Marc-André Lussier

Archive, janvier 2015

Vendredi 30 janvier 2015 | Mise en ligne à 16h43 | Commenter Commentaires (21)

Le contenu plutôt que le contenant !

Tu dors Nicole - 1

Tu dors Nicole de Stéphane Lafleur

La plupart des plus grands succès du cinéma québécois des dernières années sont dus à des films que certains exploitants n’auraient probablement jamais voulu voir dans leurs salles au départ

Quarante longs métrages de fiction québécois étaient admissibles pour la Soirée des Jutra. Vingt-et-un figurent sur la liste des nominations au moins une fois. Plus de la moitié, donc. Il se trouve pourtant que trois films qui, en principe, auraient dû être les «locomotives» de l’industrie du cinéma québécois en 2014 brillent par leur absence. Le vrai du faux (Émile Gaudreault), Les maîtres du suspense (Stéphane Lapointe) et, surtout, Le règne de la beauté (Denys Arcand) ont été complètement ignorés par les 28 professionnels mandatés pour établir les sélections.

Il convient de rappeler que ce jury est composé de membres choisis dans les différentes associations professionnelles liées à l’industrie. C’est dire que ce sont des gens de métier, ceux-là même qui fabriquent les films, qui ont fait ces choix. Nouveauté cette année : l’Association québécoise des critiques de cinéma a été invitée à joindre les rangs du jury.

Je le précise car on a souvent tendance à penser qu’il existe un fossé énorme – et infranchissable – entre les gens de l’industrie et les critiques. Or, bon an mal an, les choix que font les professionnels aux Jutra ressemblent à s’y méprendre à ceux que feraient aussi les journalistes de cinéma.

Ainsi, ces professionnels estiment qu’à leurs yeux, les films qui symbolisent l’excellence au Québec ont pour titre Mommy, Tu dors Nicole, Tom à la ferme, 1987 et 3 histoires d’Indiens. Peu de «cinéma St-Hubert» (expression consacrée) dans le lot.

Évidemment, la production québécoise de qualité étant principalement axée sur le cinéma d’auteur, les exploitants de salles qui assoient leur entreprise sur le modèle hollywoodien – parce qu’il n’y a probablement qu’un seul modèle viable à leurs yeux – poussent les hauts cris. Et accusent directement les créateurs.

C’est très injuste.

La plupart des plus grands succès du cinéma québécois des dernières années sont dus à des films que certains exploitants n’auraient probablement jamais voulu voir dans leurs salles au départ. Incendies et Monsieur Lazhar, pour ne nommer que ceux-là, ont été de beaux et vrais succès populaires. Le succès de Mommy, champion du box-office québécois en 2014, était loin de relever de l’évidence.

Un autre discours

Alors que le taux de fréquentation des complexes d’autos tamponneuses subit une importante chute, des cinémas à dimension plus humaine, qui mettent d’abord et avant tout l’art cinématographique en valeur, affichent une belle remontée. C’est notamment le cas du Cinéma Beaubien et du Cinéma du Parc à Montréal. Lesquels, l’un comme l’autre, proposent une programmation riche et variée, axée d’abord et avant tout sur la qualité.

Et si le problème était le contenant plutôt que le contenu ?

À titre de président de l’Association des propriétaires de salles de cinéma du Québec, Monsieur Guzzo occupe beaucoup – trop diront certains – d’espace sur le plan médiatique. Le personnage est coloré, il donne toujours des bonnes «lignes» à ses interlocuteurs, et il ne craint ni les micros, ni les caméras. Tout le monde connaît ses positions. Des gens l’approuvent ; d’autres le conspuent.

Il serait peut-être temps qu’un autre discours soit aussi entendu. Depuis quelques années, Louis Cyr et 1987 mis à part, ce sont les productions à vocation commerciale qui se plantent de façon spectaculaire au Québec. Le bon cinéma d’auteur québécois ne pourrait être en meilleure santé. Il existe, il est apprécié, il est reconnu mondialement. Dans son numéro «Bilan 2014», le magazine français Première affirme même ceci : «En quelques mois, le Québec est devenu la plaque tournante du cinéma mondial» ! (No. 454/455 – page 28).

Première - 1

Il y a eu désaffection du public québécois pour sa production nationale ? C’est indéniable. Mais le problème réside peut-être aussi du côté des salles qui présentent – ou ne présentent pas – les beaux films d’ici. Ce n’est pas tout de mettre un film à l’affiche. Encore faut-il lui offrir un cadre qui sied avec sa nature.

Quelques liens :

Vincent Guzzo : pour le cinéma «St-Hubert» (Marc Cassivi)

Hausse de la clientèle au Beaubien et au Parc.

Bilan 2014 du cinéma québécois par Charles-Henri Ramond (Films du Québec).

Compte Twitter : @MALussier

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Lundi 26 janvier 2015 | Mise en ligne à 9h14 | Commenter Commentaires (5)

Oscars : une course plus serrée que prévu ?

Birdman - SAG - 1

La distribution d’ensemble de Birdman
(Photo : AP)

Deux cérémonies très significatives ont eu lieu ce week-end. Il y a d’abord eu la remise des PGA Awards, prix remis par l’Association des producteurs américains.

Du côté des films, Birdman a remporté samedi le PGA Award du meilleur film de l’année. Au cours des 25 dernières années, la Producers Guild of America a été en accord avec l’Académie des Oscars 18 fois…

Est-ce à dire que l’Oscar du meilleur film est déjà dans la poche pour la bande à Alejandro Gonzalez Iñárritu ? Pas encore. Mais il est certain que ce sacre vient solidifier les chances de Birdman aux Oscars.

Hier, c’était au tour de la Screen Actors Guild of America de remettre ses trophées. De ce côté, aucune surprise du côté des prix individuels. Patricia Arquette (Boyhood) et J.K. Simmons (Whiplash) dans les catégories de soutien; Julianne Moore (Still Alice) meilleure actrice et Eddie Redmayne (The Theory of Everything) meilleur acteur. Bien sûr, la course est des plus serrées chez les hommes. Redmayne, aussi lauréat d’un Golden Globe, a une bonne longueur d’avance mais Michael Keaton a toujours ses chances, quoique maintenant plus minces.

Les surprises sont en effet plus rares du côté des acteurs à cause d’une simple question mathématique. Les acteurs étant les plus nombreux au sein de l’Académie, les choix des lauréats dans ces catégories se recoupent forcément. Les surprises, quand il yen a, surviennent davantage dans la catégories de soutien. Plus rarement dans les «grandes» catégories. Tout dépend du «momentum» (pour emprunter un terme cher à mes collègues sportifs).

Cela dit, rien n’est impossible. En 2012, Meryl Streep (The Iron Lady) avait mordu la poussière aux SAG Awards mais avait coiffé Viola Davis (The Help) au fil d’arrivée dans la course aux Oscars. Qui sait si Michael Keaton n’aura pas droit au même destin cette année ?

Quant au SAG Award remis à la meilleure distribution d’ensemble, prix attribué à la distribution de Birdman cette année, on ne lui prête guère de signification.

Reste maintenant à connaître le lauréat du DGA Award. Selon Peter Hammond, qui écrit pour le site Deadline.com, les membres de la Directors Guild of America pencheraient du côté de Richard Linklater, réalisateur de Boyhood. Oui, il y a vraiment une course.

Les liens :

Producers Guild of America : les lauréats (Deadline.com)

Screen Actors Guild Awards : les  lauréats.

Why is PGA Awards so good at predicting Best Picture Winners at Oscars ? (Goldderby.com)

Compte Twitter : @MALussier

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Samedi 24 janvier 2015 | Mise en ligne à 9h38 | Commenter Commentaires (5)

Des films à l’abri de toute critique ?

The Cut - Affiche

Malheureusement, rien n’est crédible ou presque. Les personnages sont plutôt schématiques, et l’ensemble se révèle lourd et ampoulé.

Avant d’entamer le marathon annuel d’interviews aux Rendez-vous du cinéma français, un événement organisé à Paris par l’organisme Unifrance, je me suis offert quelques jours de congé là-bas. Au-delà de l’atmosphère très particulière qui planait sur la Ville Lumière au lendemain de tragédies successives, j’ai évidemment profité de l’occasion pour aller voir des films encore inédits au Québec.

Le 14 janvier, je me suis pointé dès 9h au Ciné Cité – Les Halles  afin d’assister à la première séance de The Cut, le nouveau film de Fatih Akin. Petite parenthèse ici : le mercredi étant le jour où les primeurs UGC - 1prennent l’affiche en France, certains cinémas accueillent ce jour-là les spectateurs de la toute première séance en offrant le café. Voilà un genre de petite attention que le cinéphile apprécie. Pourrait-on imaginer pareille délicatesse chez nous ? Il faudrait alors que les grands complexes commencent à offrir des séances matinales. À ce que je sache, seul le Cinéma Beaubien ouvre ses portes plus tôt à Montréal. Il convient d’ailleurs de souligner – autre petite parenthèse – la performance remarquable des cinémas que dirige Mario Fortin. Alors que l’indice de fréquentation des salles subit une importante chute au Québec, celui du Cinéma Beaubien et du Cinéma du Parc est en hausse. Voilà bien la preuve qu’un autre modèle, différent de celui que prône monsieur Guzzo, peut être viable. Fermons ici les parenthèses et revenons à Fatih Akin, un cinéaste dont j’aime habituellement beaucoup les films.

Un projet très ambitieux

Fatih Akin est ce cinéaste allemand d’origine turque qui, depuis Head On, s’est avantageusement illustré sur la scène internationale. Au Festival de Cannes en 2007, De l’autre côté a notamment obtenu le prix du meilleur scénario. S’il a offert un film plus mineur deux ans plus tard (Soul Kitchen), Akin avait déjà le dessein de se lancer dans un autre projet, plus ambitieux. Et très casse-gueule. The Cut est en effet un film historique ayant pour cadre le génocide arménien de 1915. Ce génocide n’a jamais été reconnu par le gouvernement turc. Cent ans plus tard, le sujet reste délicat. Pour ne pas dire tabou. Que le sujet soit abordé par un cinéaste d’origine turque est une première.

Dans les notes de production, le cinéaste explique ainsi sa démarche :

«Je n’ai pas choisi ce thème, c’est lui qui m’a choisi. Mes parents sont turcs, et donc ce sujet m’interpelle, en particulier parce qu’il est tabou. Les interdits m’intriguent toujours, ils me donnent envie d’en savoir plus. J’ai découvert beaucoup de choses qui n’ont pas encore été analysées ou digérées.

C’est le livre du célèbre journaliste turc Hasan Cemal, «1915 : Ermeni soykirimi » (1915 : Le génocide arménien), qui m’a donné le courage de faire THE CUT. Si le petit-fils de Cemal Paşa, un des militaires ottomans responsables des massacres pendant la Première Guerre mondiale, avait intitulé son livre ainsi, moi aussi j’avais le droit d’utiliser ce mot. Toutes les librairies ont vendu ce livre. Il était en vitrine, bien en évidence !
Si vous aviez évoqué le génocide dans un bar d’Istanbul à l’époque où Hrant Dink* a été tué il y a sept ans, vos voisins de table se seraient peut-être immiscés dans la conversation en disant : « Eh ! Mais de quoi vous parlez ?» Aujourd’hui, on peut en discuter sans avoir  à murmurer.»

NB : *Hrant Dink était un journaliste et écrivain turc d’origine arménienne assassiné en 2007 à Istanbul par un nationaliste turc de 17 ans devant les locaux de son journal bilingue Agos.

Il semblerait que tous ne sont pas encore prêts à entrer dans cette discussion. Lors de la conférence de presse à la Mostra de Venise, où The Cut a été présenté en compétition l’an dernier, Fatih Akin a révélé avoir été l’objet de menaces de mort. Des extrémistes nationalistes turcs lui ont promis le même sort que Hrant Dink si jamais le film était projeté en Turquie. Akin peut au moins savourer une victoire à cet égard. The Cut a pris l’affiche le 5 décembre sur 24 écrans dans cinq villes turques : Ankara, Istanbul, Izmir, Antalya et Eskişehir. J’aurais aimé vous rendre compte du genre d’accueil que le film a obtenu sur le plan médiatique là-bas mais vous comprendrez que la maîtrise de la langue turque est nécessaire pour ce genre d’exercice…

L’acteur français Tahar Rahim (Un prophète) incarne Nazareth, un forgeron arménien qui, miraculeusement, a survécu au génocide après avoir traversé les épreuves les plus atroces. Quand il apprend que ses deux filles, dont il fut séparé, auraient aussi survécu, il entreprend un périple pour les retrouver, périple qui le mènera jusqu’au cœur de l’Amérique.

Un sujet indiscutable

Malheureusement, rien n’est crédible ou presque. Les personnages sont plutôt schématiques, et l’ensemble se révèle lourd et ampoulé. Le récit n’évite ni les invraisemblances, ni les excès de sentimentalisme. Bref, Akin nous avait habitués à beaucoup plus de subtilité et de finesse dans son cinéma.

Mais voilà, le sujet est important, peu souvent traité, et le cinéaste y a mis tous les efforts, compromettant même sa propre sécurité pour mener à bien son projet. Compte tenu des circonstances, son film doit-il demeurer à l’abri de toute critique ? Un peu comme tous ces films qui abordent les grandes tragédies de l’histoire de l’humanité ?

Dans sa recension, le journaliste Serge Kaganski, des Inrockuptibles, pose la question. Et offre une analyse à laquelle je souscris tout à fait :

«Le sujet indiscutable et le courage de l’auteur (Fatih Akin a reçu des menaces de mort) seraient censés mettre The Cut à l’abri de toute critique. Or une œuvre ne saurait être réduite à son sujet : ce qui compte, c’est la qualité du regard porté sur ledit sujet. En 2010, la réalisatrice de La Rafle, Rose Bosch, soupçonnait ceux qui n’aimaient pas son film de sympathies nazies et d’antisémitisme, confondant son film avec l’événement historique lui-même. A cette aune stupide, ne pas louanger The Cut serait manquer de respect à la mémoire du peuple arménien. Foin de chantage au sujet : on peut admirer le courage intellectuel et politique de Fatih Akin, enrager devant l’incapacité de la Turquie à affronter les pages sombres de son histoire et estimer que The Cut est une baudruche académique. Sujet peu souvent traité au cinéma, le génocide arménien méritait mieux : l’Ararat d’Atom Egoyan, par exemple.»

The Cut n’est pas encore sur notre radar au Québec. La société américaine Strand Releasing en ayant acquis les droits pour le territoire américain, le film nous arrivera sans doute un jour par la bande…

Quelques liens :

La bande annonce.

La critique de Serge Kaganski (Les Inrocks)

La critique de Peter Bradshaw (The Guardian)

Le réalisateur de The Cut menacé de mort (Première)

Compte Twitter : @MALussier

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