Marc-André Lussier

Archive de la catégorie ‘Chroniques’

Vendredi 17 octobre 2014 | Mise en ligne à 15h03 | Commenter Commentaires (39)

Honte de la langue de Mommy ? Vraiment ?

Mommy-1

La génération Dolan est complètement décomplexée par rapport à tout ça. Je n’ai d’ailleurs entendu aucune voix issue de cette génération souscrire aux doléances des plus vieux.

En 1998, Ken Loach est allé tourner My Name is Joe à Glasgow, une ville essentiellement industrielle, la plus grande d’Écosse. L’intrigue de son film, qui a valu à Peter Mullan le prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes, était campée dans un milieu ouvrier. Forcément, la langue que parlaient les personnages reflétait leur condition, leur milieu de vie. Truffée d’un patois local qu’elle était. Et livrée avec un accent que seule une oreille familière, ou plus exercée, pouvait saisir. Même les anglophones «étrangers» ne pouvaient capter toutes les subtilités de ce langage plus particulier.

Si bien que lors de sa sortie en salle, le film de Ken Loach a été présenté en version sous-titrée… anglaise. C’était du moins le cas en Amérique du Nord. À ce que je sache, aucune voix en Écosse ne s’est alors élevée pour dénoncer  la piètre qualité d’une langue honteuse. Personne n’a évoqué l’idée d’une nouvelle «gaélisation» de la langue de Shakespeare au pays de Sean Connery. On a pris My Name is Joe pour ce qu’il est : un bon film. Un point c’est tout.

Or, voilà qu’à l’occasion de la sortie de Mommy resurgit au Québec un débat qui semble relever d’un autre âge. Et à travers lequel émergent de très vieux réflexes.

Il y a d’abord eu le texte de Christian Dufour, publié le 30 septembre dans Le Journal de Montréal. Dans cette chronique intitulée «La langue de Mommy», le politologue évoque une «version très caricaturale du joual québécois».

«En fait, écrit-il, on est passé d’un extrême à l’autre. L’utilisation complaisante par les auteurs d’aujourd’hui d’un joual aussi exagéré qu’artificiel n’est pas meilleure que le français en cul-de-poule de leurs devanciers canadiens-français.»

Quelques jours plus tard, Christian Rioux ramenait le sujet sur le tapis dans Le Devoir :

«On a beaucoup parlé du joual de Mommy. Cette langue n’a rien à voir avec celle des quartiers ouvriers de Montréal à laquelle Michel Tremblay a donné ses lettres de noblesse. D’ailleurs, la famille de Steve ne vient pas d’Hochelaga-Maisonneuve, mais d’une banlieue proprette de Laval. En réalité, ces personnages issus d’une petite bourgeoisie déclassée ne font que mimer la langue des plus démunis, en plus vulgaire et en plus anglicisé.»

Puis, Paul Warren, ancien professeur de cinéma à l’Université Laval, y a aussi mis du sien en publiant une lettre ouverte dans laquelle il s’inquiète de notre «acadianisation» :

«Les  «crisse de tabarnak», pis les «hostie d’ciboire» qui secouent la parlure de notre dialecte québécois d’un bout à l’autre des formats carrés de Mommy («quand y pète une fiouse, tasse toé de d’là, parc’que ça joue rough») m’inquiètent. Xavier Dolan n’y voit pas de problème. On n’a qu’à sous-titrer le film en langue française pour les spectateurs qui parlent français… et à s’exprimer en anglais lors des conférences à Cannes. Et le tour est joué ! Un drôle de tour, qui fait peur. Mommy, qui connaît un succès monstre au Québec et dans le monde, va convaincre encore davantage nos jeunes réalisateurs (ceux qui ne sont pas passés à Hollywood) que c’est drôlement payant de sacrer au grand écran et que notre cinéma doit continuer, plus que jamais, à parler le québécois de la rue et à manger les mots de notre langue. Et c’est comme ça qu’on est en train de s’acadianiser de plus belle. Pour embarquer nos immigrants dans la langue anglaise.»

Ouvrons une petite parenthèse ici. Affirmer que le cinéaste s’exprime en anglais dans les conférences à Cannes est une demi-vérité. Parfaitement bilingue, Dolan formulera ses réponses en anglais quand la question proviendra d’un journaliste anglophone (ou issu d’un pays non francophone). Autrement, c’est en français que ça se passe. Vrai qu’il a livré une partie de son discours dans la langue de Shakespeare sur la scène du Théâtre Lumière quand il est allé chercher son prix du jury. Il tenait alors à s’adresser directement à la présidente, la cinéaste néo-zélandaise Jane Campion. Fermons la parenthèse.

Un conflit de générations

C’est beaucoup mettre sur le dos d’un film je trouve. Et je vois surtout ici un conflit de générations. À mon sens, il émane de ce discours inquiet un vieux fond de complexe d’infériorité : Hon ! Mais qu’est-ce qu’ils vont penser de nous autres ailleurs ? Et en France plus particulièrement ?

Justement, la génération Dolan est complètement décomplexée par rapport à tout ça. Je n’ai d’ailleurs entendu aucune voix issue de cette génération souscrire aux doléances des plus vieux. Dans une interview qu’a accordée Carole Laure à mon comparse Cassivi, publiée samedi, la cinéaste, dont le film Love Projet met en scène des gens de 25 – 30 ans,  voit très juste à ce propos :

C.L. : Ces jeunes n’ont pas froid aux yeux. Ce qui me frappe, quand je les compare à ma génération, c’est à quel point ils sont décomplexés, dans leur rapport à la France, aux États-Unis. Ils s’imposent moins de frontières. Ils n’ont pas plus de frontières dans la sexualité. Ils sont dans la communication. Que ça se fasse en français, en anglais. Ça n’a pas d’importance. Personne de cette génération ne va me reprocher que les chansons dans mon film sont en anglais.

M.C. À une autre époque, on te l’aurait reproché. Et il y en aura certainement à qui ça donnera de l’urticaire…

C.L. Des vieux! Mon film ne s’adresse pas à eux. L’exemple au superlatif, qui est le plus spectaculaire dans l’énergie et la folie de cette génération-là, c’est quand même Xavier (Dolan). Il incarne à lui seul cette génération décomplexée. Et il n’est pas seul. Mes enfants, les jeunes de mon film – Magalie Lépine-Blondeau, Eric Robidoux, Benoit McGinnis – n’ont pas peur. Ils touchent à tout, sur toutes les scènes. Ils sont affranchis. Même s’ils ont aussi des angoisses.

Le succès de Mommy en France (où le film est présenté avec des sous-titres bien sûr) indique bien en tout cas son caractère universel. Et c’est bien là l’essentiel. Cela dit, la langue qu’utilise Dolan dans son film enrichit à mon sens la nature exacerbée du propos. Contrairement à ce que certains pourraient croire, il s’agit d’une langue bien structurée, colorée à souhait, qui procède de sa propre logique interne, qui bat son propre rythme. Même s’il s’agit d’une «sous langue inventée» aux oreilles de certains, il reste qu’elle donne à ce film un caractère intrinsèquement vivant.

Tant qu’à s’inquiéter de quelque chose, inquiétons-nous plutôt de l’anglicisation de la langue française en France. Mais ça, c’est un autre débat.

Les liens :

La langue de Mommy (Christian Dufour – pour abonnés)

L’enfant roi (Christian Rioux – pour abonnés)

Mommy : un grand film, oui, mais… (Paul Warren)

Carole Laure : Génération lyrique (Marc Cassivi)

Le cours de sacres des Cyniques. C’était en… 1967 !

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Vendredi 26 septembre 2014 | Mise en ligne à 20h23 | Commenter Commentaires (23)

Xavier Dolan : la polémique

Dolan - Télérama

Xavier Dolan dans Télérama

Il y a deux ans, la «Queer Palm» a été attribuée à Laurence Anyways. Ce prix, instauré en 2010, vise à distinguer un film présenté dans le cadre du Festival de Cannes qui aborde une thématique LGBT. Il s’agit un peu du pendant cannois du Teddy Award, un prix remis chaque année depuis plus de 25 ans au Festival de Berlin. Ni l’un ni l’autre ne sont toutefois reconnus «officiellement».

Xavier Dolan a rejeté ce prix. À ce jour, il n’est toujours pas allé le chercher. Il n’ira jamais. Dans une interview accordée au magazine Télérama, il explique pourquoi :

«Que de tels prix existent me dégoûte. Quel progrès y a-t-il à décerner des récompenses aussi ghettoïsantes, aussi ostracisantes, qui clament que les films tournés par des gays sont des films gays? On divise avec ces catégories. On fragmente le monde en petites communautés étanches. La Queer Palm, je ne suis pas allé la chercher. Ils veulent toujours me la remettre. Jamais! L’homosexualité, il peut y en avoir dans mes films comme il peut ne pas y en avoir.»

Évidemment, les réseaux sociaux se sont vite enflammés. Des militants et des artisans de festivals de cinéma consacrés aux films LGBT comprennent mal la prise de position radicale du cinéaste. Le Monde rapporte en outre les propos de Daniel Chabannes, directeur d’Epicentre Films, une société qui distribue des films de réalisateurs gays, notamment ceux de Bruce LaBruce. Ce dernier dénonce des propos «forts» et pointe une certaine ingratitude de la part de Xavier Dolan à l’égard de «ceux qui, dans les années 1980, ont dû se battre pour les droits des homosexuels».

Le fondateur de la Queer Palm, Franck Finance-Madureira, a tenu à dépassionner les débats, poursuit Le Monde : «Xavier Dolan a toujours porté le même regard sur tout ce qui est étiqueté gay, queer ou LGBT. C’est son point de vue et je le respecte, même si les mots étaient un peu forts. Je pense qu’il craint d’être cantonné à cela.» Tout en précisant que «la Queer Palm, qui récompense un film avant tout sur ses qualités cinématographiques, a été conçue comme un prix de l’”ouverture d’esprit” et ne se borne pas aux questions d’homosexualité, mais aborde également celles de la marge».

Personnellement, je comprends tout à fait la position du cinéaste. Un film doit être apprécié pour ses qualités cinématographiques, point à la ligne.

Du même souffle, je comprends aussi l’émoi que ses propos ont suscité, principalement auprès de ceux qui, comme le souligne Chabannes, ont dû mener tous les combats. Il en est de même pour toutes les «minorités» d’ailleurs. Un festival de film black – celui de Montréal a lieu présentement – existe pour mettre en valeur des oeuvres qui, autrement, passeraient inaperçues parce que probablement pas assez «viables» sur le plan commercial. Des festivals de films de femmes sont aussi mis sur pied parce que le statut des réalisatrices est scandaleusement minoritaire partout sur la planète.

Même si la pertinence de ces festivals «de niche» ne peut être remise en cause à mon sens, il est vrai que d’attribuer des prix spécifiques à un type de films ou d’artisans dans le cadre d’un festival généraliste est plus discutable. Dans un même ordre d’idées, il faudrait aussi remettre en question les prix remis par les jurys oecuméniques qui officient dans tous les grands festivals de façon indépendante. À Cannes, ce jury est formé de chrétiens engagés dans le monde du cinéma. Il est appelé à récompenser un film de la compétition officielle et à «promouvoir les films de qualité artistique au service d’un message».

À mon humble avis, cette récompense n’a guère plus de pertinence que la Queer Palm.

Je me projette dans tous mes personnages (Télérama)

Xavier Dolan rejette en bloc les prix pour le cinéma gay (Le Figaro)

Xavier Dolan «dégoûté» par les prix récompensant les films gays (Le Monde)

Précisons par ailleurs que Mommy sort le 8 octobre en France. Plusieurs magazines affichent le cinéaste québécois en couverture. En voici trois :

Dolan - Première

Dolan - Têtu

Dolan - Inrocks

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Vendredi 15 août 2014 | Mise en ligne à 20h45 | Commenter Commentaires (8)

1987 : l’impact du box-office

1987 - Affiche

Il y a encore une part de l’équation, imprévisible, qui nous échappe. Et c’est bien tant mieux.

Après seulement neuf jours d’exploitation, 1987 avait déjà généré des recettes de 812 000 dollars au box-office. En principe, la sympathique comédie de Ricardo Trogi devrait franchir la barre du million au cours de la présente fin de semaine.

Tout le monde s’en réjouit.

Non seulement parce qu’il s’agit d’un divertissement populaire de qualité, mais aussi parce que cela indique qu’il est encore possible d’attirer les foules avec un film québécois. On commençait à en douter. À part La petite reine, qui n’a toujours pas encore franchi la barre psychologique du million de dollars de recettes, 1987 est le premier vrai film québécois à succès de 2014. Il était temps.

Personnellement, j’ai toujours déploré le fait que la mesure du succès d’un film soit réduite au recettes générées dans les salles. Un long métrage dispose de plusieurs plateformes et peut désormais prolonger sa carrière autrement. La façon dont nous «consommons» les films a aussi radicalement – et très rapidement – changé au cours des dernières années.

Contrairement à Hollywood, où les scores sont en partie maintenus à niveau grâce aux recettes supplémentaires engendrées par les productions en 3D, on peut difficilement s’appuyer chez nous sur les tarifs majorés des billets pour se péter les bretelles. Bien sûr, il serait de loin préférable de compiler les statistiques selon le nombres de billets vendus (comme on le fait en France), mais ce n’est pas demain la veille que les bonzes hollywoodiens emprunteront ce système. Comme le Québec fait partie du grand ensemble nord-américain, c’est aussi le système des recettes en dollars qui prévaut chez nous.

J’ai eu le plaisir de participer à une discussion intéressante sur ce sujet à l’émission Culture Club la semaine dernière. Y participaient le producteur Pierre Even (C.R.A.Z.Y., Rebelle), le cinéaste Erik Canuel (Bon Cop Bad Cop, Lac Mystère), ainsi que Patrick Roy, président des Films Séville.

Ce dernier racontait en outre que, bien que la performance au box office n’indique pas tout, il reste que celle-ci aurait encore un impact direct sur la carrière subséquente d’un long métrage sur les autres plateformes. Quand un film n’obtient pas le succès prévu en salle – Le vrai du faux par exemple -, on revoit carrément à la baisse les objectifs au moment de la sortie en DVD, sur les sites de téléchargement, ou à la vidéo sur demande.

Même si les chiffres indiquent clairement une quasi désaffection du public québécois envers son cinéma national depuis deux ou trois ans, les intervenants croient qu’il est encore possible que des productions québécoises obtiennent des succès à la Bon Cop Bad Cop (2006) ou à la De père en flic (2009). Ces deux films, rappelons-le, détiennent les plus hauts scores jamais enregistrés au Québec, chacun ayant généré des recettes d’environ neuf millions de dollars lors de leur sortie en salles.

De mon côté, je suis un peu plus sceptique. L’an dernier, le champion toutes catégories du box-office québécois, The Hunger Games : Catching Fire, a obtenu un score de 7,3 millions* sur notre territoire, projections en 3D comprise. Ce chiffre n’indique-t-il pas quelque chose ?

Cela dit, il y aura toujours des exceptions qui nous font croire que, pourquoi pas, un miracle est possible. Si, en 2014, la comédie Qu’est-ce qu’on a fait bon Dieu ? parvient à attirer plus de 11 millions de spectateurs dans les salles en France (donc, plus de 11 millions de billets vendus), c’est qu’il y a encore une part de l’équation, imprévisible, qui nous échappe. Et c’est bien tant mieux.

* Une partie des recettes de ce film ont été générées en 2014.

Mommy (sortie 19 septembre), prochain succès québécois au box-office ?

L’état des lieux du cinéma québécois (Culture Club – Radio-Canada)


Lien YouTube.

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