Marc-André Lussier

Archive de la catégorie ‘Chroniques’

Samedi 28 février 2015 | Mise en ligne à 18h11 | Commenter Commentaires (4)

Il y a la vie. Et il y a aussi le cinéma…

Sissako - 1

Abderrahmane Sissako à la 40ème cérémonie des César
(Photo : Reuters)

«Quand on évoque une histoire aussi tragique, on réfléchit évidemment beaucoup à la façon de la mettre en images et de la mettre en scène. Face à l’horreur, il faut utiliser les moyens que le cinéma nous donne. Sinon, cela devient vite insoutenable.»
- Abderrahmane Sissako (La Presse, 14 février 2015)

C’est inévitable. Dès qu’un cinéaste s’inspire d’un sujet d’actualité pour élaborer un film, le débat sur la notion de «réalité» dans un film de fiction resurgit. Surtout quand le dit film est reconnu, qu’il gagne des prix importants, et qu’il devient, du coup, incontournable.

Pensez-vous vraiment qu’on aurait lancé autant de boue au visage d’Abdellatif Kechiche si son film La vie d’Adèle n’avait pas obtenu la Palme d’or du Festival de Cannes ? Bien sûr que non.

Dès le lendemain du triomphe de Timbuktu à la 40ème cérémonie des César du cinéma français, où il a raflé pas moins de sept trophées (dont ceux remis au meilleur film, à la meilleure réalisation et au meilleur scénario original), des voix se sont élevées pour dénoncer l’oeuvre et l’homme à la fois.

La première salve fut envoyée par Nicolas Beau sur le site Mondafrique.com. Dans un texte assassin intitulé «Abderrahmane Sissako, l’imposture mauritanienne», le journaliste, qui a notamment déjà écrit dans Le Monde, Libération et Le canard enchaîné, affirme que le cinéaste est frappé d’amnésie et l’accuse d’être «l’ami des dictateurs». «Ce BHL des dunes n’est cinéaste qu’à ses heures perdues, écrit-il. Ce qui le nourrit ces dernières années, ce sont ses fonctions de conseiller “culturel” attitré du président Mohamed Ould Abdel Aziz, le chef d’État mauritanien qui a imposé à son peuple une médiocre dictature de sous-préfecture, en faisant main basse sur les richesses de son pays.»

J’aurais aimé que monsieur Beau parle davantage du film mais il refuse l’exercice d’entrée de jeu. «Sans même entrer dans les qualités supposées d’un film juste ennuyeux, bourré de clichés et qui donne du drame malien des images léchées et sans contextualisation…», écrit-il en guise d’introduction.

Sur son site, Télérama relève aussi la critique d’une historienne du cinéma qui, sur un blogue du Monde diplomatique, accuse Timbuktu d’emprunter une «esthétique orientaliste au service de la politique française». On fait aussi écho à un texte d’une journaliste, spécialiste de l’Afrique, qui avait qualifié le film de «conte pour Occidentaux» dans un blogue hébergé par Rue 89.

Les outils du cinéma

Chez nous, mon estimée collègue Michèle Ouimet, qui en connaît un bon bout sur le sujet (elle s’est notamment rendue à Tombouctou en février 2013 et a recueilli là-bas des témoignages terrifiants), a déploré que le film ne fasse pas vraiment davantage écho à la vraie terreur que ressentent les citoyens de la ville. Dans sa chronique intitulée «La vérité tronquée», elle écrit :

«La peur, la terreur, on ne la sent pas dans le film de Sissako. Au contraire, des femmes défient les islamistes qui ne disent rien. Les hommes d’Ansar Dine ont quasiment l’air de bons gars. Où est la terreur ? Nulle part. Le film a un vernis poétique trompeur et ses images léchées gomment la réalité.»

Au cours d’un entretien qu’il m’a accordé récemment, le cinéaste expliquait justement qu’à ses yeux, il était impératif d’utiliser les outils du cinéma pour aborder ce genre d’histoire.

«Quand on évoque une histoire aussi tragique, on réfléchit évidemment beaucoup à la façon de la mettre en images et de la mettre en scène. Face à l’horreur, il faut utiliser les moyens que le cinéma nous donne. Sinon, cela devient vite insoutenable.».

Je peux très bien comprendre qu’un spectateur qui connaît bien la réalité dont s’inspire un cinéaste cherchera à retrouver sa vision propre des choses. Puisqu’elle est factuelle. Mais n’est-ce pas aussi la prérogative d’un artiste de transcender cette réalité pour en faire une oeuvre ? Qu’il ponctuera d’envolées poétiques s’il le désire ?

À mes yeux de spectateur occidental, Timbuktu tire justement sa puissance d’évocation dans cette façon de transcender l’horreur. Et je persiste à croire que le film de Sissako est parsemé de moments immenses de cinéma.

Dans un commentaire publié sur Facebook, un collègue (Éric Fourlanty pour ne pas le nommer), ne pourrait mieux dire :

«Que le cinéaste ait des relations douteuses n’enlève rien à son talent, a-t-il écrit. S’il y a lieu, condamnons l’homme, pas l’oeuvre qui est une vérité en soi, même si elle représente une réalité tronquée.»

Les liens :

La vérité tronquée (Michèle Ouimet)

L’urgence de dire et de montrer (interview)

Abderrahmane Sissako, une imposture mauritanienne (Nicolas Beau)

Une esthétique orientaliste au service de la politique française (Geneviève Sellier)

Loin de la réalité (Sabine Cessou)

Compte Twitter : @MALussier

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Samedi 21 février 2015 | Mise en ligne à 10h04 | Commenter Commentaires (9)

Reconnaissance des pairs : pourquoi cette obsession ?

Dany Boon - 1

Dany Boon, président de la 40ème cérémonie des César
(Photo : AFP)

Bien sûr, les vedettes populaires diront toujours que les prix attribués par le public sont les plus importants. À en juger par l’attitude de certaines d’entre elles, il y a peut-être lieu de remettre en question la sincérité de ce discours.

Prenez l’exemple de Dany Boon. Il a écrit et réalisé Bienvenue chez les Ch’tis, le film français le plus populaire de l’histoire. Cette comédie est sympathique, certes. Et elle a visiblement touché une corde sensible auprès du public. Mais s’agit-il vraiment d’un accomplissement sur le plan cinématographique ? L’acteur le mieux payé du cinéma français (quelques millions d’euros par film) bénéficie d’une cote de sympathie remarquable auprès d’un public qui l’affectionne grandement. Mais il faut croire que cela n’est pas assez.

Invité à présider la 40ème Cérémonie des César du cinéma français, l’humoriste a livré un discours revanchard – et plutôt inélégant – pour raconter à quel point ça le faisait suer de ne jamais avoir obtenu le moindre César, pas plus qu’un Molière (les trophées décernés aux gens de théâtre).

Certains veulent tout : le beurre, l’argent du beurre, et la crémière.

Au-delà du cas spécifique de Dany Boon, il est quand même étonnant de constater à quel point les vedettes populaires veulent aussi obtenir la reconnaissance de leurs pairs. Parce qu’elles savent très bien que les cérémonies comme les Oscars, les Grammys, les Emmys, les Tony Awards, et toutes celles qui ont emprunté le même modèle (les Jutra chez nous) auront toujours préséance dans l’imaginaire collectif. C’est aussi à cause du prestige qui est associé à ces récompenses qu’il s’en trouvera aussi – tel Kanye West – pour réclamer un système qui permettrait de tenir compte de la popularité d’une oeuvre. Cela devient une véritable obsession.

Or, comme le soulignait mon comparse Marc Cassivi dans une chronique cette semaine, on ne ferait alors que diluer le prestige de récompenses uniquement destinées à célébrer l’excellence des oeuvres. Cela n’est pas souhaitable.

Bons Oscars !

Mon compte-rendu de la 40ème cérémonie des César (La Presse Plus).

Le prix du prestige (Marc Cassivi).

Le dossier César sur le site de Canal + (avec extraits vidéo).

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Vendredi 13 février 2015 | Mise en ligne à 15h32 | Commenter Commentaires (26)

Parlons sexe…

50 Shades - 1

En 2015, comment se fait-il que nous accourions encore dès que les rumeurs de scènes «torrides» sont lancées ?

J’ai vu Fifty Shades of Grey. Je ne vous en ferai pas la critique. Je vous invite plutôt à lire celle qu’a rédigée ma collègue Chantal Guy. Mon comparse Cassivi y va aussi de quelques réflexions dans sa chronique du week-end. J’aurais peut-être eu des choses à rajouter si mon avis était dissonant, mais non. À l’unanimité, cette adaptation cinématographique du premier tome de la série de romans Harlequin – sm d’E.L. James  est décriée. Avec raison. La plus grave erreur : Jamie Dornan. Zéro charisme le pauvre homme. Dans ce film, du moins. Et il n’en est probablement pour rien. Il arrive parfois que des acteurs dotés d’une forte personnalité perdent pratiquement tous leurs attraits à cause d’un traitement trop fade, trop aseptisé. Éric Bruneau en a fait les frais dans Le règne de la beauté.

Deux phénomènes liés à ce «film événement» qu’est Fifty Shades of Grey méritent qu’on s’y arrête.

Le premier a trait à l’idéologie qu’on met de l’avant sur le plan des relations hommes – femmes. En 2015, nous sommes quand même en droit de croire que les humains ont fait un petit bout de chemin à cet égard. Or, voilà un film qui, sous ses airs de modernité faux toc, nous fait régresser à une autre époque.

Ce Christian Grey, qui a fait fortune on ne sait comment (qui s’en soucie ?), n’hésite pas à étaler sa richesse pour faire tomber une jeune femme de l’autre côté de la barrière de l’innocence. Même s’il met tout de suite cartes sur tables en évoquant ses préférences sexuelles «particulières» («I don’t make love ; I fuck», dit-il), il sera difficile d’éviter le malaise. Pour satisfaire le désir de domination de son nouvel amant, la jeune femme, prénommée Anastasia (Dakota Johnson, un peu plus vibrante que son partenaire), se soumettra. Les fantasmes empruntent ici un sens unique, toujours le même. Au point où un contrat sera rédigé pour encadrer l’aspect sexuel de la relation, notamment les éléments sadomasochistes. «Ça fera un peu mal mais tu vas aimer ça». Ben oui toé chose.

Présenter comme modèle d’érotisme une jeune femme qui répond à tous les désirs de son «maître» afin de lui faire plaisir et de lui permettre d’assouvir ses petits fantasmes qu’on dirait esthétiquement tout droit sortis d’une pub des années 80 ? Non.

Une profonde hypocrisie

L’autre aspect est la profonde hypocrisie du cinéma hollywoodien en matière de représentation du sexe à l’écran. Vous l’avez déjà lu et entendu à maintes reprises mais cela est vrai : il n’y a strictement rien de «chaud» dans la manière qu’a choisie la réalisatrice Sam Taylor-Johnson pour filmer les ébats du couple. Nous n’en attendions pas moins bien sûr. Même si la campagne roule à plein régime depuis des mois à propos de l’aspect soi-disant «sulfureux» de l’histoire, il reste que dans la prude Amérique, on ne montre pas de sexe à l’écran, sous peine d’être relégué à l’infâme cote de classement «NC 17» (No children Under 17). Cette cote, en réalité, signifie la mort d’un film sur le plan de l’exploitation en salles. Chez nos voisins, Fifty Shades of Grey est plutôt classé «R». Les moins de 17 ans peuvent alors entrer dans la salle à la condition qu’ils soient accompagnés d’un adulte. Connaissant la frilosité de la MPAA en matière de sexe (comparativement à la violence), il était certain que les scènes plus «osées», en pratique, n’allaient empêcher personne de dormir.

Il y a toutefois un phénomène que je m’explique mal. Malgré sa piètre qualité, Fifty Shades of Grey connaîtra sans doute un très grand succès de curiosité. Dès qu’une rumeur de «scène chaude» circule à propos d’un film plus «mainstream», c’est la folie. Je pouvais comprendre à une époque où la porno était clandestine, plus difficilement accessible, et circulait sous le manteau.

Mais en 2015, à l’heure où la porno est accessible à deux clics de souris, et que son esthétique s’est répandue dans plusieurs sphères de la culture populaire, comment se fait-il que nous accourions encore dès que les rumeurs de scènes «torrides» sont lancées ?

Dix films érotiques qui ont marqué leur époque (Les Inrocks)

Compte Twitter : @MALussier

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