Jozef Siroka

Mardi 26 juillet 2016 | Mise en ligne à 17h15 | Commenter Commentaires (22)

Comic-Con, et l’oppression des fans engagés

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Tragiquement, l’amour passionnel fomente parfois une haine destructrice. Parlez-en à Joss Whedon, icône de la culture geek, qui a eu l’audace de critiquer ses propres fans ce week-end lors du Comic-Con de San Diego, grand-messe annuelle qui célèbre tout ce qui est BD, super-héros, fantasy, et jeux vidéo. Le créateur des séries télé cultes Firefly et Buffy the Vampire Slayer, et réalisateur des deux premiers Avengers, a plaidé pour plus de modération en ligne. Ses détracteurs, quant à eux, dénoncent une fermeture à la créativité démocratique.

Agressé verbalement à répétition par des fanboys sur les réseaux sociaux, Whedon a abandonné son compte Twitter au printemps 2015. Il a expliqué lors d’un panel vendredi dernier que les interactions avec le public : «Ça pourrait être quelque chose de beau. Ça pourrait être quelque chose de drôle. Ça peut aussi être : “Pends toi, voici un nœud coulant. Quand puis-je te tuer?” C’est moins amusant. C’est moins intéressant. Ça devient au bout du compte une sorte de bruit blanc. On ne se rappelle plus du sujet du dialogue, de sorte qu’on cesse la discussion».

Pour Whedon, le noeud du problème n’est pas tant l’abus verbal, mais plutôt cette conviction de la part de fans qu’ils ont un droit acquis («sense of entitlement») quant au processus créatif. Un droit qui découlerait de leur seul amour pour les oeuvres qui font l’objet d’adaptations au grand écran.

Des admirateurs des Avengers ont en effet ragé contre le flirt entre Natasha Romanoff/Black Widow et Bruce Banner/Hulk dans Age of Ultron (2015). Dans une scène du film, le personnage interprété par Scarlett Johansson regrette de ne pas pouvoir avoir d’enfants; une révélation perçue comme sexiste par une partie de la communauté geek.

«Maintenant que tout le monde peut nous joindre directement sur les réseaux sociaux, il y a certainement un sentiment de non seulement “Nous savons mieux que toi”, mais aussi “Nous devrions avoir le droit de te dicter [quoi faire]”», affirme Whedon. «C’est méchant, et on m’a envoyé beaucoup de – pas des menaces de mort – mais plutôt des questions polies quant à savoir pourquoi je n’étais pas mort ou pourquoi je ne me suis pas tué moi-même, à cause de la romance entre Natasha et Bruce».

Joss Whedon vendredi au Comic-Con.

Joss Whedon vendredi au Comic-Con.

L’article du Los Angeles Times qui cite les propos de Whedon constate que nous vivons dans une nouvelle ère en ce qui concerne la propriété des oeuvres. «Qui mérite d’avoir un mot à dire dans le développement des médias populaires – ceux qui travaillent à les concevoir à partir du début, ou ceux qui paient pour maintenir lesdits projets à flot?»

Les réclamations des fans engagés miroitent les récentes avancées dans la lutte pour les droits civiques de divers groupes historiquement opprimés. Mais ils semblent cependant confondre justice sociale et liberté artistique. On veut un Captain America gai, ou une copine pour la Elsa de Frozen, etc. «On ne peut créer en collégialité», croit Whedon. En contrepartie, l’avènement d’un Ghostbusters au féminin a subi un ressac d’une ampleur cataclysmique. Une actrice afro-américaine du film, Leslie Jones, est devenue la cible d’une avalanche d’attaques misogynes et racistes, et a elle aussi été contrainte d’abandonner Twitter, disant vivre «un enfer personnel».

L’humoriste et animateur du podcast Nerdist, Chris Hardwick, enjoint le public à prendre une grande respiration. «Vous pouvez exprimer vos opinions. Mais approcher quelqu’un et lui dire rationnellement pourquoi vous n’avez pas aimé quelque chose ce n’est pas la même chose que de le frapper au visage avec une poêle à frire. C’est deux choses différentes. Nous sommes culturellement intoxiqués par l’indignation instantanée. Nous devons être plus accro à la conversation».

Super-héros engagés

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Les fans qui souhaitent plus de diversité dans l’univers des super-héros étaient en principe comblés le week-end dernier. Marvel a annoncé samedi que l’actrice oscarisée Brie Larson (photo ci-dessus) interprétera Carol Danvers/Captain Marvel dans le premier film du studio piloté par un personnage féminin (en salle le 8 mars 2019). DC Comics, de son côté, a dévoilé la première bande-annonce de Wonder Woman (7 juin 2017), mettant en vedette la mannequin israélienne Gal Gadot, qui a assuré le rôle une première fois cet été dans Batman v Superman: Dawn of Justice.

L’implication des femmes est d’ailleurs ressentie derrière la caméra. Meg LeFauve (Inside Out) scénarisera Captain Marvel, tandis que Patty Jenkins (Monster) est la réalisatrice de Wonder Woman. Gadot s’est du reste dite inspirée par une des grandes icônes féminines de notre époque, Lady Diana, pour peaufiner son super-rôle.

Une autre actrice oscarisée, Lupita Nyong’o, était également présente ce week-end, pour promouvoir Black Panther, premier film de super-héros de Marvel doté d’un casting majoritairement noir. Le film, qui prendra l’affiche le 16 février 2018, sera réalisé par un Afro-Américain, Ryan Coogler (Creed). Le scénario sera basé d’après une nouvelle série de BD écrite par nul autre que Ta-Nehisi Coates, un des auteurs les plus en vue aux États-Unis, qui a secoué le monde littéraire l’an dernier avec son livre Between the World and Me, un essai sous forme de lettre à son jeune fils sur la signification d’être Noir en Amérique.

23comics-1-blog427Coogler n’a pas caché son enthousiasme par rapport à cette collaboration pour le moins surprenante, qui risque de fournir le film de super-héros le plus engagé qu’on ait jamais vu :

«Je veux dire, c’est mon écrivain préféré en ce moment dans le monde. J’ai tout lu ce qu’il a écrit. Ce qu’il a fait avec Panther est tout simplement incroyable. Vous pouvez sentir son fond de poète dans une partie des dialogues. [...] Ce qu’il y a de génial avec Panther est qu’il est un super-héros qui, si vous lui demandez s’il est un super-héros, il va vous dire Non. Il se voit comme un politicien, un leader dans son pays [Wakanda]. Il se trouve que ce pays est une nation fondée sur la guerre dans lequel les dirigeants doivent être des guerriers, donc parfois il doit aller se battre. Si vous regardez tout ce qui se passe dans le monde en ce moment, ou dans le passé, dans le domaine politique, et comment les gens se traitent les uns les autres, ça peut devenir une source d’inspiration.»

C’est la première fois dans l’histoire du Comic-Con que «les deux géants [DC et Marvel] se sont présentés au duel avec leurs pistolets chargés, la machine bien huilée de chaque côté de l’allée», note Variety. Un des évènements les plus courus du week-end fut le dévoilement du teaser de Justice League, une réponse aux Avengers de Marvel qui réunit plusieurs super-héros de l’usine DC, anciens et nouveaux, dont Batman (Ben Affleck), Wonder Woman (Gal Gadot), The Flash (Ezra Miller), Superman (Henry Cavill), Cyborg (Ray Fisher) et Aquaman (Jason Momoa). Le film réalisé par Zack Snyder sort le 17 novembre 2017.

Le ton badin de la b-a a beaucoup étonné, et il est permis de croire qu’il s’agit d’un ajustement conscient de la part d’un cinéaste qui a écouté ses fans, qui ont pour une bonne part critiqué la lourdeur de son Batman v Superman. On espère également que cette nouvelle direction plus ludique saura égayer Ben Affleck lors de sa prochaine tournée promotionnelle; la première, on s’en rappelle, fut pour Batfleck carrément un calvaire…

- À voir : Toutes les bandes-annonces diffusées pendant le Comic-Con

- À consulter : la couverture complète de Comic-Con par Hero Complex (LA Times) et Heat Vision (Hollywood Reporter)

À lire aussi :

> Black Panther : trop tôt pour Ryan Coogler?
> La malédiction de Wonder Woman se poursuit
> Les femmes désirent-elles faire des films d’action?
> Redéfinir le «personnage féminin fort»
> Alors Marvel, à quand Squirrel Girl?

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Mardi 19 juillet 2016 | Mise en ligne à 17h15 | Commenter Commentaires (21)

De Palma et De Palma au Parc

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Brian De Palma le dit et le répète depuis des décennies : le cinéma ment 24 images par seconde. Il s’agit d’une réplique au fameux aphorisme godardien exposé dans Le Petit Soldat (1960): «La photographie, c’est la vérité et le cinéma, c’est vingt-quatre fois la vérité par seconde.» Ces conceptions du 7e art aux antipodes reflètent aussi, en ce qui me concerne, mes propres expériences de cinéphile : quand je regarde du Godard, souvent je me sens comme si j’étais en classe, alors qu’avec De Palma c’est la récréation.

Un des rares cinéastes-clés du Nouvel Hollywood qui a réussi à s’épanouir durant la période post-Heaven’s Gate, De Palma n’a étrangement pas obtenu le même degré de reconnaissance (institutionnelle, académique et/ou culturelle) que ses frères d’armes Spielberg, Coppola, Scorsese et Lucas. Un quintette surnommé Movie Brats qui s’est formé à partir de la fin des années 1960, et qui a profité de la déroute du studio system traditionnel afin de réaliser des films à la fois personnels et commerciaux. Un état de grâce qui n’a duré que quelques années (de Easy Rider à Star Wars, plus ou moins) mais qui a eu un impact permanent sur l’histoire du cinéma.

Cette sensation que De Palma forme la cinquième roue du carrosse des Brats s’est tristement confirmée en 2007, quand Spielberg, Coppola et Lucas étaient réunis sur scène pour donner l’Oscar du meilleur réalisateur à leur pote Scorsese pour The Departed. Le réalisateur de Carrie et de Scarface ne s’en est pas trop formalisé, disant récemment à Business Insider :

J’ai toujours été le membre anti-establishment du groupe. Je n’ai jamais été nominé pour un Oscar. Je n’ai jamais travaillé au sein de l’establishment à Hollywood. J’ai mis beaucoup de gens en colère. [...] Nous avons tous fait beaucoup d’argent. Mais j’ai abandonné le système et suis allé en Europe après Mission to Mars (2000). J’ai commencé à faire des films qui étaient financés à l’international. Donc j’ai vraiment quitté le système hollywoodien. Steven s’y trouve évidemment encore, Francis finance ses propres films, et George a l’quitté complètement.

Il admet cependant éprouver de la nostalgie pour le bon vieux temps :

Nous avons passé beaucoup de temps ensemble à Hollywood. Nous étions de jeunes hommes. On sortait dîner ensemble. Je me souviens être allé à la première de Goodfellas, c’était donc les années 90, et rendu là, on a commencé à se disperser. On a emprunté différentes avenues et nous n’étions plus aussi proches. On ne s’appelait plus pour dire : «Allons au resto». Ça m’a manqué et j’ai donc assemblé un nouveau groupe.

Ce nouveau groupe comprend deux réalisateurs issus de la génération Sundance, Noah Baumbach (The Squid and the Whale, While We’re Young) et Jake Paltrow (Young Ones, The Good Night). En 2010, le deux hommes voulaient tester une nouvelle caméra numérique et ont demandé à leur voisin à Manhattan et vénérable ami de jouer le cobaye. De Palma précise à Den Of Geek :

«Ils voulaient documenter certaines choses que j’avais dites lors de nos dîners ensemble au cours des dernières années. On est allé à l’appartement de Jake, et Jake opérait la caméra et Noah s’occupait du son, et puis nous avons eu le même genre de conversation qu’on avait d’habitude à table».

Un exercice qui a finalement été converti en un documentaire intitulé simplement De Palma. Le film a été universellement acclamé. The Playlist a encapsulé les réactions du public en laissant Tony Montana titrer leur critique, qui annonce une «explosion exaltante de cocaïne cinéphilique».

Sorti le mois dernier aux États-Unis, De Palma a servi de rampe de lancement à une rétrospective complète, au Metrograph de New York, de la filmographie du «maître du macabre». Plus près de chez nous, au Cinéma du Parc, on a l’occasion de voir le documentaire ainsi que six longs métrages du cinéaste aujourd’hui âgé de 75 ans. Les films – Phantom of the Paradise (1974), Carrie (1976), Obsession (1976), Blow Out (1981), Scarface (1983) et Carlito’s Way (1993) – sont à l’affiche jusqu’au 28 juillet.

La programmation est à consulter ici. Voici la présentation :

Cette mini-rétrospective vous offrira la chance de découvrir (ou de redécouvrir) l’esprit démiurgique d’un cinéaste qui a transformé Hollywood à sa façon, bousculant et se réappropriant ses codes et ses conventions au passage. Beaucoup plus qu’un simple héritier d’Hitchcock, De Palma a su forger une signature et un style qui lui sont propres au cours d’une filmographie qui réunit tous les genres : suspense, film de guerre, horreur, comédie musicale, film de gangster, comédie et plus encore.

Controversé

La relative tiédeur de la reconnaissance de l’oeuvre de De Palma s’explique par la croyance, d’un certain segment de la communauté critique et cinéphile, qu’il cultive et promeut des idées misogynes. En entrevue au Guardian, il rappelle à quel point son thriller érotique Body Double (1984) a été «vilipendé quand il est sorti. Ça m’a fait très mal. J’ai été massacré par la presse alors que le mouvement de libération de la femme était à son apogée».

La réputation misogyne du film a été renforcée quelques années plus tard quand on a appris qu’il s’agissait du film préféré de Patrick Bateman, le protagoniste d’American Psycho érigé en épouvantail par des militantes féministes particulièrement vocales.

De Palma se défend d’haïr les femmes, disant qu’il faut départager ses convictions personnelles de son amour pour le cinéma de genre. Il cherche à créer des scènes efficaces à l’intérieur d’un environnement stylistique précis. À propos de Body Double, mais aussi de bien d’autres de ses films qui présentent des demoiselles en détresse, il affirme qu’il se plie aux codes du suspense :

«J’ai toujours été intéressé à trouver de nouvelles façons de tuer les gens». Et dans une entrevue précédente accordée au magazine britannique Empire : «Les femmes en péril sont des créatures plus sympathiques, et elles sont plus intéressantes à filmer. Je préfère filmer une femme se promenant avec un candélabre dans les mains plutôt qu’un homme. C’est aussi simple que ça».

Dans un essai publié dans le cadre de la sortie Criterion de Dressed to Kill – si vous n’avez le temps que pour un seul film au Parc, je vous conseille chaleureusement celui-là – Michael Koresky défend De Palma contre les accusations de misogynie. Il argumente que son oeuvre doit être interprétée à travers sa réflexion élaborée sur le voyeurisme, facette inextricable de l’acte cinématographique. Ici, il revient sur la scène du meurtre de Kate, femme adultère qui disparaît aussi soudainement que la Marion Crane de Psycho (1960) :

Le fait qu’elle est ensuite assassinée comme Marion – apparemment par hasard et par un monstre travesti – est une trahison lourde de sens, une punition pour elle et sa complaisance sexuelle, et pour nous et notre complicité dans sa jouissance, mais avec une violence si stylisée et exagérée qu’elle agit clairement comme un commentaire sur les conventions narratives misogynes qui dictent qu’une femme doit être ainsi châtiée.

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De Palma ne cache pas son amour de l’hyperbole visuelle, disant qu’il a une prédilection pour «la beauté grotesque», et qu’il déploie sa stylisation autant que possible, au point «que les gens commencent à en rire». Le texte de Koresky cite d’ailleurs une de ses entrevues datant de 1973 où il parle de «l’aliénation brechtienne de ses films» : «Je me tiens constamment à l’extérieur, tentant de sensibiliser les gens au fait qu’ils regardent un film… En même temps, il y sont émotionnellement impliqués».

«Cette combinaison de distance analytique et d’intensité qui nous prend à la gorge a toujours défini son cinéma», suggère Koresky. Dans leurs meilleures séquences, les films de De Palma procurent un plaisir double au cinéphile enjoué : l’action absorbante qu’on regarde au moment présent, bien sûr, mais aussi cette notion que ce dont on est témoin est une construction artificielle exclusive au langage cinématographique. On n’éprouve donc pas seulement de l’amour pour le film en particulier qui se déroule devant nos yeux, mais également pour le cinéma en général.

Un exemple de cette «distance», ou de la position «extérieure» qu’emploie De Palma par rapport au processus filmique, est son utilisation récurrente du split diopter, traduit par le terme plutôt comique demi-bonnette, «une lentille diamétralement coupée en deux et placée devant l’objectif pour pouvoir obtenir la mise au point à deux endroits de la profondeur, simultanément dans le même plan». Une technique qui permet à De Palma de dramatiser sa propre mise en scène, si on veut.

Le site Vashi Visuals a combiné les 15 plans qui emploient le split diopter dans Blow Out (on en voit un dans l’image ci-dessus). La vidéo de la démonstration, qui n’est malheureusement pas «embeddable», est disponible à la fin du post en question.

Et voici un hommage à la filmographie de De Palma monté il y a trois ans par Hello Wizard :

> Un classement des 29 longs métrages de De Palma signé The Playlist

> Six conseils de De Palma à un apprenti réalisateur

> Une entrevue avec les réalisateurs de De Palma

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Mardi 28 juin 2016 | Mise en ligne à 16h30 | Commenter Commentaires (22)

Brèves notes sur le ralenti

Le Britannique Julian Palmer s’est rapidement imposé dans le vaste champ des analyses vidéo de films comme l’une des figures les plus estimées du genre. Son plus récent topo publié sur sa chaîne The Discarded Image tranche quelque peu avec son travail passé en raison de sa brièveté et de sa simplicité. Mais c’est l’été, et on peut se permettre de donner un peu de répit à nos neurones. Surtout que le sujet abordé s’accorde parfaitement avec la torpeur estivale, quand la machine se met à tourner plus lentement.

L’art du ralenti, donc. Une technique de plus en plus communément utilisée, et dont on aime parfois abuser. Mais lorsque qu’elle est judicieusement employée, c’est souvent l’extase. Voici donc une douzaine de mes exemples préférés qui n’ont pas été cités dans la vidéo de Palmer. Je sais déjà que j’en oublie au moins douze autres tout aussi remarquables, je vous remercie donc d’avance de votre contribution.

Le ralenti sert habituellement à souligner et à rehausser les expériences extrêmes de l’aventure humaine, comme par exemple le coup de foudre (premier clip) ou l’amour fou (le second). L’effet est d’autant plus fort avec la contribution de deux ex chanteurs de The Velvet Underground…

Lost Highway (1997) de David Lynch

The Royal Tenenbaums (2001) de Wes Anderson

(Le ralenti est partie intégrante de l’oeuvre d’Anderson, comme on peut le constater dans cette compilation, mais l’extrait ci-dessus est définitivement mon préféré du lot).

***

J’ai eu de la difficulté à me remémorer beaucoup de ralentis marquants dans le cinéma étranger (à part John Woo et Wong Kar-wai, indiqués chez Palmer). Un de mes favoris à vie, tous cinémas confondus, est la mort quasi silencieuse d’un jeune homme abattu par une flèche dans le dos par un Tatare dans Andreï Roublev (1966) d’Andreï Tarkovski. Le ralenti sur des oies sauvages qui voltigent au-dessus de la ville assiégée, dans une scène précédente, est également à couper le souffle. Les deux scènes ne sont cependant pas disponibles sur le web.

Mais voici un autre ralenti mémorable exécuté par le maître russe : un moment onirique et déconcertant tiré du Miroir (1975) :

Espagne – Plus à l’ouest, voici un ballet macabre et intime entre la toréra Lydia et une pauvre bête dans Parle avec elle (2002) de Pedro Almodóvar :

Danemark – Après la projection de Melancholia (2011) au Festival de Cannes, le critique J. Hoberman a noté (avec raison, même si ça fait mal de l’admettre pour un inconditionnel de Terrence Malick) que les cinq premières minutes du film de Lars Von Trier sont «plus innovantes, accomplies, et visionnaires que tout ce que l’on retrouve dans The Tree of Life». Un commentaire qui n’est pas tant une rebuffade contre le lauréat de la Palme d’or, mais plutôt une reconnaissance du pouvoir incommensurable de ce prologue hallucinant :

Japon – Un des ralentis les plus frappants d’un point de vue émotionnel survient vers le début des Sept samuraïs (1954). Et il dure à peine quelques secondes. Ce n’est pas tant le geste en question qui nous émeut (le coup de sabre mortel lors d’un duel), mais plutôt son interprétation de la part d’un témoin, le sensei Kanbei Shimada. Le ralenti est donc poétiquement déclenché par son point de vue. Le dramaturge et cinéaste David Mamet dit à propos de cette scène : «Nous voyons dans son visage, si triste et sage qu’il en est tragique, la prescience complète de l’issue du combat. De son inutilité et de la folie inexprimable de l’humanité». (Le ralenti survient vers 3:15).

(Une version de qualité supérieure peut être vue sur le site de TCM.)

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Le carnage à la fin de Taxi Driver (1976), le massacre à la mitraillette de Bonnie et Clyde, ainsi que la fusillade-suicide qui conclut The Wild Bunch (1969) ont démarré la tendance du ralenti comme outil d’enrichissement, voire d’embellissement, de la violence. Des scènes maintes fois imitées, rarement égalées.

Martin Scorsese, en particulier, est devenu en quelque sorte le parrain du ralenti comme illustration d’actions physiquement ou psychologiquement violentes. On pourrait consacrer un long billet à son utilisation de cette technique. Je l’ai d’ailleurs déjà fait pour la scène du coup de foudre de Robert De Niro dans Casino

Demeurons donc avec l’alter ego de Scorsese, et ce travelling avant sur son visage inimitable qui, comme dans le cas de Casino, communique silencieusement un paquet d’émotions. Il ne s’agit pas d’amour cette fois-ci, mais bien au contraire d’une intention meurtrière. Son regard est si inquiétant qu’on peut dire que le pauvre Morrie (qu’on voit portant une veste brune) est mort à ce moment là, avant même l’acte fatal dans la voiture quelques instants plus tard.

Comme on l’a vu ci-dessus, le ralenti est un outil efficace pour communiquer un état d’esprit extrême. C’est le cas par exemple dans Donnie Darko (2001), et son personnage-titre schizophrène. La présentation de son environnement scolaire est filtrée à travers son trouble mental, ce qui justifie non seulement le ralenti, mais également les accélérés et les changements soudains de vitesse en général. (Senses of Cinema a un bon papier sur le rôle de la schizophrénie dans la construction du film).

Durant sa «période formaliste» dans les années 2000, Gus Van Sant a maintes fois expérimenté avec le ralenti. Rarement le résultat a été aussi poétique que dans la scène de la douche de Paranoid Park (2007), où l’on voit le protagoniste tenter de digérer l’action brutale qu’il vient de commettre. À noter le travail minutieux sur le son, notamment les chants d’oiseaux vers la fin qui font écho aux imprimés sur le carrelage de la salle de bain. Van Sant s’est d’ailleurs clairement inspiré de la scène du Miroir citée plus haut…

Comme on l’a suggéré précédemment, la mort est régulièrement associée au ralenti. Dans Die Hard (1988), l’expression sur le visage de Hans Gruber au moment qu’il entame sa chute ultime s’est carrément inscrite dans l’iconographie de la culture populaire. Alan Rickman, dont il s’agissait d’un premier rôle au cinéma, s’est fait trahir par le cascadeur qui le retenait. Ce dernier l’a en effet relâché au compte de «deux» et non de «trois», comme prévu. Sa frayeur est authentique.

Une de mes scènes de mort préférée (pardon si la formulation est morbide!) survient dans les premières minutes de Zodiac (2007), le chef-d’oeuvre de David Fincher. Le tout est si séduisant que l’on est gêné par notre délectation de ce crescendo terrifiant, qui culmine avec un ralenti sur deux jeunes abattus au son d’un Hurdy Gurdy Man sournois qui jaillit à plein volume en même temps que le sang des innocentes victimes.

Après la mort, il y a heureusement la vie, du moins dans le paradis malickien.

***

Le grand maître américain du ralenti, avec Scorsese et Peckinpah, est son pote Brian De Palma. Au lieu de vous présenter un clip de Carlito’s Way (qui regorge de somptueux ralentis), voici plutôt une analyse par le même Julian Palmer de la séquence de la salle de billard, qu’il perçoit comme un «microcosme du film en entier».

(De retour à la mi-juillet)

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