils ont leur truc, et il y a une certaine formule pour tout ce qu’ils font qui semble encore marcher, [mais] combien de fois pouvez-vous dire «Tu vas porter un costume drôle» avec des collants et tout ça?

Cela dure depuis maintenant 20 ans. Oui, on sait tous que les super-héros sont des individus endommagés. Mais peut-être a-t-on besoin de voir un super-héros heureux?

Je me souviens, à l’époque, qu’on reprochait tellement à Batman d’être trop sombre et, maintenant, 20 à 30 ans plus tard, le film ressemble à un léger vaudeville.

Vous pensez qu’on a besoin de plus de films de super-héros? C’est incroyable combien de temps ils durent, et ça devient de plus en plus fort. Un jour, les gens vont s’en écoeurer.

- Tim Burton, le «parrain du film de super-héros moderne», en entrevue à Yahoo

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Un constat qui vient rejoindre celui, plus élaboré, de Mark Harris, dans une brillante (et déprimante) diatribe contre «la dépendance toxique d’Hollywood pour les franchises». Je me retiens de citer le papier en entier. Voici donc deux passages :

L’objectif de l’industrie du cinéma, en 2014, est de créer un sens de l’anticipation dans son public cible qui est si accentué, si nourri, et si constant, que les cinéphiles finissent par ne plus se rendre compte à quel point leurs attentes sont peu fréquemment comblées. [...]

Les plans quinquennaux étaient, pendant longtemps, un anathème pour une industrie qui veut être en mesure de rouler avec tout ce qui est considéré comme la tendance de l’heure. Il y a une dizaine d’années, des observateurs se moquaient de la présomption charrue-avant-les-boeufs du premier studio à saisir une date de sortie quelques années d’avance pour un film qui n’était même pas encore écrit.

Mais ce qui, jadis, semblait clairement être une priorité mal placée, est vu aujourd’hui comme la meilleure des pratiques. La notion que le film (ou même l’idée pour le film) devrait venir en premier est passée date. Il semble maintenant parfaitement raisonnable pour les chefs de studio d’annoncer la taille générale, la forme, et le niveau de bruit du produit avec lequel ils ont l’intention d’inonder le marché à une certaine date; ils s’inquièteront de ce qui remplira la case en cours de route.

À lire aussi :

> De la valeur du super-héros made in USA
> Contre le super-héros «réaliste»

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Lundi 15 décembre 2014 | Mise en ligne à 15h30 | Commenter Commentaires (4)

Le nouveau Terrence Malick en compétition à la Berlinale

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Knight of Cups aura sa première mondiale au Festival international du film de Berlin, qui se tiendra du 5 au 15 février 2015, rapporte Variety ce matin. Avec son septième long métrage, Terrence Malick tentera de remporter un deuxième Ours d’or, quinze ans après le triomphe de son film de guerre The Thin Red Line dans la capitale allemande. Darren Aronofsky sera le président du jury de la 65e Berlinale.

Tourné à l’automne 2012, Knight of Cups met en vedette Christian Bale et Natalie Portman (qu’on peut voir dans l’image officielle qui coiffe ce post), ainsi que Cate Blanchett, Imogen Poots, Jason Clarke, Wes Bentley, Joel Kinnaman, Freida Pinto, Antonio Banderas, Isabel Lucas et Ryan O’Neal.

Selon l’accroche publiée sur IMDb, le film porte sur «un homme, des tentations, la célébrité et l’excès». L’intrigue est campée dans le milieu de l’industrie du cinéma à Los Angeles, ont affirmé les producteurs de Malick il y a quelques années. Plus récemment, un site italien a révélé que le personnage de Bale est un homme anxieux «à la recherche de son vrai soi».

> La b-a de Knight of Cups a été mise en ligne cet après-midi :

Deux autres longs métrages de Malick sont présentement à l’étape de la post-production. Il y a le documentaire IMAX Voyage of Time, «une exploration de la naissance et de la mort de notre univers», narré par Brad Pitt et Cate Blanchett, qui est embourbé dans un conflit judiciaire depuis l’année dernière.

Et il y a le mystérieux «Project V», anciennement intitulé Lawless, qui porte sur «deux triangles amoureux, l’obsession et la trahison». Le film se déroule dans le milieu de la scène musicale à Austin, au Texas, et contient un casting au moins aussi impressionnant que celui de Knight of Cups. On y retrouve également Bale, Blanchett et Portman, en plus de Ryan Gosling, Rooney Mara, Benicio Del Toro, Val Kilmer, Haley Bennett, l’ex Bond girl Bérénice Marlohe et peut-être même Matthew McConaughey.

Selon le même site italien, Gosling incarne un chanteur rock en herbe. Fassbender serait son agent. Mara est la copine de Gosling, mais «semble tisser une relation clandestine» avec Fassbender. Voilà pour le premier triangle amoureux. Le second impliquerait Portman et/ou Blanchett.

Le style de «Project V» serait similaire à celui de Knight of Cups, et le récit serait moins expérimental que celui de Tree of Life. Malick se montrerait aussi «mesuré par le monde du rock». Enfin, c’est ce que la traduction sommaire de Google laisse entendre. Si jamais il y a des Italiens dans la salle, le reportage original se trouve ici

À lire aussi :

> Poursuite contre Voyage of Time : la réplique de Malick
> To the Wonder : danser son amour dans le pré
> The Tree of Life : entre extase et désespoir
> The Thin Red Line : le beau cadeau de Criterion

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