Jozef Siroka

Vendredi 23 septembre 2016 | Mise en ligne à 18h00 | Commenter Commentaires (19)

Michael Bay, philosophe incompris

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La gloire des grands hommes est comme les ombres : elle s’allonge avec leur couchant, disait Henry de Montherlant. Comme Van Gogh, Schubert ou Kafka, Michael Bay ne sera probablement apprécié à sa juste valeur qu’à titre posthume. Bien après que nos ricanements ironiques se soient tus. Pour les spectateurs bêtes que nous sommes, sa prédilection pour les explosions abusives, les voitures de course clinquantes, les pitounes hypersexualisées, le tout combiné à son mépris pour le bon sens, le bon goût et les lois de la physique, en font une vulgaire machine déshumanisée juste bonne à imprimer de l’argent. Rien ne saurait être plus faux. Michael Bay est l’artiste de cinéma le moins bien compris de notre époque, maintient avec une conviction amusée et une bonne dose d’(auto)dérision un premier roman québécois des plus réjouissants.

Publié en novembre dernier, Des Explosions de Mathieu Poulin s’emploie, dans un premier lieu, à broyer le schisme entre culture d’élite et culture populaire. Une approche d’autant plus notable qu’elle est accomplie sans fausse modestie ni condescendance maligne. «C’est à la lecture de Platon, alors qu’il avait douze ans et passait déjà plusieurs heures par jour à la Los Angeles Public Library, que Michael Bay comprit qu’il serait philosophe», lit-on au commencement du troisième chapitre. Le ton oscille constamment entre sarcasme et candeur, et c’est ce qui fait la force du livre; on commence par rire des délires de grandeur du réalisateur des Transformers, puis on s’étonne de le trouver de plus en plus sympathique, d’affectionner de plus en plus son auto-évaluation artistique, même si on ne la partage pas nécessairement.

«J’étire l’élastique jusqu’à sa limite», m’a confié Mathieu Poulin cet été à propos de son concept de biographie semi-inventée, de son protagoniste à la fois bouffon et multidimensionnel. «Si j’avais fait un livre purement ironique, ça aurait perdu de son intérêt. Les projets de ce genre, ça marchait il y a une quinzaine d’années, mais aujourd’hui il y a une sorte de mode qu’on appelle la “nouvelle sincérité”. Je suis en train de lire Infinite Jest de David Foster Wallace, c’est un livre qui est drôle mais qui ne se complaît pas dans l’ironie. Pour qu’un livre soit le fun, il faut que t’aie la possibilité de vivre des émotions. Alors que si t’es toujours dans l’ironie, t’es toujours dans le détachement.»

L’écriture d’Explosions s’est étalée sur quelque cinq années. Professeur de littérature au cégep Ahuntsic, Mathieu Poulin a principalement mené son travail de rédaction pendant ses vacances d’été et de Noël. Les premières lignes ont été couchées sur papier quand l’auteur en herbe s’est joint au symposium web NaNoWriMo, un «projet d’écriture créative dans lequel chaque participant tente d’écrire un roman de 50 000 mots – soit environ 175 pages – en un seul mois».

«Je suis un peu compétitif dans la vie, je voyais mes amis commencer à sortir des livres… Je me suis mis à écrire ça, et j’ai fini par durer quatre jours», admet Mathieu Poulin. «J’écris quand même vraiment pas vite, et j’ai réalisé que 50 000 mots en un mois serait trop dur. J’ai attendu un an, un an et demi, et j’ai choisi de poursuivre l’idée.»

C’est grâce à un échec que Des Explosions a fini par se concrétiser. Son éditeur, une jeune boîte baptisée les éditions de Ta Mère, a lancé le pitch d’une série de livres différents qui seraient néanmoins construits dans le même univers. «C’était prévu que je fasse le deuxième livre», se souvient Mathieu Poulin. «Le premier s’appelle M.I.C.H.E.L. T.R.E.M.B.L.A.Y., avec des points entre chaque lettre, comme si c’est un nom de code. Sauf que ç’a été le plus grand flop des éditions de Ta Mère. Mais avant qu’on sache que c’est un flop, j’avais écrit une quarantaine de pages pour la suite. Mon ami éditeur m’a ensuite dit qu’on n’allait pas poursuivre le projet. Je suis donc revenu à Michael Bay».

«J’ai voulu écrire un livre pour moi. C’est le genre d’humour et de références qui me font rire, en tant qu’ancien grand fan premier degré de Michael Bay, si on veut. Ses premiers films, je les ai vus 25 fois chacun à peu près. Quand j’étais plus jeune, 12-13 ans, j’ai écrit sur un site web une critique d’Armageddon, disant que c’est meilleur que Star Wars, je capotais. Mes deux films préférés à l’époque c’était Armageddon et Starship Troopers.

«Une des principales choses qui m’ont motivées à écrire ce livre-là c’est que, quand j’ai commencé à m’intéresser au cinéma, je regardais tout plein de choses, et je considérais en quelque sorte Bay et Kubrick comme des égaux, puisque les deux me faisaient tripper autant (surtout visuellement). Éventuellement, j’ai fait des études en cinéma au cégep et à l’université et j’ai bien réalisé (même si j’en étais venu à m’en douter) que ces deux réalisateurs ne bénéficiaient pas, disons, du même enthousiasme institutionnel. Je comprenais pourquoi, mais je considérais quand même ça un peu dommage. Quand je cherchais une idée de roman, j’ai donc décidé, même s’il y a beaucoup d’ironie dans le projet, d’essayer de redonner une espèce de crédibilité institutionnelle à Michael Bay. C’est un espèce d’acte de défiance un peu cabotin (mais pas seulement cabotin) envers l’institution».

La quatrième de couverture se lit comme suit :

D’un cockpit à l’autre, les regards de Michael Bay et de Ben Affleck se croisent, échangent une certaine détresse. À plus de vingt mille kilomètres à l’heure, les vaisseaux se caressent légèrement, dos à dos. La collision est évitée de justesse, mais un fragment de météorite atteint le propulseur fonctionnel d’Indépendance presque au même moment. Vérité résonne et le champ de vision du cinéaste s’emplit de flammes. Tout s’embrouille. Cette fois, est-ce la mort? Non, ce ne peut pas être la mort. Pas avant d’avoir reconquis Daphné. Pas avant d’avoir trouvé la force de renouer avec ses parents. Pas avant d’avoir percé le mystère du sens. Pas avant que tous le reconnaissent comme le plus grand intellectuel de son siècle.

Si les cinéphiles s’amusent à décortiquer les multiples références filmiques (et autres easter eggs) et apprécient les descriptions colorées de figures du milieu – notamment les über-producteurs Jerry Bruckheimer et feu Don Simpson, forces dominantes dans l’industrie du blockbuster depuis les années 80 – les amateurs de littérature savent reconnaître la qualité purement romanesque de l’oeuvre. L’écriture est riche, rythmée, par moments étourdissante. On a souvent le sourire en coin, et parfois on se surprend à carrément éclater de rire, seul, sur son divan.

«Il y a trois couches au roman : la vie de Michael Bay, le contenu de ses films – il va vivre les scènes de ses films dans sa vie – et puis tout ce qui est philosophie de la Grèce antique, composante un peu plus obscure. C’est ce dernier point qui a fait en sorte que le livre a été si long à écrire. J’essayais toujours de trouver le bon référent philosophique. Par exemple, Bruckheimer dans le livre, c’est l’équivalent de Platon. Il y a une réplique sur trois dite par Bruckheimer qui est presque textuellement reprise des écrits de Platon. Et Don Simpson c’est Socrate. Tout ce qu’on sait de la pensée de Socrate, c’est Platon qui l’a relayé. Donc, dans le livre, on ne voit jamais Don Simpson parler. À chaque fois qu’on a accès à sa pensée, c’est à travers l’intermédiaire de Bruckheimer.

«Au début, Michael Bay était le narrateur du livre, et il essayait de justifier sa démarche. J’ai fini par mettre ce concept de côté, ça devenait trop meta. Mais j’ai continué de tenter d’imiter dans mon style d’écriture le style filmique de Michael Bay, sa tendance à la surenchère. C’est pour ça qu’il y a beaucoup d’adverbes, l’emploi du passé simple, les phrases sont longues; l’écriture est un peu too much, mais je crois que ça sert bien le propos.»

Ce qui rend le personnage de Michael Bay particulièrement humain, et même attendrissant, est sa relation complexe avec l’amour de sa vie, Daphné, une séduisante intello québécoise qui déchante après la première de Bad Boys. Son nom provient d’une nymphe de la mythologie grecque, fille d’un «dieu fleuve», qui était courtisée par un Apollon follement amoureux. Le père de Daphné l’a finalement transformée en arbre, question qu’elle aille la paix. «J’ai donc pensé à un arbre de laurier», explique Mathieu Poulin. «Et laurier en anglais c’est “Bay”. Toute est dans toute».

Dans l’extrait ci-dessous (pages 270-271), qui résume bien le plaidoyer que tient le cinéaste incompris tout au long du récit, Bay tente désespérément de convaincre l’insaisissable Daphné du bien-fondé de sa démarche artistique.

- Mes films sont autant d’essais sur des sujets sérieux et complexes. Bad Boys est mon film sur la décolonisation, malgré ce que tu te bornes à croire. The Rock, justement, c’est mon film sur la non-reconnaissance des pairs. Armageddon, celui sur un avenir posthumain plus apte à déchiffrer le mystère du sens. Et Pearl Harbor, sur lequel je travaille présentement, c’est un hommage à l’histoire de mon pays, oui, mais c’est surtout une réflexion sur les libertés qui sont permises à un artiste dans une entreprise de mise en scène fictionnalisée de la réalité. À partir du moment où je choisis de construire une oeuvre de fiction basée non seulement sur des évènements véritables, mais surtout sur des individus réels, comme Roosevelt, qu’est-ce qu’il m’est permis de faire? Quelque chose m’est-il interdit? Si je modifie pour des raisons esthétiques ce qui s’est réellement passé, suis-je un menteur ou un créateur? Est-ce que je fais de la diffamation? Où se trouve la limite acceptable? Voilà un sujet riche, un sujet qui résonne en moi comme peu l’ont fait auparavant!

Daphné roule des yeux, puis se serre les tempes.

Si WikiPedia lui a été d’une précieuse aide pour enrichir son discours philosophique, Mathieu Poulin s’est en même temps inspiré de son propre cheminement universitaire pour agrémenter son roman.

«J’ai fait une maîtrise sur la décolonisation. J’ai examiné à quel point Aimé Césaire, Frantz Fanon, Léopold Sédar Senghor, etc., ont inspiré au Québec la revue Parti Pris, Hubert Aquin, Gaston Miron… S’il n’y avait pas eu la décolonisation dans la francophonie après la Seconde Guerre mondiale, probablement qu’il n’y aurait jamais eu de mouvement indépendantiste au Québec.

«J’ai fait mon cégep en cinéma, j’avais commencé à l’UdM en première année un programme de cinéma et littérature comparée. Pendant longtemps je me considérais davantage comme un cinéphile qu’un littéraire.»

«J’ai toujours eu de la facilité à l’université, et j’ai fini par comprendre assez vite que, à partir du moment où tu maîtrises une grille d’analyse, tu peux faire dire n’importe quoi à n’importe quoi, à peu près. Si tu considères la pseudo-analyse sur la décolonisation dans Bad Boys, ça peut fonctionner, même si ça n’a pas d’allure!»

«Au début je voulais faire un chapitre par film. Sauf que quand j’avais fini par écrire sur The Rock, j’ai vu que ça risquait de finir par un livre de 600 pages, et que j’allais perdre le monde. J’ai donc choisi de briser la temporalité. J’ai aussi arrêté à partir du moment où les films devenaient moins intéressants. Je voulais parler de Pain & Gain, mais à la place j’ai juste indiqué vers la fin que Bay travaille sur une adaptation de Don Quichotte. Le personnage de Mark Wahlberg confond les films avec la vraie vie, et a confiance que les crimes qu’il commet vont bien marcher. Tout comme Don Quichotte qui lit des romans médiévaux et est persuadé qu’il va devenir un grand chevalier.»

D’ailleurs, l’opus majeur de Bay, les quatre Transformers, est mentionné de manière encore plus subtile. «Quand tu lis le livre, t’es toujours sur un terrain glissant, entre deux pôles, il y a une contamination entre la vérité et la fiction, le trivial et le sublime. On dirait que le sens est donc toujours en train de se transformer…

«Je pense que Bay est intelligent pour vrai. Pour réussir à avoir autant de succès, il est conscient de ce que ça prend. Mais je ne pense pas qu’il soit aussi sensible que dans l’analyse que j’en fais. Dans la façon que j’écris, on se rend compte que, moi, je suis conscient de la limite de cette approche-là.»

«Après Michael Bay, c’est à la lutte que je veux m’attaquer. C’est un peu bizarre, mais je suis vraiment retombé dans la lutte depuis un an ou deux, c’est un univers que j’ai redécouvert avec fascination. Mon but, c’est de faire un espèce de Germinal de la lutte, avec des lutteurs qui veulent se syndiquer et les négociations de convention collective qui se passent dans le ring. En attendant, j’ai déjà écrit un petit texte pseudo-théorique sur le sujet pour le recueil Des nouvelles nouvelles de Ta Mère. En bout de ligne, si, dans cinq ou dix ans, je réalise que les gens en général aiment la lutte et Michael Bay d’un amour complexe et nuancé, je pense que je saurai que j’aurai fait œuvre utile.»

> Des Explosions est publié par les éditions de ta Mère

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Mardi 20 septembre 2016 | Mise en ligne à 17h30 | Commenter Commentaires (11)

Un moment de silence

«Le cinéma sonore a surtout inventé le silence». – Robert Bresson

«Les films parlants, on peut dire que je les déteste! Ils viennent gâcher l’art le plus ancien du monde, l’art de la pantomime. Ils anéantissent la grande beauté du silence». – Charlie Chaplin

«Tout silence nous fait sentir exposés, comme s’il mettait à nu notre propre écoute, mais aussi comme si une oreille géante s’ouvrait, à l’écoute de nos moindres bruits. On ne fait plus seulement qu’écouter le film, c’est comme s’il nous écoutait nous-même.»Michel Chion

Malgré les craintes de Chaplin, le cinéma parlant n’as pas tué le silence. Au contraire, il l’a même anobli grâce au pouvoir du contraste. En effet, les longues séquences où tout le monde se tait avertissent le spectateur qu’il doit ouvrir les yeux deux fois plus grand, question de compenser pour ses oreilles qui sont rendues temporairement obsolètes.

Le silence au cinéma est cependant une question relative. Le silence total est pratiquement inexistant au grand écran; il y a toujours un «bruit d’ambiance», même si on est certain de ne rien entendre (les films d’horreur utilisent régulièrement des infrasons à l’insu du spectateur, qui ne peut entendre une telle fréquence, mais qui peut physiquement la ressentir lors de scènes «silencieuses» particulièrement stressantes). En gros, comme le disent Simon et Garfunkel, nous sommes constamment en proie au son du silence.

Fandor a mis en ligne au mois d’août une vidéo signée David Verdeure qui «compile quinze scènes dans lesquelles notre compréhension du dialogue est obstruée, frustrée, ou nous est carrément refusée. Les raisons de l’utilisation de ce stratagème stylistique sont variées – elles vont de la comédie à l’horreur, de la mélancolie au suspense. Quelques explications possibles sont formulées par du texte, mais comme avec tout grand art, les significations de ces films et leurs silences font objet de débat.»

Les films inclus, en ordre d’apparition : The Matrix, The Godfather: Part III, Mon Oncle, 2001: A Space Odyssey, Lost in Translation, On the Waterfront, The Graduate, The Loneliness of the Long Distance Runner, North by Northwest, In the Mood for Love, The Martian, The Discreet Charm of the Bourgeoisie, The Conversation, Twin Peaks: Fire Walk with Me, La Dolce Vita.

Le thème ici est la parole verbale, ou plutôt l’absence de celle-ci. Plus spécifiquement encore, le mécanisme de la parole qui est corrompu à l’aide de diverses astuces visuelles. En relation au cinéma parlant, ces extraits sont donc compris comme étant «silencieux», même s’ils baignent dans une tapisserie auditive savamment délibérée.

Cet essai vidéo m’a donné l’idée de regrouper quelques exemples probants de l’utilisation du silence (ou plutôt de l’absence du verbal) à travers l’histoire du cinéma, des scènes qui emploient un langage qui souvent dépasse le pouvoir des mots. Parions que Chaplin apprécierait.

> Pickpocket (1959) de Robert Bresson

«L’auteur s’efforce d’exprimer, par des images et des sons, le cauchemar d’un jeune homme poussé par sa faiblesse dans une aventure de vol à la tire pour laquelle il n’était pas fait», explique en partie le carton qui ouvre le film.

Des images et des sons, donc. C’est tout ce qu’on a ci-dessous, et on n’a besoin de rien d’autre.

> The Birds (1963) d’Alfred Hitchcock

Le maître du suspense, qui a commencé sa carrière à l’époque du cinéma muet, maîtrisait l’art du silence mieux que quiconque dans son genre. Cette scène d’une simplicité extraordinaire est d’ailleurs régulièrement enseignée dans les classes de cinéma, où l’on examine les possibilités du montage et la dynamique de l’échelle des plans. À noter aussi comment notre héroïne anticipe mal la source du danger, en tournant constamment sa tête dans la mauvaise direction, jusqu’à ce qu’elle regarde le ciel, trop tard…

> Blow-Up (1966) de Michelangelo Antonioni

Le film qui a influencé The Conversation, cité dans la vidéo de Fandor, comprend au moins deux autres séquences silencieuses mémorables (la prise de photo dans le parc et le jeu de tennis invisible à la fin, joué entre le protagoniste et un mime). Mais c’est cet extrait qui pousse le thème du film – à savoir l’incertitude de la réalité perceptible – à son paroxysme.

Notre héros croit avoir photographié par inadvertance une tentative de meurtre dans un parc, mais les images sont tellement floues que rien n’est certain. Au terme d’une session d’agrandissement, il se convainc que seule l’oeuvre de l’artiste permet de rendre compte d’une réalité accrue. Antonioni suggère cependant qu’il ne faut pas tomber dans le piège d’une quelconque révélation «objective», comme c’est le cas du photographe.

D’un point de vue purement esthétique, l’assemblage des photographies à travers le montage, où les images statiques acquièrent soudainement du «mouvement», et deviennent ainsi du «cinéma», constitue rien de moins qu’un orgasme cinéphilique.

> Persona (1966) de Ingmar Bergman

La séquence d’ouverture du plus bergmanien des films de Bergman est aussi captivante qu’hermétique. Le genre de truc que je n’ai pas nécessairement le goût de «comprendre», malgré le fait que les nombreuses théories écrites à son sujet sont fort stimulantes. Notons que le look s’inspire en partie du cinéma muet. La notion de silence n’est pas anodine ici, puisqu’on apprend peu de temps après que l’un des deux personnages principaux, une actrice de théâtre, décide de ne plus parler. Elle finit par retrouver la parole contre son gré, en lançant un cri primal; un acte d’une telle violence que la pellicule du film lui-même se brise, avant de faire écho à la scène ci-dessous. Persona dévoile «des secrets sans mots que seul le cinéma peut découvrir», a affirmé Bergman.

> Playtime (1967) de Jacques Tati

Il ne serait pas exagéré de parler ici du plus grand film muet de l’ère du cinéma parlant (désolé, The Artist). Oui, il y a des dialogues dans Playtime, mais Tati accorde peu d’importance à leur valeur informative, ou narrative; les (rares) mots qu’on y entend ont le même poids que tout autre élément compris dans la bande son. Dans la scène que j’ai choisie, on a droit à un exemple parfait d’hyperbole audio-visuelle, dans laquelle la rythmique gestuelle seule permet de définir la nature précise d’un personnage. (Je parle de Playtime plus en détail dans ce post).

> The Party (1968) de Blake Edwards

Le duo Edwards-Sellers est surtout connu pour la série des Pink Panther, films policiers humoristiques dans lesquels le maladroit inspecteur Jacques Clouseau résout des enquêtes de manière plutôt involontaire. Hommage au slapstick de l’époque du cinéma muet qualifé de «comédie néoréaliste», The Party met en scène un acteur indien accidentellement invité dans un party hollywoodien. De nombreuses gaffes s’ensuivent. Voici probablement la scène la plus fameuse de ce film en guise de vitrine pour les talents d’improvisation de Peter Sellers.

> Blood Simple (1984) de Joel Coen

Le premier long métrage des frères Coen est un hommage franc au film noir, genre qu’ils visiteront à nouveau dans The Big Lebowski et The Man Who Wasn’t There. En rétrospective, on y décèle les germes de pratiquement toutes les obsessions qui caractérisent le cinéma des fameux frangins : un enlèvement qui ne se déroule pas comme prévu, la figure d’autorité grotesque et/ou menaçante, le malentendu fatal… Et, plus spécifiquement, l’autoroute sombre au milieu de nulle part, lieu de cette scène mémorable qui démontre qu’il n’y a rien de tel qu’un meurtre propre. (Criterion a publié lundi une vidéo fascinante sur les storyboards de Blood Simple, commentée par les cinéastes).

> Mission: Impossible (1996) de Brian de Palma

Cet extrait est pour moi un prix de consolation. J’aurais aimé montrer la mère de toutes les scènes de braquage, qu’on retrouve dans Du rififi chez les hommes (1955) de Jules Dassin : 30 minutes d’intense labeur mené sans un mot par un groupe de voleurs qui exécutent une sorte de ballet illicite. Il n’y a pas de vidéo intégrable pour voir ce tour de force de mise en scène, quoique TCM en propose quatre minutes. On s’entend, l’hommage de De Palma à Dassin est des plus élégants.

> There Will Be Blood (2007) de Paul Thomas Anderson

Voici un extrait de ma critique du film, pour introduire un des grands moments du cinéma contemporain :

Si le capitalisme avait son livre sacré, la première partie de There Will Be Blood serait une illustration de sa genèse. Cette séquence, une des plus fascinantes qu’Anderson ait jamais filmée, se veut aussi une relecture du prologue de 2001 : A Space Odyssey où les ancêtres de l’Homme entrent en contact avec la rationalité, pour le meilleur et pour le pire. [...]

La force de cette séquence, véritable iconographie des débuts de l’ère industrielle, est décuplée par l’absence de paroles. Pendant 15 minutes environ, Anderson conjugue le récit initiatique de Daniel Plainview avec le commencement du cinéma. Il nous ramène à l’époque du muet et de ses pionniers tels Jean Renoir et F. W. Murnau, des maîtres de la construction visuelle et de la narration gestuelle.

Anderson a l’intention d’aiguiser les sens de ses spectateurs, de les préparer à un film physique. Contrairement à son œuvre précédente, l’accent n’est pas tant placé sur les relations interpersonnelles que sur le rapport des personnages avec leur environnement.

***

Enfin, voici une vidéo de Tony Zhou que j’avais incluse il y a deux ans à la fin d’un post. Rien de mal à la revoir. Par ailleurs, on attend de connaître la date de sortie du nouveau film de Scorsese, qui a une durée de 3h15. Andrew Garfield, Liam Neeson et Adam Driver incarnent des missionnaires jésuites portugais qui sont victimes de persécution dans le Japon du 17e siècle. Le titre du film : Silence.

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Lundi 19 septembre 2016 | Mise en ligne à 17h30 | Commenter Commentaires (73)

Xavier Dolan et «la culture du trollisme»

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C’est curieux tout de même, remporter le prix le plus prestigieux de sa carrière pour l’oeuvre la moins bien reçue par la critique de sa carrière. Et, de surcroît, pour le film que l’on considère comme étant le «le plus beau» de sa propre filmographie. C’est ce qui est arrivé à Xavier Dolan en mai dernier lorsqu’il est monté sur la scène du Palais des Festivals pour y cueillir son Grand Prix pour Juste la fin du monde.

Précisons tout de même que «la critique» n’a pas entièrement descendu son sixième long métrage. Certaines publications françaises se sont même montrées très enthousiastes, Le Monde parlant de son film le «plus abouti, son plus fort à ce jour». (Consultez d’autres extraits ici).

Mais ça se gâte du côté des médias anglophones. En effet, à part le Guardian, pratiquement toute la communauté critique qui s’exprime dans la langue de Shakespeare s’est montrée au mieux déçue, au pire, insultée (Variety qualifie le film «d’insupportable»). L’agrégat Metacritic octroie au film un triste 48% – la pire note qu’a récoltée le réalisateur québécois jusque-là était de 67%, pour Tom à la ferme; sa meilleure, 83%, pour J’ai tué ma mère.

Au lendemain de la projection cannoise, Dolan a dénoncé en entrevue au Guardian la twitterisation de l’opinion, tendance à laquelle semble succomber l’élite du journalisme culturel. Il y voit «une sorte de préjudice immédiat, et une culture de la haine, dans laquelle le festival semble s’enfoncer».

Quatre mois plus tard, il admet à la Gazette toujours souffrir des réactions critiques négatives, et plus encore de l’attitude de certains «trolls» américains qui continuaient à s’en prendre à lui après la fin du festival. «C’était si personnel et si cruel. Quand je suis revenu ici après Cannes, j’étais dans un état de choc. Quelque chose s’est brisé et je ne pense pas que ça pourra jamais se réparer», a-t-il confié à Brendan Kelly.

Parlant d’Américains, Dolan est en train de tourner son premier film en langue anglaise, The Death and Life of John F. Donovan, qui comprend quelques vedettes hollywoodiennes : Jessica Chastain, Natalie Portman, Susan Sarandon et Kathy Bates. C’est un Britannique, cependant, qui incarne le rôle-titre : Kit «Jon Snow» Harington. L’intrigue porte sur «une vedette de télé américaine qui est victime d’un coup monté par le système médiatique américain». (Plus de détails ici).

Dolan a affirmé à Kelly jeudi dernier qu’il ne se voyait pas «présenter un film comme celui-ci à Cannes». Il poursuit : «Certains éléments sont très semblables à ce que j’ai vécu à Cannes, et j’ai peur que les gens y voient un projet de revanche. Excepté que je l’ai écrit il y a cinq ans (avec Jacob Tierney)».

Il est revenu sur ses paroles (ou, plutôt, nuancé ses propos) hier, via son compte Instagram :

«Par souci de clarté suite à plusieurs articles et pour contrecarrer la distorsion : je ne soumettrai pas John F. Donovan à Cannes parce que nous tournons jusqu’en juin 2017. Les films appartiennent à tous une fois lâchés dans le monde, et peuvent être aimés ou non, voilà bien une chose que l’on sait. Chaque individu, chaque humain réagit différemment à la confrontation. La culture de la détestation ne devrait pas être du reste une part inextricable de l’expérience critique, mais puisque nous vivons dans une ère où l’on ne peut les dissocier, c’est aussi le droit d’un artiste de choisir des trajectoires différentes sans prêcher par la revanche ou la frustration. Je préfère concentrer mes forces et énergies sur la création, et non la réaction. Je suis infiniment reconnaissant envers le Festival de Cannes et ni critique ni amertume d’une critique en particulier ne me dissuaderont d’y soumettre un film.»

Il est venu le temps d’admettre que moi-même j’ai participé à la soi-disant «culture du trollisme» qui fut dirigée envers le cinéaste de 27 ans. J’ai fait savoir publiquement que je n’approuvais pas son argumentaire pour rebuter un critique qui avait été peu tendre envers son film, plus spécifiquement envers l’une de ses actrices. Dans son entrevue au Guardian, Dolan a affirmé :

«Si le gars qui donne cinq étoiles à Creed et quatre étoiles et demie à Fast and the Furious dit que Marion Cotillard est ennuyeuse dans mon film, eh bien c’est vraiment la fin du monde». Avant de conclure «And you wonder what the fuck he’s doing here».

Ma réaction, qui ne fut pas des plus habiles (et qui d’autant plus était entachée d’une coquille), suggérait qu’il s’est planté en tentant de délégitimer les compétences du critique en question, puisque Creed est génial. J’ai insinué que Dolan n’a pas vu le film, et qu’il présumait qu’il s’agissait d’une oeuvre intrinsèquement inférieure à un film présenté en compétition officielle au festival le plus prestigieux de la planète.

Erreur : il a vu Creed, et l’a même «beaucoup aimé» (pour ensuite présumer à son tour que, moi, je n’avais pas lu la critique en question). Sa réponse m’a valu une avalanche d’insultes «personnelles et cruelles». Si son objectif était que je goûte (en partie) au trollisme qu’il a vécu, il a réussi haut la main.

Il reste que je n’ai toujours pas bien saisi l’intention de son analogie (aimer Creed et ne pas aimer la performance de Cotillard, est-ce vraiment un choc apocalyptique?). Et puis, lors de son discours de remerciements, j’ai eu une sorte de réponse, qui à vrai dire me satisfait pleinement. «Plus je grandis, plus je réalise qu’il est difficile d’être compris, et, paradoxalement, je me comprends moi-même et je sais maintenant qui je suis.»

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