
J’apprends d’ici que ma vie ne sera pas facile
Chez les gens
Je serai trop différent pour leur vie si tranquille
Pour ces gens
Lors d’une émission de radio diffusée la veille de la Soirée des Jutra, on m’a demandé de participer à un débat et de «défendre» l’une des œuvres finalistes dans la catégorie du meilleur film de l’année. Rebelle étant d’emblée exclu de la conversation (tout le monde savait que le film de Kim Nguyen raflerait pratiquement tout), mon choix s’est porté sur Laurence Anyways. Je reconnais volontiers les aspects too much du film bien sûr, mais j’estime du même souffle que cette approche too much est justement ce qui fait le sel du cinéma de Xavier Dolan. Parce que c’est à travers ces excès que percent parfois de formidables fulgurances.
Le jeune surdoué du cinéma québécois, dont les œuvres ne laissent personne indifférent, a mis le web en feu hier. Le lancement du clip – en forme de court métrage – de la chanson d’Indochine College Boy, qu’il a conçu et réalisé (le tournage a eu lieu au Québec), a suscité bien des réactions, surtout en France. Là-bas, le clip pourrait être frappé d’une interdiction sur les chaînes télévisées, en raison du caractère très violent des images. Chez nous, Musique Plus a annoncé qu’elle ne diffuserait pas le clip non plus.
Un débat chimérique
Sur toutes les tribunes hier, le cinéaste a évoqué une «controverse imaginaire», un «débat chimérique». Il relevait notamment l’hypocrisie d’un système ayant deux poids deux mesures, l’enjeu du clip étant justement de dénoncer la culture de violence dans laquelle nous vivons. Et que nous tolérons.
«La violence dénoncée n’est pas pire que celle projetée sur les chaînes musicales avec des clips mettant en scène «des filles en train de se verser de la vodka dans la craque de boules, enduites d’huile, en se faisant traiter de putes par les chanteurs», a-t-il fait remarquer.
On pourrait difficilement le contredire sur ce point. Maintes fois avons-nous évoqué ici les dérives d’une culture qui glorifie la violence à outrance, l’érotisant même à un point où l’on ne peut même plus évoquer la notion de transgression subtile.
Aussi je m’explique mal la réaction de Françoise Laborde, membre du Conseil supérieur de l’audiovisuel en France. L’ancienne journaliste, notamment coauteure avec Denise Bombardier de l’ouvrage Ne vous taisez plus ! (ce livre a en outre fait l’objet d’actions en justice pour plagiat), n’a visiblement pas compris l’enjeu du clip. Et l’a condamné avec véhémence sur les ondes d’Europe 1 hier matin.
Aveuglement volontaire
J’ai regardé le clip plusieurs fois. Un enfant de sept ans pourrait en comprendre le postulat de départ tellement les intentions sont claires sur le plan dramatique. Je laisse à mes collègues spécialisés en musique le soin de critiquer la chanson en elle-même (elle n’aurait pas juré dans le répertoire du Indochine des années 80), mais j’estime que les images puissantes composées par Dolan s’harmonisent magnifiquement avec le motif musical de College Boy.
J’y ai aussi vu plein de choses. Probablement même des trucs qui n’ont rien à voir. Comme une version sombre et tragique de Smalltown Boy, le clip culte de Bronski Beat d’il y a 30 ans. Puis l’effet de meute, présent depuis la nuit des temps dans l’histoire de l’humanité, où le spectacle de la mort n’a de cesse de fasciner les foules. La crucifixion du jeune homme dans le clip comme autant de pendaisons publiques au Québec et ailleurs au cours de l’histoire. À la différence que les témoins font aujourd’hui de l’aveuglement volontaire.
L’utilisation des symboles religieux n’est sans doute pas fortuite non plus. Les récentes manifestations des «antis mariage pour tous» en France, dont certaines furent marquées par des excès de violence, a visiblement nourri l’indignation du cinéaste. «Si l’on comparait la violence distillée par les manifestations et celle de mon clip, mon clip est un conte pour enfants», a déclaré Dolan à l’Agence France-Presse. On peut aussi rappeler que le jeune homme fut très engagé dans les manifestations étudiantes de l’an dernier. On peut supposer que la notion de «violence et d’intimidation» évoquée dans College Boy est aussi celle dirigée envers une génération en quête de nouveaux modèles, «crucifiée» sur l’autel d’un système dont elle se sent exclue.
Je n’ai pas parlé à Dolan récemment. Peut-être suis-je dans le champ, mais je sens une nouvelle radicalisation dans son art. L’homme est en colère – pour toutes sortes de raisons – et il a visiblement pris le pari de brasser la cage en nous renvoyant en pleine figure notre profonde hypocrisie collective face à ces enjeux sociaux. Et la réaction que College Boy suscite depuis hier ne vient que confirmer à quel point il a visé juste. Au fond, c’est probablement ce qu’il souhaitait…
Les liens :
Flambée de réactions en France (Maxime Bergeron).
Dolan se défend (Alexandre Vigneault).
Pour l’amour des guns (Chronique).
Indochine : voyages multiples (Émilie Côté)
Compte Twitter : @MALussier
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