Marc-André Lussier

Marc-André Lussier - Auteur
  • Le blogue de Marc-André Lussier

    Journaliste à La Presse depuis 1995, Marc-André Lussier est fou de cinéma...
  • Lire la suite »

    Partage

    Vendredi 21 mars 2014 | Mise en ligne à 18h03 | Commenter Commentaires (4)

    Le travail plus méconnu de Micheline Lanctôt

    Lanctôt - 1

    (Photo : Ninon Pednault, La Presse)

    Jeudi, j’ai discuté avec Micheline Lanctôt. Je suis allé la rencontrer dans le local où elle travaille présentement le montage d’Autrui, le long métrage dont elle vient de terminer une partie du tournage. Le but de la rencontre : une interview pour souligner l’honneur qui lui sera rendu dimanche soir lors de la 16ème Soirée des Jutra. L’actrice et réalisatrice est cette année la lauréate du Prix Jutra-Hommage. Vous pourrez lire le compte-rendu de cet entretien dans La Presse Plus dimanche, de même que sur notre site web.

    Évidemment, il y a assez de matière dans une conversation de 30 minutes avec Micheline Lanctôt pour nourrir au moins cinq articles. Aussi me semblait-il opportun de faire écho ici à quelques thèmes abordés pendant cette interview, devenus par la force des choses orphelins dans un texte où l’on se doit d’aller à l’essentiel.

    Une vocation de pédagogue

    J’ai voulu en outre m’attarder avec elle sur un aspect plus méconnu de sa carrière, du moins auprès du grand public. Très tôt dans sa vie, même pas dix ans après avoir été révélée au monde grâce à La vraie nature de Bernadette, Micheline Lanctôt s’est trouvé une vocation de pédagogue. Encore aujourd’hui, elle enseigne à l’école de cinéma Mel Hoppenheim de l’université Concordia de Montréal.

    «Ça remonte à l’époque de L’homme à tout faire, mon premier long métrage raconte-t-elle. J’étais revenue à Montréal après avoir vécu quelques années à Los Angeles. À l’époque, l’équipe de l’université Concordia était en train de mettre sur pied un nouveau programme cinéma. Le directeur Thomas Waugh m’avait recommandée pour enseigner le jeu au cinéma. Or, j’avais eu auparavant avec Thomas une grosse discussion, très animée, à propos de L’homme à tout faire. Comme quoi s’obstiner a parfois du bon !  Je n’avais aucune intention de devenir prof mais j’ai accepté d’être chargée de cours.

    «Au début, poursuit-elle, tout se déroulait an anglais, même si la moitié des étudiants étaient francophones. Or, le jeu est de nature profondément culturelle. Comme il était difficile d’enseigner à une classe mixte avec des gens qui n’ont pas du tout les mêmes références, j’ai obtenu qu’on puisse faire deux classes distinctes.»

    C’est dire que depuis plus de 30 ans, Micheline Lanctôt reste en contact direct avec les nouvelles générations de créateurs et de cinéphiles. Depuis trois ans, elle est aussi la marraine du Prix collégial du cinéma québécois. Ce laurier sera d’ailleurs remis ce samedi.* L’occasion était belle de faire le point avec elle sur l’état des lieux et la notion de transmission. À ses yeux, il n’y a aucun doute : le Québec s’appauvrit culturellement.

    «Il s’appauvrit même beaucoup, insiste-t-elle. Ne serait-ce qu’à cause de toute cette tranche de cinéma à laquelle il devient de plus en plus difficile d’avoir accès. J’ai d’ailleurs accepté d’être aussi la marraine d’Excentris car je trouve que le comité – un comité formé de directrices – fait un travail extraordinaire dans des conditions extrêmement difficiles. Quand j’explique à mes étudiants qu’adolescente, j’allais voir les films de Bunuel et de Bergman au moment où ils sortaient, et que les salles étaient pleines, ils en reviennent pas. Il y a deux ans, le dernier film des frères Taviani, César doit mourir, est sorti à Montréal en catimini via une société à numéros. Nous étions quatre dans la salle quand j’y suis allée. Le film avait pourtant obtenu l’Ours d’or à Berlin ! Maintenant, je vais parfois à Paris pour aller voir des films qui ne se rendront jamais ici et je suis estomaquée. Là-bas aussi l’offre commence à s’appauvrir !»

    Dans ce contexte, elle s’inquiète un peu de l’avenir de la cinéphilie.

    «Je suis étonnée de tout ce que mes étudiants ne voient pas. Ils ne savent pas qui est Ermanno Olmi, ni qui sont les frères Taviani. Ce n’est pas par manque de curiosité quand même. Ils sont très friands de ce que je leur propose ou des films que je peux leur suggérer. Le problème, c’est qu’ils regardent ça en téléchargement sur leur ordi. Or, un film de cinéma s’apprécie dans une salle de cinéma. Sans le grand écran, on n’a plus du tout le même rapport à l’oeuvre. Quand on regarde un film sur un ordi, on ne se concentre pas de la même façon et on peut perdre l’intérêt très vite. Tout le vocabulaire cinématographique est en train de se perdre. On n’est plus à même de comprendre les codes par manque de références. Je le constate d’emblée quand je parle de mise en scène à mes étudiants. Je dois utiliser des références qu’ils peuvent saisir. Cela dit, leur curiosité me ravit. Ils deviennent vite blasés par le produit américain et ils sont en appétit pour autre chose. Ils se construisent une culture cinématographique à leur façon, différente, avec des méthodes de téléchargements qu’ils ont à la portée de la main. Mais leur contact avec certaines productions internationales est un peu brutal s’ils n’y sont pas préparés.»

    «Je suis aussi encouragée par la qualité des discussions qui entourent l’attribution du Prix collégial. Les délibérations sont vraiment d’un niveau surprenant. Et ça prend de l’ampleur. Cette année, il y a 39 Cégeps qui participent. Les étudiants ne sont pas déçus de ce qu’on leur montre, bien au contraire. Et ils ne penchent pas nécessairement du côté du blockbuster ou du film à vocation plus populaire. C’est grâce à des initiatives comme celles-là qu’on peut casser les préjugés à propos du cinéma québécois.»

    Où sont les femmes ?

    Quand on lui demande pourquoi il y a moins de femmes cinéastes qui parviennent à faire du long métrage, elle se fend d’un large sourire.

    «Vous le savez aussi bien que moi !, répond-elle. Pourquoi il a fallu 82 ans avant qu’une femme gagne l’Oscar de la meilleure réalisation ? Pourquoi on présente toujours Kathryn Bigelow comme l’ex de James Cameron ? Le milieu du cinéma est encore très conservateur. Les femmes qui font du cinéma ont une écriture différente, une sensibilité différente. Quoi qu’on en dise, les films de Kathryn Bigelow découlent de sa sensibilité de femme. Elle pose un regard féminin sur un monde d’hommes. Nicole Garcia aime aussi explorer le monde masculin dans ses films. Avec son regard à elle. Stéphane Brizé réalise des films très sensibles, très délicats, avec des personnages féminins remarquables. Ses films seraient réalisés par une femme qu’on dirait que c’est du cinéma de femme ! Il n’y a pas de règles. Il n’y a pas du cinéma de femme d’un côté et du cinéma de gars de l’autre. On classe tout dans des cases desquelles on ne peut plus sortir. Moi aussi j’aimerais faire un film d’action si on m’en donnait les moyens. Moi aussi j’aurais envie de m’amuser avec ça ! Mais ça n’arrivera pas.

    «Moi j’avertis mes étudiantes : vous pouvez y arriver mais attendez-vous à ce que ce soit plus long. Vous allez probablement devoir passer par le documentaire, les films à très petits budgets, et il est certain que pour vous, ça va être plus dur. Je leur dis que ce n’est pas une raison pour se décourager mais plusieurs abandonnent quand même. En tout cas moi je ne l’ai pas fait, conclut-elle dans un grand éclat de rire. Je me suis bien accrochée !»

    * Ajout : Vic + Flo ont vu un ours (Denis Côté), le meilleur film québécois de 2013 à mon avis, vient de remporter le 3e Prix collégial du cinéma québécois. Bravo.

    Micheline Lanctôt : hommage à la persévérance (La Presse Plus)

    Bande annonce de Pour l’amour de Dieu, le plus récent film de Micheline Lanctôt :


    Lien YouTube.

    Compte Twitter : @MALussier


    • Et ce qu’elle en a bavé, elle aussi, pour réaliser ses films. Je me souviens de sa sortie lors du Piège d’Issoudhun, un film pas facile dont j’ai vu sur grand écran. Effectivement, le cinéma sur grand écran, c’est aussi de laisser pénétrer ces images. Bravo, Mme Lanctôt! Bien mérité, ce Jutra!

      Daniel Lejeune
      Montréal

    • Un Jutra hommage bien mérité, amplement. J’aime bien son franc-parler. Comme ici dans ce reportage:
      http://ici.radio-canada.ca/widgets/mediaconsole/medianet/7043948#

      J’ai retenu, traduction libre: “C’est le lot des cinéastes québécois d’être auréolé à l’étranger et de revenir au Québec avec le sentiment d’avoir une claque dans ‘face!”

      Elle parlait de son film “Sonatine” en 1983 qui avait fait sensation dans les festivals ailleurs, mais avait eu peu de considération ici.

      Parlez-lui du débat qui fait rage ici! Rien de nouveau, c’était pareil en 1983, en 1973…

      Je ne savais pas. Le reportage nous apprend aussi qu’elle a souffert d’anorexie et de boulime. Elle était à deux livres d’y passer, nous dit-elle!

    • ..@M-A.L: Ah! Adorable Micheline Lanctôt qui a toujours quelque chose de pertinent à dire et à offrir. Et comme elle a raison quand elle dit, à propos du Québec culturel qui s’appauvrit, citant l’exemple du cinéma: «Il s’appauvrit même beaucoup, insiste-t-elle. Ne serait-ce qu’à cause de toute cette tranche de cinéma à laquelle il devient de plus en plus difficile d’avoir accès.»

      Si vous saviez comme j’enrage de ne plus avoir accès, ou si peu, au cinéma français et, par extension, européen. Comme j’ai enragé quand le Complexe Desjardins, sous l’impulsion de «comptables» à transformé ses salles de cinéma en bureaux. Et comme je sacre, in petto, bien entendu, quand je vais dans les clubs vidéo et que je ne vois pas de section «cinéma québécois» et encore moins «international» et que, finalement, seuls les «gros vendeurs» qui ont cartonné en France se ramassent sur les mêmes tablettes que les «BB» (block busters) US.

      Et quand Est-ce que la SRC et Télé-Q vont revenir à une partie de leur rôle initial et s’entendre avec les théâtres québécois pour y aller enregistrer les pièces qu’on y joue et nous les présenter plus tard quand elles auront été retirées des planches? Tout le monde n’a pas comme moi durant mes décennies à Montréal, la chance d’être à portée de marche du TNM, de Duceppe, du Rideau Vert, du Quat’sous.

      Quelqu’un pour les réveiller et les inciter à lâcher les quiz du type Canal Dix et nous offrir de la culture? Juste un peu? C’est trop demander? Quitte à le faire en mode «télé payante»!!

    • Micheline Lanctot!!!!
      Je lui voue une admiration sans bornes pour son (ses) immense(s) talent(s)… Elle vieillit bien, très bien meme, comme une bonne bouteille. Comme je voudrais que quelque mécène lui donne les moyens de poursuivre son oeuvre sans contraintes financières. Cela n’arrivera pas comme elle le dit. La culture (la vraie) a toujours été parente pauvre dans notre cher Québec si épris d’identité propre. Quel malheureux paradoxe.
      Chantal

    Vous désirez commenter cet article?   Ouvrez une session  |  Inscrivez-vous

    publicité

  • Twitter

  • Catégories

  • publicité

  • Calendrier

    mars 2014
    L Ma Me J V S D
    « fév   avr »
     12
    3456789
    10111213141516
    17181920212223
    24252627282930
    31  
  • Archives

  • publicité