Jozef Siroka

Mardi 28 juin 2016 | Mise en ligne à 16h30 | Commenter Commentaires (12)

Brèves notes sur le ralenti

Le Britannique Julian Palmer s’est rapidement imposé dans le vaste champ des analyses vidéo de films comme l’une des figures les plus estimées du genre. Son plus récent topo publié sur sa chaîne The Discarded Image tranche quelque peu avec son travail passé en raison de sa brièveté et de sa simplicité. Mais c’est l’été, et on peut se permettre de donner un peu de répit à nos neurones. Surtout que le sujet abordé s’accorde parfaitement avec la torpeur estivale, quand la machine se met à tourner plus lentement.

L’art du ralenti, donc. Une technique de plus en plus communément utilisée, et dont on aime parfois abuser. Mais lorsque qu’elle est judicieusement employée, c’est souvent l’extase. Voici donc une douzaine de mes exemples préférés qui n’ont pas été cités dans la vidéo de Palmer. Je sais déjà que j’en oublie au moins douze autres tout aussi remarquables, je vous remercie donc d’avance de votre contribution.

Le ralenti sert habituellement à souligner et à rehausser les expériences extrêmes de l’aventure humaine, comme par exemple le coup de foudre (premier clip) ou l’amour fou (le second). L’effet est d’autant plus fort avec la contribution de deux ex chanteurs de The Velvet Underground…

Lost Highway (1997) de David Lynch

The Royal Tenenbaums (2001) de Wes Anderson

(Le ralenti est partie intégrante de l’oeuvre d’Anderson, comme on peut le constater dans cette compilation, mais l’extrait ci-dessus est définitivement mon préféré du lot).

***

J’ai eu de la difficulté à me remémorer beaucoup de ralentis marquants dans le cinéma étranger (à part John Woo et Wong Kar-wai, indiqués chez Palmer). Un de mes favoris à vie, tous cinémas confondus, est la mort quasi silencieuse d’un jeune homme abattu par une flèche dans le dos par un Tatare dans Andreï Roublev (1966) d’Andreï Tarkovski. Le ralenti sur des oies sauvages qui voltigent au-dessus de la ville assiégée, dans une scène précédente, est également à couper le souffle. Les deux scènes ne sont cependant pas disponibles sur le web.

Mais voici un autre ralenti mémorable exécuté par le maître russe : un moment onirique et déconcertant tiré du Miroir (1975) :

Espagne – Plus à l’ouest, voici un ballet macabre et intime entre la toréra Lydia et une pauvre bête dans Parle avec elle (2002) de Pedro Almodóvar :

Danemark – Après la projection de Melancholia (2011) au Festival de Cannes, le critique J. Hoberman a noté (avec raison, même si ça fait mal de l’admettre pour un inconditionnel de Terrence Malick) que les cinq premières minutes du film de Lars Von Trier sont «plus innovantes, accomplies, et visionnaires que tout ce que l’on retrouve dans The Tree of Life». Un commentaire qui n’est pas tant une rebuffade contre le lauréat de la Palme d’or, mais plutôt une reconnaissance du pouvoir incommensurable de ce prologue hallucinant :

Japon – Un des ralentis les plus frappants d’un point de vue émotionnel survient vers le début des Sept samuraïs (1954). Et il dure à peine quelques secondes. Ce n’est pas tant le geste en question qui nous émeut (le coup de sabre mortel lors d’un duel), mais plutôt son interprétation de la part d’un témoin, le sensei Kanbei Shimada. Le ralenti est donc poétiquement déclenché par son point de vue. Le dramaturge et cinéaste David Mamet dit à propos de cette scène : «Nous voyons dans son visage, si triste et sage qu’il en est tragique, la prescience complète de l’issue du combat. De son inutilité et de la folie inexprimable de l’humanité». (Le ralenti survient vers 3:15).

(Une version de qualité supérieure peut être vue sur le site de TCM.)

Scorsese et cie.

Le carnage à la fin de Taxi Driver (1976), le massacre à la mitraillette de Bonnie et Clyde, ainsi que la fusillade-suicide qui conclut The Wild Bunch (1969) ont démarré la tendance du ralenti comme outil d’enrichissement, voire d’embellissement, de la violence. Des scènes maintes fois imitées, rarement égalées.

Martin Scorsese, en particulier, est devenu en quelque sorte le parrain du ralenti comme illustration d’actions physiquement ou psychologiquement violentes. On pourrait consacrer un long billet à son utilisation de cette technique. Je l’ai d’ailleurs déjà fait pour la scène du coup de foudre de Robert De Niro dans Casino

Demeurons donc avec l’alter ego de Scorsese, et ce travelling avant sur son visage inimitable qui, comme dans le cas de Casino, communique silencieusement un paquet d’émotions. Il ne s’agit pas d’amour cette fois-ci, mais bien au contraire d’une intention meurtrière. Son regard est si inquiétant qu’on peut dire que le pauvre Morrie (qu’on voit portant une veste brune) est mort à ce moment là, avant même l’acte fatal dans la voiture quelques instants plus tard.

Comme on l’a vu ci-dessus, le ralenti est un outil efficace pour communiquer un état d’esprit extrême. C’est le cas par exemple dans Donnie Darko (2001), et son personnage-titre schizophrène. La présentation de son environnement scolaire est filtrée à travers son trouble mental, ce qui justifie non seulement le ralenti, mais également les accélérés et les changements soudains de vitesse en général. (Senses of Cinema a un bon papier sur le rôle de la schizophrénie dans la construction du film).

Durant sa «période formaliste» dans les années 2000, Gus Van Sant a maintes fois expérimenté avec le ralenti. Rarement le résultat a été aussi poétique que dans la scène de la douche de Paranoid Park (2007), où l’on voit le protagoniste tenter de digérer l’action brutale qu’il vient de commettre. À noter le travail minutieux sur le son, notamment les chants d’oiseaux vers la fin qui font écho aux imprimés sur le carrelage de la salle de bain. Van Sant s’est d’ailleurs clairement inspiré de la scène du Miroir citée plus haut…

Comme on l’a suggéré précédemment, la mort est régulièrement associée au ralenti. Dans Die Hard (1988), l’expression sur le visage de Hans Gruber au moment qu’il entame sa chute ultime s’est carrément inscrite dans l’iconographie de la culture populaire. Alan Rickman, dont il s’agissait d’un premier rôle au cinéma, s’est fait trahir par le cascadeur qui le retenait. Ce dernier l’a en effet relâché au compte de «deux» et non de «trois», comme prévu. Sa frayeur est authentique.

Une de mes scènes de mort préférée (pardon si la formulation est morbide!) survient dans les premières minutes de Zodiac (2007), le chef-d’oeuvre de David Fincher. Le tout est si séduisant que l’on est gêné par notre délectation de ce crescendo terrifiant, qui culmine avec un ralenti sur deux jeunes abattus au son d’un Hurdy Gurdy Man sournois qui jaillit à plein volume en même temps que le sang des innocentes victimes.

Après la mort, il y a heureusement la vie, du moins dans le paradis malickien.

***

Le grand maître américain du ralenti, avec Scorsese et Peckinpah, est son pote Brian De Palma. Au lieu de vous présenter un clip de Carlito’s Way (qui regorge de somptueux ralentis), voici plutôt une analyse par le même Julian Palmer de la séquence de la salle de billard, qu’il perçoit comme un «microcosme du film en entier».

(De retour à la mi-juillet)

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Lundi 20 juin 2016 | Mise en ligne à 16h05 | Commenter Commentaires (21)

Le bonheur chinois de Warcraft

China Warcraft

Le seul moyen d’être diverti par «l’absurdité plutôt amusante» qu’est Warcraft, selon la critique du New York Times Manohla Dargis, est de fumer un gros joint au préalable. Dans cette perspective, on doit en conclure que l’Empire du Milieu en a du bon! L’adaptation du populaire jeu vidéo World of Warcraft a fracassé des records en Chine, dépassant les recettes nationales de blockbusters monstres comme Star Wars : The Force Awakens et Iron Man 3.

Et dans son Amérique du Nord natale? On évoque un flop à la John Carter ou Jack the Giant Slayer (j’en ai parlé ici). 25 millions $ «seulement» lors de son week-end d’ouverture. En deuxième position au box-office derrière The Conjuring 2 qui, avec son budget de 40 millions $, a coûté exactement quatre fois moins cher que Warcraft (sans compter les coûts de marketing astronomiques). En d’autres mots, le genre de désastre qui met fin aux aspirations et carrières d’un paquet de monde ambitieux. Mais heureusement que l’argent n’a pas de couleur. Grâce à la Chine, et ses 156 millions $ dans les cinq premiers jours d’exploitation, on parle déjà d’une suite. Les droits de diffusion du film en VOD y ont d’ailleurs été vendus pour la somme record de 18 millions $.

D’après l’analyse de Forbes, Warcraft pourrait très bien devenir la sortie hollywoodienne majeure dont le pourcentage de ventes à domicile est le plus bas par rapport à son cumul global. Des données – si ce n’est déjà fait – qui vont radicalement chambouler les critères quant aux publics-cibles. En effet, certains projets dits «de niche» comme Warcraft – basé d’après un jeu de stratégie qui met en scène des orcs et des humains – pourraient être immunisés non seulement contre les mauvaises critiques (32 % chez Metacritic) mais aussi contre une demande timide dans le marché nord-américain.

Le Los Angeles Times et Variety se sont chacun penchés en détail sur ce phénomène. Voici un résumé de certaines de leurs observations sur ce nouvel emblème de la tournure de plus en plus mondiale de l’industrie du cinéma :

> Le film est produit par Legendary Entertainment, studio qui a été acquis cette année par le conglomérat immobilier chinois Wanda Group. Vingt-six compagnies chinoises ont sponsorisé le film – un risque financier, considérant que la Chine entretient un quota serré de films étrangers, et ne diffuse pas les dates de sortie à l’avance. Mais disons que la saveur chinoise de Warcraft a certainement été un boni, et les censeurs lui ont offert comme porte d’entrée la fête des bateaux-dragons, c’est-à-dire cinq jours de congé et de férié d’affilée.

> De nombreuses bandes-annonces (bien plus qu’en Amérique du Nord) ont été diffusées dans divers médias chinois, et comprenaient des douzaines de séquences spécifiques à l’imagerie chinoise.

> Le film a été projeté sur près de deux tiers des écrans chinois, avec un record de 120 000 projections lors de sa première journée d’exploitation.

> Les spectateurs avaient l’option d’arriver dans les salles déguisés en orcs ou en humains, et de s’assoir dans des sections réservées d’avance à leur équipe. Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres de ce que le Times qualifie de «marketing 2.0», qui a été élaboré par des équipes massives réparties sur trois continents au cours des dix dernières années.

***

L’exportation du cinéma hollywoodien dans divers territoires est un processus particulièrement complexe. Un long papier du Los Angeles Times publié en avril examine tout le raffinement nécessaire afin de performer à l’étranger. «La distribution et la commercialisation de films américains dans d’autres pays consiste en l’habileté de déchiffrer l’esthétique propre à chaque culture». Dans cette optique, on peut dire que l’équipe de Warcraft à réussi une quinte flush royale en Chine. L’article poursuit :

L’Europe préfère le sexe aux fusillades, tandis que l’Asie et le Moyen-Orient s’extasient devant l’action et la violence. Les Italiens sont rebutés par la science-fiction, les Argentins tendent vers l’intellectuel, les Russes adorent Minions mais sont refroidis par les histoires d’amour interracial. Un distributeur décrit les drames américains comme «le gros mot dans notre industrie».

Les ventes de billet à l’international ont atteint la somme record de 38,3 milliards $ en 2015. Plus de 70% du box-office hollywoodien est généré à l’extérieur des États-Unis et du Canada. Le LA Times : «Puiser dans les fascinations des publics de Pékin à Bruxelles constitue une alchimie à enjeux élevés combinant langage, allure, censure, style d’une bande-annonce, couleur de fond d’une affiche, et potentiel commercial d’une vedette, comme Nicolas Cage, qui, malgré une carrière en déclin, est toujours un bon pari en Asie». (Ça me rappelle une discussion que j’ai eue avec une Japonaise au bar Champs, pendant la Coupe du monde en 2006, qui me disait adorer la manière que Cage a… de respirer).

À propos des affiches, l’article fait état d’une «forme d’art surréelle» que les équipes marketing dans certains territoires doivent maîtriser, et qui est souvent «révélatrice de préjudices raciaux». Par exemple, l’affiche chinoise de Star Wars : The Force Awakens a réduit le visage de John Boyega, un noir britannique et personnage de premier plan dans le film. Il en va de même avec Chiwetel Ejiofor, l’acteur principal de 12 Years a Slave, qui fut éclipsé par les acteurs blancs du film, Michael Fassbender et Brad Pitt, sur des affiches italiennes.

Le thriller militaire Eye in the Sky, qui porte sur le rôle des drones occidentaux dans les guerres au Moyen-Orient, a dû changer son titre en Amérique Latine, où la population majoritairement catholique aurait pu l’interpréter comme une allusion au regard de Dieu. Le film a été retitré Ennemi invisible. À noter que ce type de modifications prend souvent une allure comique, pour ne pas dire absurde, surtout en Asie. Voici quelques exemples notables, par écrit et en vidéo :

> The Shawshank Redemption – 1995: Fantastique (Taïwan) / Excitation 1995 (Chine)

> Annie Hall – Marié névrosé, mariée nerveuse (Brésil)

> Leaving Las Vegas – Je suis saoul et tu es une prostituée (Japon)

> Grease – Vaseline (Argentine)

> Nixon – Grand menteur (Chine)

> Knocked Up – Une nuit, gros bedon (Chine)

> Die Hard With a Vengeance – Die Hard : Mega Hard (Danemark)

> Pretty Woman – Je vais marier une prostituée pour sauver de l’argent (Chine)

> Silver Linings Playbook – Mon copain est un psychopathe (Russie)

> Top Gun – L’amour dans les airs (Israël)

> Boogie Nights – Son grand appareil le rend célèbre (Chine)

> Risky Business – Envoyez-le simplement à l’université sans qualifications (Chine)

> Free Willy – Une baleine très puissante court au paradis (Chine)

> Cloudy With A Chance of Meatballs – Il pleut des falafels (Israël)

> Fargo – Meurtre mystérieux dans de la crème de neige (Chine)

> G.I. Jane – Femme soldat de Satan (Chine)

> Army of Darkness – Le capitaine du supermarché (Japon)

> Austin Powers: The Spy Who Shagged Me – Austin Powers: L’espion qui se comportait très bien avec moi (Malaisie)

La palme revient à :

> The Sixth Sense – Il est un fantôme! (Chine)

À lire aussi :

> Jeux vidéo au cinéma : vers une nouvelle ère?

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Samedi 18 juin 2016 | Mise en ligne à 13h00 | Commenter Un commentaire

Le court du week-end : Jeux virils

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Jan Švankmajer, dont l’équipe nationale a réussi un match nul improbable face à la Croatie hier soir à Saint-Étienne, a posé il y a trois décennies un regard extrêmement singulier sur le plus beau sport du monde. Sélectionné à Cannes en 1989, Jeu virils est un court métrage d’animation surréaliste et déstabilisant. Le film ayant été produit derrière le rideau de fer dans l’un des satellites de l’URSS, la critique politique sous-jacente forme naturellement une partie intégrante de l’oeuvre.

Même si les subtilités concernant les jeux de pouvoir russo-tchécoslovaques ne sont pas notre spécialité, l’on admire Jeux virils pour ce qu’il est au premier degré : un cauchemar visuel tout en textures, au rythme suffoquant, présentant à travers un langage misanthrope et grand-guignolesque les obsessions récurrentes du grand cinéaste, notamment les assemblages baroques entre corps organiques et mécaniques.

Pour revenir au contexte politique, Švankmajer affirme qu’il n’aurait pas pu tourner Jeux virils si ce n’était de la perestroika. Il avait songé au film 15 années plus tôt. «C’était impossible de le réaliser à cette époque car le sport était tabou, faisait partie de l’idéologie. En 1972 cela paraissait exagéré mais maintenant cela est réaliste». Il a d’ailleurs décrit la vision engagée de son art dans une entrevue parue en 2012 :

Le surréalisme a formé un pont idéologique à partir de l’anarchisme jusqu’au marxisme, puis de retour à l’anarchisme. Pour moi, le surréalisme représente une certaine posture rebelle sur la vie et le monde. Sa position contemporaine vise l’état actuel de la civilisation d’un point de vue critique. Le surréalisme m’a appris beaucoup de choses : il a développé ma perception de l’imagination, instillé dans mon esprit qu’il n’y a qu’une seule poésie, peu importe les moyens que l’on utilise pour l’exprimer. Et, enfin et surtout, il m’a libéré de la peur de la collectivité. Le surréalisme est en fait une grande aventure collective. Les opinions des historiens de l’art contemporain ne sont pas pertinentes pour moi.

***

Âgé de 81 ans, Jan Švankmajer prépare son chant du cygne cinématographique. Basé d’après la pièce de théâtre De la vie des insectes des frères Josef et Karel Čapek, son septième long métrage lui rappelle Franz Kafka et sa fameuse nouvelle La Métamorphose , dans laquelle un jeune homme se réveille soudainement transformé en «monstrueuse vermine».

Le projet est présentement en processus de financement via Indiegogo. Voici un aperçu :

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