
(Photo Charlotte Breton – Festival de Cannes)
Nous vivons vraiment une époque formidable.
Avant l’arrivée des médias sociaux, jamais la direction du Festival de Cannes n’avait répondu aux critiques de façon aussi rapide et spontanée. On soupçonne le président du jury de favoritisme dans l’élaboration du palmarès? Hop, le délégué général Thierry Frémaux répond du tac au tac, dévoilant même du coup quelques secrets. Ainsi, en suivant le compte du délégué général sur Twitter (@THIERRYFREMAUX), nous avons appris récemment que Quentin Tarantino, président du jury en 2004, avait accordé son vote à Old Boy (PARK Chan-wook) plutôt qu’à Fahrenheit 9/11 (Michael Moore). Moore ayant obtenu la Palme d’or cette année-là, des soupçons de favoritisme envers un compatriote ont souvent pesé sur le réalisateur d’Inglourious Basterds.
De même, le président Gilles Jacob, très actif sur Twitter (@jajacobbi), n’a pas hésité à inviter le délégué général à porter une attention particulière aux films réalisés par des femmes l’an prochain.
Aujourd’hui, Thierry Frémaux a répondu d’abondance aux questions du journal Le Monde. Voici quelques extraits de cette interview :
Tous les cinéastes primés en 2012 l’avaient déjà été par le passé. La compétition souffre-t-elle d’une absence de renouvellement ?
Ce sont des clichés. Cette année, plus des deux tiers des cinéastes venaient en compétition pour la première ou la deuxième fois, proportion plus forte encore sur l’ensemble de la Sélection officielle. Le renouvellement est permanent. Quant au palmarès, c’est à chaque fois un jury différent qui récompense les mêmes cinéastes. CQFD.
Dans The Observer, Gilles Jacob s’est dit sûr que vous chercheriez “avec davantage de soin” les films de femmes l’an prochain. Comment se porte le tandem que vous formez avec lui ?
Gilles Jacob, qui a affronté les mêmes questions lorsqu’il occupait ma fonction, sait que la question n’est pas traitée avec mépris. Quant à nos relations, elles sont excellentes. Il y a dix ans, il m’a choisi, installé et formé. Je lui dois beaucoup. Il a 82 ans et, en décembre dernier, il a décidé avec le Conseil d’administration de me transmettre l’essentiel des prérogatives. Mais être président du Festival ne l’empêche pas d’être libre de sa parole. Et de ses tweets !
A l’avenir, Cannes doit-il instaurer une forme de discrimination positive pour corriger a posteriori les obstacles qui se dressent sur la route des cinéastes de sexe féminin ?
Poser la question des femmes-cinéastes dans le cinéma et se servir de Cannes pour en parler est parfaitement légitime, y compris de le faire avec véhémence. Je suis, comme citoyen, attaché à la parité. Mais accuser le Festival ne mène à rien. La preuve : Cannes terminé, le problème est-il résolu ? Nous n’instaurerons rien qui empêchera la seule chose qu’on attend de nous : produire la meilleure sélection possible et dire le cinéma qui vient. Si l’année prochaine, un film réalisé par une femme est mal accueilli, on dira qu’elle a été abusivement sélectionnée parce qu’elle est une femme. Cette situation serait vite intenable. Cela dit, si aucun homme ne parvient en compétition, eh bien, il n’y aura que des femmes. Et les protestations masculines ne serviront à rien. Comme disait Yourcenar : “On ne crée pas avec son sexe.” Le plus grand des respects qu’on doit à une femme-cinéaste n’est-il pas de la traiter avant tout en cinéaste ? La discrimination positive, les quotas, c’est en amont de Cannes qu’il faut le tenter : dans les écoles de cinéma, les maisons de production, les studios hollywoodiens… Et dans les esprits, surtout. Je suis prêt à le plaider.
Juliette Binoche, Faye Dunaway, Marilyn Monroe… A quand un homme sur l’affiche officielle du Festival ?
C’est le paradoxe de cette affaire : pour l’affiche, il va nous falloir mettre un homme-objet ! Aujourd’hui, Truffaut se ferait mal voir, lui qui a dit : “Le cinéma, c’est l’art de faire faire de jolies choses à de jolies femmes.”
Thierry Frémaux : Accepter la subjectivité d’un jury (l’intégrale de l’interview du Monde)
J’avoue être un peu perplexe face aux réponses de monsieur Frémaux quant à la place des femmes au Festival de Cannes. Dire, même en boutade, que «pour l’affiche, il va nous falloir mettre un homme-objet», c’est un peu reconnaître que les actrices choisies l’ont alors été pour tenir le rôle de «femme-objet», non?
Je l’ai déjà écrit; j’ai franchement éprouvé un malaise cette année face au manque de diversité proposée dans la compétition. Par les thèmes abordés, la manière dont ils ont été traités, on avait vraiment l’impression parfois que les films avaient été choisis par un «boys club», particulièrement du côté des productions américaines, d’un machisme à pleurer. Oui, Truffaut avait trouvé une belle formule en disant que «le cinéma, c’est l’art de faire faire de jolies choses à de jolies femmes». Mais pas seulement. En tout cas pas en 2012. Le regard se doit d’être plus large, moins réducteur à tout le moins. Souhaitons-le.



Un «Boys Club» le Festival de Cannes? Ben voyons…
Compte Twitter : @MALussier