Marc-André Lussier

Archive de la catégorie ‘Chroniques’

Vendredi 14 novembre 2014 | Mise en ligne à 18h14 | Commenter Commentaires (33)

Pourquoi tant de haine ?

Love projet - 1

Magalie Lépine-Blondeau et Benoît McGinnis
dans Love projet

Une fois de plus, le système de financement de la production cinématographique a été remis en question cette semaine, suite à l’échec sans appel du film de Carole Laure Love projet. Après deux semaines d’exploitation, le long métrage a été retiré de l’affiche, n’ayant attiré que 882 spectateurs.

Carole Laure étant une icône du cinéma québécois, certains médias se sont empressés de bien mettre cet échec en évidence en y allant d’un calcul comptable simpliste : 8 603 $ de recettes en salle pour un film qui a coûté 2,4 millions à produire. Sous-entendu : voilà une autre vedette qui dilapide aveuglément des fonds publics. Qu’est-ce qu’on fait ici (Julie Hivon), produit au coût de 2,2 millions, a fait encore pire (675 spectateurs) mais pourtant, personne n’a crié au scandale.

«Quand tout tombe, il reste la culture»
- Dany Laferrière

J’avoue que ce genre de raccourci, très prisé par la petite minorité qui prône un désengagement total de l’État en matière culturelle, me sidère. Au-delà de sa performance (ou non performance) lors de sa carrière en salle, qui constitue une partie de son exploitation, un film retourne quand même à l’État des sommes qui ne sont pas directement liées aux recettes. Ne serait-ce qu’à travers les impôts que paient tous ceux à qui un tournage donne du travail. Ne serait-ce aussi que grâce aux retombées directes et indirectes qu’un tournage engendre. C’est d’ailleurs pour ces raisons-là que le Bureau du cinéma et de la télévision du Québec se fend en quatre pour tenter d’attirer chez nous les tournages de films étrangers.

Un système qui repose sur l’évaluation de scénarios ne sera jamais parfait, c’est entendu. On se demandera toujours comment un projet comme Pour toujours les Canadiens a pu être financé d’emblée, ou comment les institutions ont pu lever le nez sur J’ai tué ma mère. Un film, on ne le dira jamais assez, est bien davantage qu’un scénario. Or, les projets sont encore évalués sur la foi des scripts qui sont soumis aux institutions. Et aussi sur la foi de discussions avec les producteurs et les créateurs. Oui, de mauvais choix ont été faits. Et vous savez quoi ? Il y en aura d’autres. L’art n’est pas une science exacte. Plusieurs intervenants du milieu, y compris des cinéastes, estiment que nous évoluons quand même dans le «moins pire» des systèmes. Peut-il être amélioré ? Sans doute. Doit-il être démantelé ? Jamais de la vie. Ou alors, faisons une croix sur l’identité culturelle québécoise.

Dans quel autre pays civilisé déteste-t-on autant les artistes ?

Je ne veux pas faire de Love projet un cas d’espèce, mais il est vrai que Carole Laure est très convaincante. Dotée d’une personnalité attachante, elle parle de son oeuvre avec passion, y croit dur comme fer. J’aurais tellement aimé que son film soit à la hauteur de la façon dont elle en parle. Malheureusement, ce n’est pas le cas. Du moins, à mon humble avis.

Ce n’est quand même pas une raison pour lui réserver un traitement qui rappelle celui, infâme, qu’a reçu Margie Gillis à Sun News Network. Le message est clair : l’art est dérisoire et inutile. Et les artistes sont des enfants gâtés qui vivent grassement «avec nos taxes». Et si je n’aime pas – ou je ne comprends pas – ce que tu fais, tu n’as pas le droit d’exister. En aucun cas je ne veux fournir l’infime fraction de sou noir qu’il m’en coûte pour financer ton film que je n’irai pas voir. Peut-on faire plus gros comme cliché ?

Sérieusement, existe-il un autre pays civilisé où les créateurs et leur art sont autant détestés ? Où tout ce qui relève du financement public est aussi mis à mal ? Quelqu’un en France a reproché à Fanny Ardant de n’avoir attiré que 4 150 spectateurs avec Cadences obstinées, un film dont elle signe la réalisation ? Pas que je sache.

Le budget total des programmes d’aide et d’investissements en cinéma de la Sodec s’élève en tout à 35 352 369 dollars (rapport annuel 2013 – 2014). Celui de Téléfilm Canada : 65,5 millions (programmes anglos et francos inclus – rapport annuel 2012 – 2013).

Du pur gaspillage bien sûr.

Pendant ce temps à Loto-Québec…

Quelques liens :

La démagogie (Marc Cassivi)

Tableau 2014 des entrées en salle (Films du Québec)

En parler… ou pas.

J’ai tué ma mère : le film qui n’avait «aucune chance» (Anabelle Nicoud)

Compte Twitter : @MALussier

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Samedi 8 novembre 2014 | Mise en ligne à 8h49 | Commenter Commentaires (5)

Hollywood existe-t-il encore ?

Leslie Caron - 2

Leslie Caron et Gene Kelly

Le Hollywood Reporter a publié cette semaine un article sur cette «nouvelle vague» d’artisans canadiens dont la carrière passe aussi par Hollywood. On s’étonnait presque que les Vallée, Villeneuve, Falardeau, Baruchel et compagnie poursuivent parallèlement leur carrière chez eux ou ailleurs.

«Le phénomène n’est pas nouveau, peut-on lire. Hollywood attire depuis longtemps des cinéastes canadiens comme Norman Jewison, Ivan Reitman et James Cameron, qui ont traversé la frontière pour réaliser des films à grands budgets avec pleine liberté artistique. Ce qui est nouveau, c’est qu’après le succès de Jean-Marc Vallée avec Dallas Buyers Club, la plus récente mouture de talents canadiens, comme Michael Dowse, Atom Egoyan et Patricia Rozema, n’est plus expatriée à Los Angeles…»

Issshhhh. Il me semble que depuis des lustres, Hollywood n’est plus cet endroit où convergent les artisans du monde entier. À une certaine époque, on rêvait d’aller à Hollywood pour y faire carrière mais aussi, bien souvent, pour y épouser un mode de vie sans regarder en arrière. Cela n’est plus le cas.

Désormais, on s’y rend quand le devoir appelle. Et on rentre ensuite chez soi.

Je me souviens d’une interview que m’a accordée Leslie Caron il y a une dizaine d’années à Los Angeles. Révélée grâce à An American in Paris, à une époque où les comédies musicales étaient très populaires, l’actrice française, qui passait pratiquement incognito chez elle, évoquait notamment le système des studios.

- «Je n’existe pas en France. J’espère être découverte bientôt! dit-elle en riant.

- Vous le regrettez?

- Pendant longtemps, ça m’a fait de la peine, oui. Maintenant, je me suis fait à l’idée d’être reconnue partout, sauf chez moi. Bon bien voilà. Le destin en aura décidé ainsi.»

Selon l’actrice, l’indifférence de ses compatriotes à son égard découle peut-être d’un trop grand respect des gens de la profession envers une vedette de Hollywood qu’ils croient -forcément – inaccessible. «Ou alors, je suis une étrangère pour eux. Ils savent que je suis Française, mais comme toute ma carrière s’est déroulée à Hollywood, ils estiment probablement que je ne fais pas partie de la famille.»

Danseuse classique de formation, Leslie Caron était encore adolescente lorsque, alors qu’elle faisait partie de la compagnie de Roland Petit au Théâtre des Champs-Élysées, elle fut choisie par Gene Kelly pour lui donner la réplique dans la comédie musicale An American in Paris.

«Ce fut tout un choc culturel, se rappelle-t-elle. Nous sortions tout juste de la guerre et je me sentais très seule. À Hollywood, personne n’avait vécu l’Occupation de l’intérieur. Ma première impression en arrivant ici en était une d’abondance. J’en étais d’autant plus marquée que nous ne mangions pas encore à notre faim à Paris à cette époque.»

Ses talents d’actrice et de danseuse lui auront vite valu un contrat avec la MGM, studio phare de l’âge d’or de la comédie musicale hollywoodienne. «J’avais signé pour sept ans, mais je serai finalement restée deux ans de plus. Ce furent de belles années, mais il fallait travailler très fort. C’était aussi l’époque où les studios prenaient le contrôle de la vie des acteurs qu’ils embauchaient. Nous étions, ainsi, très surveillés. Par contre, il n’était pas nécessaire pour nous de toujours chercher à demeurer sous les projecteurs comme doivent maintenant faire les vedettes qui veulent rester au sommet. Nous avions une certaine sécurité d’emploi!»

À une époque où les grands studios mettent plutôt sous contrat à long terme des personnages de bandes dessinées, qu’est-ce que Hollywood aujourd’hui ? Un concept plutôt abstrait. Bien sûr, les studios y ont toujours pignon sur rue. C’est là où se négocient aussi toutes les décisions d’affaires. Pour les artisans, Hollywood est cependant devenu un simple lieu de passage. Désormais, la plupart des films plus intéressants sur le plan artistique sont fabriqués à l’extérieur du système hollywoodien.

Dans les faits, Hollywood n’existe pratiquement plus. N’en subsiste plus que le mythe. Et le prestige qui en découle.

Canadian Movie Directors Go from Local Box Office to Hollywood
(Hollywood Reporter)

Lien YouTube.

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Vendredi 31 octobre 2014 | Mise en ligne à 17h35 | Commenter Commentaires (9)

Scarlett conquiert la Chine au nom de la France !

Lucy - 1

Lucy est très populaire en Chine.

On dit de la Chine qu’elle pourrait devenir le premier marché du cinéma mondial en 2020. Pas étonnant que Hollywood se tourne vers elle. Les Français ne sont pas en reste non plus. À Paris, on sabre même probablement le champagne à l’heure qu’il est. Cette semaine, le plus récent film de Luc Besson, Lucy, s’est en effet hissé en tête du box-office chinois avec des recettes de 40 millions de dollars. Sauf erreur, il s’agit d’une première.

On dit aussi aussi du marché chinois qu’il est en pleine expansion. Selon l’AFP, on comptait 4 000 écrans de cinéma sur le territoire chinois en 2008; 13 000 en 2012; 18 000 en 2014. On parle ici d’un marché potentiel de plus d’un milliard de spectateurs…

Le gouvernement chinois permet actuellement l’exploitation dans ses salles de seulement 34 longs métrages étrangers par année. La plupart d’entre eux proviennent de Hollywood.

À ces quotas très stricts s’ajoutent aussi les différences culturelles très marquées. Passe encore que des productions existantes soient amputées là-bas de quelques scènes plus «sensibles» aux yeux des autorités. Mais viendra-t-il le jour où les productions hollywoodiennes seront spécifiquement conçues pour ce marché ? Cela n’est pas impossible. L’an dernier, Le Los Angeles Times avait expliqué comment les producteurs de 21 and Over, une très mauvaise comédie, avaient carrément tourné des scènes qui se sont retrouvées seulement dans la version destinée au marché chinois. J’y avais fait écho dans un reportage :

Los Angeles. Jon Lucas et Scott Moore ne s’en sont pas trop vantés lors de la rencontre de presse, mais ils se sont rendus en Chine avec Justin Chon pour tourner des scènes destinées spécifiquement au marché chinois. Ils ont même dû changer le sens de leur scénario en vue de la sortie de leur film là-bas. C’est ce que révélait un article du Los Angeles Times le week-end dernier. Si plusieurs productions américaines et internationales ont été montrées amputées de quelques scènes sur le territoire chinois (AvatarCloud AtlasSkyfall, et bien d’autres), cette collaboration en amont avec les autorités constitueraient-elles une nouvelle tendance ? Des scènes tournées à Shanghai auraient notamment été ajoutées à Looperpour sa distribution dans l’empire du milieu l’an dernier.

En Chine, 21 and Over racontera l’histoire d’un étudiant chinois (Justin Chon) qui quitte la mère patrie pour aller étudier aux États-Unis. Il se fait corrompre par les mœurs immorales de l’Occident, et revient ensuite au bercail un «meilleur homme». Dans la version américaine, le personnage est né aux États-Unis. Aucune scène tournée en Chine ne figure dans le montage final. Le L.A. Times précise en outre qu’une partie du financement de 21 and Over, provient d’un consortium de compagnies chinoises, parmi laquelle Huaxia Film Distribution Company.

Les réalisateurs ont confié aux journalistes Amy Kayfman et Steven Zeitchik être en mesure de «pouvoir vivre avec ce compromis». «Je crois que tous les cinéastes font face à ce genre de choses, a déclaré Scott Moore. Le coréalisateur de 21 and Over confirme en outre avoir reçu des indications des chargés de liaison chinois. «De toute façon, le film sera entièrement doublé là-bas. Et nous ne serons jamais en mesure de vérifier le sens des dialogues dans la version chinoise. Quand ils sortent un film international, je crois qu’ils peuvent faire à peu près ce qu’ils veulent.»

Les studios essaient aussi de conclure des ententes financières avec de grandes sociétés de production chinoises. Ils pourraient ainsi contourner la règle des quotas grâce à une participation locale dans la fabrication même de leurs films. Mais, pour peu que cette notion existe encore, risquent-ils alors de compromettre leur intégrité par la même occasion ?

Si le sujet vous intéresse, je vous suggère particulièrement cet article, mis en ligne il y a quelques mois par Écran noir. On y fait bien le tour de la question.

Les relations ambivalentes entre la Chine et Hollywood (Écran noir)

D’autres liens :

Lucy bat Les Gardiens de la Galaxie en Chine (Première)

Le cinéma français veut s’imposer en Chine (AFP)

China Wants to See More Chinese Positive Images from Hollywood (Deadline.com)


Lien YouTube.

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