Marc-André Lussier

Archive de la catégorie ‘Chroniques’

Samedi 9 mai 2015 | Mise en ligne à 10h34 | Commenter Commentaires (9)

La Chine, bien sûr. Mais à quel prix ?

Furious 7

Selon le Hollywood Reporter, Furious Seven détient désormais le record du film le plus lucratif de l’histoire en Chine. Avec des recettes de près de 371 millions en 22 jours d’exploitation (370,83 millions), le film d’action de James Wan a attiré là-bas, selon l’évaluation du groupe de recherche Entgroup, 7,18 millions de spectateurs lors du plus récent week-end.

Il y a deux ans, au moment où le gouvernement chinois a assoupli un peu ses règles pour l’entrée de films étrangers (34 par an plutôt que 20), l’Empire du Milieu a surclassé le Japon pour devenir le deuxième plus grand marché cinématographique du monde (après l’Amérique du Nord). Depuis, Hollywood en fait une véritable obsession. La France compte aussi s’imposer – à sa façon – sur ce marché. L’Inde ne dédaignerait pas non plus y exporter ses productions bollywoodiennes.

Progressivement, des sociétés de production occidentales s’associent à de grands studios chinois.

Nous avons déjà évoqué sur ce blogue les conséquences de cette tentative de séduction sur le plan créatif. On voudra de plus en plus concevoir – c’est déjà commencé – des films qui ne heurteront d’aucune façon les sensibilités des autorités chinoises. Non seulement les films sont-ils parfois amputés de quelques scènes là-bas, mais Hollywood n’hésite pas non plus, parfois, à tourner un scénario différent, spécifiquement destiné au marché chinois. 21 and Over, une mauvaise comédie, reste à cet égard l’exemple emblématique. Un extrait de mon reportage au moment de la sortie du film :

Jon Lucas et Scott Moore ne s’en sont pas trop vantés lors de la rencontre de presse, mais ils se sont rendus en Chine avec Justin Chon pour tourner des scènes destinées spécifiquement au marché chinois. Ils ont même dû changer le sens de leur scénario en vue de la sortie de leur film là-bas. C’est ce que révélait un article du Los Angeles Times le week-end dernier. Si plusieurs productions américaines et internationales ont été montrées amputées de quelques scènes sur le territoire chinois (Avatar, Cloud Atlas, Skyfall, et bien d’autres), cette collaboration en amont avec les autorités constitueraient-elles une nouvelle tendance ? Des scènes tournées à Shanghai auraient notamment été ajoutées à Looper pour sa distribution dans l’empire du milieu l’an dernier.

En Chine, 21 and Over racontera l’histoire d’un étudiant chinois (Justin Chon) qui quitte la mère patrie pour aller étudier aux États-Unis. Il se fait corrompre par les mœurs immorales de l’Occident, et revient ensuite au bercail un «meilleur homme». Dans la version américaine, le personnage est né aux États-Unis. Aucune scène tournée en Chine ne figure dans le montage final. Le L.A. Times précise en outre qu’une partie du financement de 21 and Over, provient d’un consortium de compagnies chinoises, parmi laquelle Huaxia Film Distribution Company.

Les réalisateurs ont confié aux journalistes Amy Kayfman et Steven Zeitchik être en mesure de «pouvoir vivre avec ce compromis». «Je crois que tous les cinéastes font face à ce genre de choses, a déclaré Scott Moore. Le coréalisateur de 21 and Over confirme en outre avoir reçu des indications des chargés de liaison chinois. «De toute façon, le film sera entièrement doublé là-bas. Et nous ne serons jamais en mesure de vérifier le sens des dialogues dans la version chinoise. Quand ils sortent un film international, je crois qu’ils peuvent faire à peu près ce qu’ils veulent.»

C’était il y a deux ans.

Ces visées commerciales sont aussi accompagnées d’un effet plus regrettable : les auteurs chinois sont tassés au profit des productions de divertissement. Les films de Jia Zhang-Ke, qui lancera son nouveau film le 20 mai au Festival de Cannes (Mountains May Depart, en compétition), doivent être à peu près aussi vus en Chine que ceux de François Delisle chez nous.

Des inquiétudes

D’ailleurs, certains d’entre eux commencent à prendre la parole. C’est notamment le cas de Wang Xiaoshuai (Beijing Bicycle). Ce dernier réclame un peu plus d’espace pour le «cinéma de qualité» en Chine, asphyxié par des productions à vocation plus populaire, offertes sur des milliers d’écrans. C’est d’ailleurs dans l’une des productions de ce genre que se fait valoir l’acteur et cinéaste québécois Samuel Thivierge. Wolf Warriors, réalisé par l’expert en arts martiaux Wu Jing (qui en est aussi la vedette), a amassé des recettes de 86 millions de dollars jusqu’à maintenant.

Lors d’une récente table ronde, la réalisatrice et productrice Vivian Qu, qui a notamment produit Black Coal (Ours d’or à Berlin en 2014), a aussi exprimé ses inquiétudes. «Alors que gonflait le marché du cinéma en Chine, des expressions comme «cinéma d’auteur» ou «underground» sont devenues beaucoup plus sensibles qu’auparavant», a-t-elle expliqué.

S le sujet vous intéresse, voici quelques suggestions de lecture :

Wang Xiaoshuai Wants More Theater Space… (The Hollywood Reporter)

En Chine, la répression accrue du cinéma indépendant (AFP)

Scarlett conquiert la Chine au nom de la France.

Samuel Thivierge, le guerrier aux yeux pers (André Duchesne)

Furious 7 Outpaces Domestic Competition (The Hollywood Reporter)

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Vendredi 24 avril 2015 | Mise en ligne à 22h19 | Commenter Commentaires (27)

Top 10 canadien : Mon oncle Antoine détrôné !

Atarnajuat - 1

Atanarjuat The Fast Runner

Depuis plusieurs décennies, le film mythique de Claude Jutra Mon oncle Antoine trônait au sommet du palmarès des meilleurs films canadiens de tous les temps. Depuis au moins 30 ans, l’organisation du TIFF (Festival international du film de Toronto) sollicite à tous les dix ans de nombreux professionnels – anglophones pour la plupart – pour établir la fameuse liste.

En 1984,1993 et 2004, le film que Claude Jutra a réalisé en 1971 – en portant à l’écran un scénario de Clément Perron – est arrivé au premier rang. Toujours. Or voilà qu’à la faveur d’un nouveau sondage auprès des professionnels du pays – cinéastes, producteurs, journalistes – un nouveau titre est courronné.

Atanarjuat – The Fast Runner, premier long métrage du cinéaste inuit Zacharias Kunuk est désormais désigné «meilleur film canadien de tous les temps». Mon oncle Antoine est maintenant relégué au second rang.

On remarquera aussi que plusieurs titres ont carrément disparu de la liste 2015, notamment deux longs métrages de Denys Arcand (Le déclin de l’empire américain et Les invasions barbares), de même que le chef d’oeuvre de Francis Mankiewicz Les bons débarras.

C.R.A.Z.Y. fait en revanche son entrée dans ce Top 10 (au huitième rang), de même que Léolo, un film que le regretté Jean-Claude Lauzon a réalisé en 1992. Absent des palmarès établis en 1993 et 2004, le voici aujourd’hui au quatrième rang ! Mis à part C.R.A.Z.Y., My Winnipeg (Guy Maddin) et Stories We Tell (Sarah Polley) sont les seuls films réalisés après 2004 à avoir été retenus. Dans ce dernier cas, j’avoue mon étonnement.Il me semble qu’Away from Her, de la même Sarah Polley, était largement supérieur.

Aussi, on pourra trouver un peu bizarre de ne trouver aucun des trois films finalistes pour l’Oscar du meilleur film en langue étrangère au cours des récentes années : Incendies (Denis Villeneuve), Monsieur Lazhar (Philippe Falardeau) et Rebelle (Kim Nguyen).

Des professionnels québécois ont bien entendu été invités à fournir leur liste personnelle, parmi lesquels, par exemple, le producteur Sylvain Corbeil ou les cinéastes Anne Émond et Mathieu Denis. Plusieurs représentants des médias ont aussi été sollicités, notamment deux critiques du Devoir (Odile Tremblay et François Lévesque), Bill Brownstein (The Gazette), Helen Faradji et Marcel Jean du 24 images (monsieur Jean vient d’être nommé directeur de la Cinémathèque québécoise), Michel Coulombe de Radio-Canada.

La liste :

- Atanarjuat – The Fast Runner de Zacharias Kunuk (2001)
- Mon oncle Antoine de Claude Jutra (1971)
- The Sweet Hereafter d’Atom Egoyan (1997)
- Léolo de Jean-Claude Lauzon (1992)
- Jésus de Montréal de Denys Arcand (1989)
- Goin’ Down the Road de Don Shebib (1970)
- Dead Ringers de David Cronenberg (1988)
- C.R.A.Z.Y. de Jean-Marc Vallée (2005)
- My Winnipeg de Guy Maddin (2007)
- Stories We Tell de Sarah Polley (2012) / Les ordres de Michel Brault (1974)

Les liens :

Le site officiel.

Les palmarès précédents.

La liste des professionnels ayant établi la liste.

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Samedi 18 avril 2015 | Mise en ligne à 7h59 | Commenter Aucun commentaire

En taxi avec Jafar…

Taxi Téhéran - Affiche

À l’occasion d’un court séjour à Paris cette semaine, pendant lequel j’ai réalisé des interviews avec des acteurs et cinéastes dont les films prendront bientôt l’affiche chez nous, j’ai pu glisser dans mon programme les projections de deux films attendus.

Il y a d’abord eu Every Thing Will Be Fine, le film (en 3D) que Wim Wenders a tourné chez nous. J’en suis sorti plutôt perplexe. Nous en reparlerons assurément dans quelques mois puisque la sortie du film est prévue au Québec le 23 octobre. On présume qu’il fera auparavant l’objet d’une présentation au Festival du nouveau cinéma, dont la programmation est établie en partie par Claude Chamberlan, grand chum du réalisateur des Ailes du désir.

Surtout, je me suis pointé mercredi matin à la toute première séance de Taxi Téhéran. Il y a deux mois, le nouveau film de Jafar Panahi a obtenu l’Ours d’or du festival de Berlin. Le jury, présidé cette année par Darren Aronofsky, a en effet attribué la suprême récompense de la Berlinale à ce film tourné clandestinement, le troisième que parvient à produire le cinéaste iranien après été frappé d’une peine d’interdiction de cinéma (entre autres choses) d’une durée de… 20 ans.

Pour rappeler les faits succinctement : Jafar Panahi, qui a présidé le jury du Festival des films du monde de Montréal en 2009 (entrevue qu’il m’avait accordé à l’époque), n’a pratiquement plus de droits depuis cinq ans. Après avoir voulu faire un film sur l’élection présidentielle iranienne très contestée de 2010, laquelle avait reporté le suave Mahmoud Ahmadinejad au pouvoir, le cinéaste avait été jeté en prison, puis, assigné à résidence. Interdiction de parler en public, d’aller à l’étranger, et, surtout, interdiction d’exercer son métier de cinéaste.

Qu’à cela ne tienne, Jafar Panahi ne cesse de tester ses limites et de défier les autorités. Après Ceci n’est pas un film et Closed Curtain (Pardé), deux films tournés clandestinement dans un lieu clos, le réalisateur du Cercle et d’Offside sort maintenant dans la rue. Dans Taxi Téhéran, il se transforme carrément en chauffeur de taxi. Différents passagers se succèdent dans sa voiture et livrent, chacun à leur façon, un pan de la vie quotidienne dans la métropole iranienne.

Taxi Téhéran - 2

Un portrait révélateur

Le procédé n’est pas neuf, d’autant qu’Abbas Kiarostami, dont Panahi fut l’assistant, l’avait utilisé pour son film Ten. Mais il est diablement efficace. Panahi emprunte ici de surcroît une attitude débonnaire. Très à l’écoute, empathique, il laisse à ses passagers le soin de raconter leur histoire, d’exprimer leur point de vue, et dessine du coup un portrait révélateur. Point de discours revanchard ici. Mais une évocation de thèmes qui, à coup sûr, peuvent soulever l’ire des autorités. Le cinéaste entretient aussi toujours une espèce de flou artistique quant à sa démarche. Sont-ce de vrais passagers ? Des acteurs ? Le scénario a-t-il été écrit de façon précise ? La vérité se situe probablement entre les deux.

On discute en tout cas de la peine de mort, de l’arrestation de cette jeune femme qui a simplement voulu assister à un match de volleyball, de la censure. Au passage, un hommage au cinéma que les Iraniens ne peuvent plus voir de façon «officielle». Ainsi, le chauffeur de taxi n’hésite pas à acheter en DVD clandestin le dernier Woody Allen, tout comme Winter Sleep, le film palmé d’or de Nuri Bilge Ceylan. La jeune nièce du cinéaste, d’un naturel confondant, explique d’ailleurs à son oncle, pendant qu’elle le filme, comment tourner un film «diffusable» selon les règles enseignées à l’école. C’est d’ailleurs cette jeune fille, Hana Saedi, qui est montée sur la scène du Berlinale Palast pour aller chercher l’Ours d’or au nom de son oncle.

Taxi Téhéran - 3

Taxi Téhéran ne répondant évidemment en rien à la notion de film «diffusable» aux yeux des autorités iraniennes, il ne comporte aucun générique. Panahi a choisi de s’exposer mais protège néanmoins ses collaborateurs. Il n’en est que plus grand. Et son film, comme si besoin était, témoigne de la force d’un art qu’on a trop souvent tendance à soumettre à des impératifs commerciaux uniquement.

Sauf erreur, Taxi Téhéran n’a pas encore été repêché par un distributeur québécois. En revanche, il est déjà acheté par la société Koch Lorber pour le marché américain. Si jamais il restait orphelin de distributeur chez nous, il nous arrivera quand même forcément un jour par la bande. Le plus tôt sera le mieux.

Les liens :

La bande-annonce

La politique et l’Iran d’aujourd’hui surgissent à la Berlinale (AFP)

Taxi remporte l’Ours d’or à la 65ème Berlinale (AFP)

Panahi heureux, mais aurait préféré que Taxi sorte en Iran (AFP)

Compte Twitter : @MALussier

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