Marc-André Lussier

Archive de la catégorie ‘Chroniques’

Vendredi 3 mai 2013 | Mise en ligne à 7h13 | Commenter Commentaires (51)

Génération crucifiée…

College Boy - 1

J’apprends d’ici que ma vie ne sera pas facile
Chez les gens
Je serai trop différent pour leur vie si tranquille
Pour ces gens

Lors d’une émission de radio diffusée la veille de la Soirée des Jutra, on m’a demandé de participer à un débat et de «défendre» l’une des œuvres finalistes dans la catégorie du meilleur film de l’année. Rebelle étant d’emblée exclu de la conversation (tout le monde savait que le film de Kim Nguyen raflerait pratiquement tout), mon choix s’est porté sur Laurence Anyways. Je reconnais volontiers les aspects too much du film bien sûr, mais j’estime du même souffle que cette approche too much est justement ce qui fait le sel du cinéma de Xavier Dolan. Parce que c’est à travers ces excès que percent parfois de formidables fulgurances.

Le jeune surdoué du cinéma québécois, dont les œuvres ne laissent personne indifférent, a mis le web en feu hier. Le lancement du clip – en forme de court métrage – de la chanson d’Indochine College Boy, qu’il a conçu et réalisé (le tournage a eu lieu au Québec), a suscité bien des réactions, surtout en France. Là-bas, le clip pourrait être frappé d’une interdiction sur les chaînes télévisées, en raison du caractère très violent des images. Chez nous, Musique Plus a annoncé qu’elle ne diffuserait pas le clip non plus.

Un débat chimérique

Sur toutes les tribunes hier, le cinéaste a évoqué une «controverse imaginaire», un «débat chimérique». Il relevait notamment l’hypocrisie d’un système ayant deux poids deux mesures, l’enjeu du clip étant justement de dénoncer la culture de violence dans laquelle nous vivons. Et que nous tolérons.

«La violence dénoncée n’est pas pire que celle projetée sur les chaînes musicales avec des clips mettant en scène «des filles en train de se verser de la vodka dans la craque de boules, enduites d’huile, en se faisant traiter de putes par les chanteurs», a-t-il fait remarquer.

On pourrait difficilement le contredire sur ce point. Maintes fois avons-nous évoqué ici les dérives d’une culture qui glorifie la violence à outrance, l’érotisant même à un point où l’on ne peut même plus évoquer la notion de transgression subtile.

Aussi je m’explique mal la réaction de Françoise Laborde, membre du Conseil supérieur de l’audiovisuel en France. L’ancienne journaliste, notamment coauteure avec Denise Bombardier de l’ouvrage Ne vous taisez plus ! (ce livre a en outre fait l’objet d’actions en justice pour plagiat), n’a visiblement pas compris l’enjeu du clip. Et l’a condamné avec véhémence sur les ondes d’Europe 1 hier matin.

Aveuglement volontaire

J’ai regardé le clip plusieurs fois. Un enfant de sept ans pourrait en comprendre le postulat de départ tellement les intentions sont claires sur le plan dramatique. Je laisse à mes collègues spécialisés en musique le soin de critiquer la chanson en elle-même (elle n’aurait pas juré dans le répertoire du Indochine des années 80), mais j’estime que les images puissantes composées par Dolan s’harmonisent magnifiquement avec le motif musical de College Boy.

J’y ai aussi vu plein de choses. Probablement même des trucs qui n’ont rien à voir. Comme une version sombre et tragique de Smalltown Boy, le clip culte de Bronski Beat d’il y a 30 ans. Puis l’effet de meute, présent depuis la nuit des temps dans l’histoire de l’humanité, où le spectacle de la mort n’a de cesse de fasciner les foules. La crucifixion du jeune homme dans le clip comme autant de pendaisons publiques au Québec et ailleurs au cours de l’histoire. À la différence que les témoins font aujourd’hui de l’aveuglement volontaire.

L’utilisation des symboles religieux n’est sans doute pas fortuite non plus. Les récentes manifestations des «antis mariage pour tous» en France, dont certaines furent marquées par des excès de violence, a visiblement nourri l’indignation du cinéaste. «Si l’on comparait la violence distillée par les manifestations et celle de mon clip, mon clip est un conte pour enfants», a déclaré Dolan à l’Agence France-Presse. On peut aussi rappeler que le jeune homme fut très engagé dans les manifestations étudiantes de l’an dernier. On peut supposer que la notion de «violence et d’intimidation» évoquée dans College Boy est aussi celle dirigée envers une génération en quête de nouveaux modèles, «crucifiée» sur l’autel d’un système dont elle se sent exclue.

Je n’ai pas parlé à Dolan récemment. Peut-être suis-je dans le champ, mais je sens une nouvelle radicalisation dans son art. L’homme est en colère – pour toutes sortes de raisons – et il a visiblement pris le pari de brasser la cage en nous renvoyant en pleine figure notre profonde hypocrisie collective face à ces enjeux sociaux. Et la réaction que College Boy suscite depuis hier ne vient que confirmer à quel point il a visé juste. Au fond, c’est probablement ce qu’il souhaitait…

Les liens :

Flambée de réactions en France (Maxime Bergeron).

Dolan se défend (Alexandre Vigneault).

Pour l’amour des guns (Chronique).

Indochine : voyages multiples (Émilie Côté)


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Vendredi 26 avril 2013 | Mise en ligne à 16h36 | Commenter Commentaires (20)

La face cachée d’une cote…

To the Wonder - 2

L’attribution d’une cote constitue probablement la partie la plus difficile dans la rédaction d’une critique

Je signe quatre recensions de longs métrages cette semaine. Trois d’entre elles aboutissent à une cote de «deux étoiles». Des films aussi différents que Bowling, Pain and Gain et To the Wonder. Comment cela est-ce possible ?, demanderont certains. Surtout ceux pour qui un film de Malick ne devrait pas être coté moins de trois étoiles, du seul fait de sa notoriété auprès des cinéphiles.

Ah ces fameuses cotes ! Elles font bien jaser. L’attribution d’une cote constitue probablement la partie la plus difficile dans la rédaction d’une critique. Bien honnêtement, il s’agit aussi de la partie que je préfère le moins. Parce qu’une cote ne dit pas tout. L’exercice se révèle parfois périlleux, surtout dans l’époque médiatique dans laquelle on vit. Le critique sait en effet très bien que cette cote existera par elle-même pour toute la durée de la carrière en salle du film sur lequel il a écrit, le plus souvent sans l’appui de son texte.

La marge de manœuvre n’est pas très grande non plus, surtout quand on veut éviter les excès de complaisance. Personnellement, j’ai comme politique de n’accorder des «quatre étoiles» qu’à des œuvres qui, à la fin de l’année, risquent de se retrouver dans ma liste des dix meilleurs films de l’année.

Aucun chef d’œuvre instantané

La méthode s’est ajustée avec les années, cela dit. Un peu sur le même principe que celle qu’emprunte Médiafilm, qui n’attribuera jamais la cote «1» (chef d’œuvre) à un nouveau film, vous ne verrez jamais de «cinq étoiles» chez nous. Vrai qu’il y en a pourtant eu quelques-uns au moment où le système fut instauré. Quatre films ont eu droit à cet insigne honneur au début des années 2000 : In the Mood for Love (Marc Cassivi, 2000), Le fabuleux destin d’Amélie Poulain (Lussier, 2001), Les Invasions barbares (Luc Perreault, 2003) et Parle avec elle (Luc Perreault, 2003). Mais aujourd’hui, une œuvre d’une qualité exceptionnelle ne récoltera jamais plus de 4 ½.

Ainsi, un film qui obtiendra une cote de trois étoiles et demie mérite à mes yeux une chaude recommandation. Un trois étoiles est aussi à ranger du côté des avis favorables. On souhaiterait même parfois pouvoir attribuer une cote de 3 ¼ à certains longs métrages. Comme un «trois étoiles» fort…

En revanche, un «deux étoiles» se situe clairement sous la moyenne (qui est 2 ½). On réservera ces cotes à des films qui, sans être offensants pour l’intelligence du spectateur, constituent des déceptions. Ou alors des essais ratés. Une cote encore plus inférieure veut dire que le film suscite une réaction épidermique vraiment très désagréable auprès de celui ou celle qui l’a vu. Ou qu’il emprunte carrément l’allure du navet intégral.

L’obsession de la cote

Alors ? Le nouvel opus de Terrence Malick relégué au rang habituel d’une comédie insipide d’Adam Sandler ? Oui, c’est possible. Même si To the Wonder distille des qualités artistiques de loin supérieures à la plupart des œuvres de série qui prennent d’assaut les écrans de nos multiplexes,  la cote reflète davantage ici l’ampleur de la déception. Ce qui n’empêche pas le film de pouvoir compter sur l’enthousiasme d’ardents défenseurs. Un cinéaste québécois m’a d’ailleurs confié n’avoir pas vu plus beau film en 2012.

Au sein de l’industrie, il existe ainsi une véritable obsession de la cote. Rares sont les critiques qui n’ont pas eu un jour ou l’autre à essuyer les récriminations de différents artisans. Qui feront remarquer qu’un film «concurrent», qu’ils estiment moins méritoire que le leur, a pourtant obtenu une cote supérieure. Or, chaque journaliste est libre de la cote qu’il attribue. Notons d’ailleurs que celle-ci n’est pas fixée en collégialité (comme le fait parfois Médiafilm).

Les artisans estimeront – c’est de bonne guerre – que nous sommes trop chiches de nos étoiles. Chez les lecteurs, du moins une partie d’entre eux, on nous trouvera en revanche trop généreux, trop complaisants, pas assez sévères.

Il y a plusieurs années, j’ai écrit qu’à mes yeux, il sera toujours préférable d’octroyer une cote significative plutôt que de tapisser un tableau d’étoiles pâles et dévaluées.

Je le crois toujours…


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Vendredi 19 avril 2013 | Mise en ligne à 17h56 | Commenter Commentaires (7)

La grande fracture *(Ajout)

Django - Affiche

On a beau inscrire cette discussion dans le cadre de celle engendrée par la culture de la violence dans la société américaine, il reste que le jupon dépasse ici un peu trop

C’était semaine de congrès à Las Vegas. Un peu comme le font tous les ans les artisans du cinéma québécois dans la froidure de janvier à Saint-Sauveur, ceux du cinéma hollywoodien se réunissent tous les ans au printemps dans la ville du jeu pour l’événement CinemaCon. Évidemment, c’est beaucoup plus «big» à Vegas, mais les enjeux de ces rencontres organisées par les associations d’exploitants de salles restent essentiellement les mêmes. On discute des problématiques liées à l’industrie, et on apprécie surtout les courbettes que font les distributeurs / studios pour séduire. On y présente en primeur des extraits de films à venir, histoire d’assurer un intérêt en amont. Les vedettes sont aussi présentes à ce genre d’événement. Ainsi, le buzz est créé auprès des exploitants, la presse professionnelle accoure, et le nombre d’écrans sur lesquels le prochain film attendu sera projeté risque d’être plus élevé que prévu au départ.

À Saint-Sauveur il y a quelques mois, les rencontres de Ciné-Québec ont emprunté l’allure d’une longue séance d’auto flagellation. En marge de la célèbre sortie de Vincent Guzzo, président de l’Association des propriétaires de salles de cinéma du Québec, les participants tentaient d’analyser et de trouver les raisons pour lesquelles le cinéma québécois avait connu une année aussi noire au chapitre de la fréquentation. Trop de films sombres, pas assez de comédies, vraiment, arrêtez de vous grattez le bobo pis commencez donc par faire des films «que le monde veut voir». Avec des gros chars pis des «pitounes» si possible. Tel était essentiellement le message envoyé par le flamboyant président aux artisans du cinéma québécois.

Un questionnement similaire aux É-U

J’ai eu l’occasion de participer à un panel au cours de ce colloque. La nature «privée» de cette rencontre m’empêche de rapporter de façon précise les propos qui s’y sont tenus, mais je peux quand même vous dire que jamais, honnêtement, je n’aurais pu imaginer un fossé aussi grand entre les exploitants et les artisans du cinéma. Pour tout dire, le cinéaste invité à la table de discussion a quitté la salle au bout de 30 minutes (ça durait deux heures) tellement les visions des uns (exploitants) et des autres (artisans) étaient irréconciliables. Et les distributeurs sont pris au milieu…

Ce souvenir m’est revenu cette semaine en lisant un article à propos du CinemaCon dans le New York Times. En prenant la parole sur la scène du Ceasar’s Palace, John Fithian, le président de la National Association of Theater Owners (le Vincent Guzzo américain en quelque sorte), a réclamé davantage de films destinés à un public familial. Paraîtrait que sur le plan de fréquentation, il y aurait un déficit de 12 % depuis le début de 2013 par rapport à l’an dernier. Je me fie au chiffre qu’avance le NYT étant donné que les statistiques de ce genre sont pratiquement introuvables en Amérique du Nord. Contrairement au système français, où l’on calcule le nombre d’entrées, le système nord-américain ne tient compte que des revenus générés au box-office. Ce qui, en vérité, fausse les données, probablement encore plus aujourd’hui qu’hier avec l’élargissement de la fourchette de tarifs (3D, salles V.I.P., etc.).

«C’est cool d’être Quentin Tarantino et c’est amusant de faire des films avec autant d’éléments divers, a déclaré Filthian au Hollywood Reporter. Mais les exploitants et les studios ne connectent plus.»

Le jupon dépasse

On a beau inscrire cette discussion dans le cadre de celle engendrée par la culture de la violence dans la société américaine, il reste que le jupon dépasse ici un peu trop. Oui, la discussion à propos de la glorification de la violence au cinéma, celle qui façonne les esprits et les mentalités, mérite d’être tenue. Mais ceux qui ont un intérêt précis à attirer le plus de gens possible dans les salles ne sont peut-être pas les mieux placés pour en discuter. Quand monsieur Filthian affirme qu’il y a trop de films cotés «R»* qui prennent l’affiche aux États-Unis, parle-t-il de contenu ou d’accessibilité ? Y a-t-il trop de comédies cotées «R» aussi ? Veut-il davantage de productions destinées à attirer tous les publics parce qu’il peut alors vendre plus de tickets ? Plus de popcorn format familial avec simili beurre accompagné d’un baril de simili Coke ?

C’est en cela que les visions des uns et des autres semblent irréconciliables. Les cinéastes font de l’art ; les exploitants font du commerce. Et le fossé ne cesse de s’élargir entre les deux. Au point où l’on commence à s’en inquiéter. Vraiment.

* Aux États-Unis, un film coté «R» indique qu’un film ne peut être accessible à un enfant de moins de 17 ans, à moins que celui-ci soit accompagné d’un adulte.

* AJOUT : Bien entendu, certains exploitants résistent à cette vague et tentent de proposer des programmations de qualité, dans la mesure de leurs moyens et de leurs possibilités. À Montréal, l’Excentris, le Cinéma Beaubien et le Cinéma du Parc défendent encore un cinéma qu’apprécient davantage les cinéphiles. Cela dit, la question du renouvellement des specfateurs cinéphiles se pose. L’exemple qu’apporte l’intervenant «petibonum» est assez limpide à cet égard. Rien contre le cinéma de divertissement, mais comment former une nouvelle génération de cinéphiles quand l’offre est uniquement de cette nature ?

Les liens :

Theater Owners Call for Fewer R-Rated Movies (New York TImes)

MPAA Tweaks Movie Ratings System (Hollywood Reporter)


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