Marc-André Lussier

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    Journaliste à La Presse depuis 1995, Marc-André Lussier est fou de cinéma...
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    Jeudi 19 septembre 2013 | Mise en ligne à 17h46 | Commenter Commentaires (10)

    Villeneuve, Deakins, et notre rapport à Hollywood…

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    Denis Villeneuve et Roger Deakins
    Photo : Kevin Winter / Getty Images

    «Je me suis retrouvé dans la position surréaliste d’être en face de Roger Deakins, qui essayait de me vendre l’idée de l’embaucher !»
    - Denis Villeneuve

    Roger Deakins est l’un des maîtres contemporains dans le domaine de la direction photo. Nommé dix fois aux Oscars, l’éminent compositeur d’images est surtout connu grâce à sa collaboration avec les frères Coen. L’an dernier, son travail sur Skyfall, le James Bond réalisé par Sam Mendes, lui a aussi valu une grande reconnaissance.

    Star en son domaine, Roger Deakins, l’une des idoles d’André Turpin, fait partie de ceux qui ont la chance de choisir méticuleusement leurs projets.

    Quand est venu le moment de penser à un directeur photo pour Prisoners, Denis Villeneuve n’avait même pas osé inscrire le nom de Roger Deakins sur sa liste. À ses yeux, Deakins est dans une classe à part. Et forcément inatteignable pour un cinéaste n’ayant pas encore une réputation bien établie auprès des grands studios hollywoodiens.

    «Honnêtement, je n’aurais jamais osé l’approcher, me racontait le cinéaste québécois il y a deux semaines au cours d’un entretien au Festival de Toronto. Or, on m’a un jour appelé pour me suggérer de rencontrer quelqu’un. On m’a dit qu’il avait lu le scénario et qu’il avait manifesté le désir de travailler avec moi. C’était lui !

    «Plus tard, sa femme m’a expliqué que Roger avait vu Incendies, et qu’il avait adoré le film. Aux Oscars, lors d’une soirée privée où l’on met en valeur les finalistes dans la catégorie du film en langue étrangère, c’est lui qui a présenté Incendies et il a fait un super beau speech. André (Turpin) en pleurait ! D’ailleurs, Roger a beaucoup apprécié le travail d’André sur Incendies. Et en plus, il a tenu à voir mes autres films aussi ! Au point où il en est dans sa vie et dans carrière, Roger peut travailler avec qui il veut. Et je crois que ça l’intéresse de travailler aussi avec de plus jeunes réalisateurs.

    «Donc, c’est lui qui a demandé à son agent de prendre rendez-vous avec moi. Je me suis retrouvé dans la position surréaliste d’être en face de Roger Deakins, qui essayait de me vendre l’idée de l’embaucher ! Comme cela s’est su qu’il avait rendez-vous avec moi et qu’il se fait plutôt rare, tous les bonzes de Warner ont assisté à la rencontre. Roger m’a regardé et il m’a dit : «Qu’est-ce que je peux faire pour vous convaincre ?». J’ai répondu «Sir ! I thought it would be the opposite !». Honnêtement, je n’en ai pas dormi pendant deux ou trois jours. De savoir que Roger Deakins ait souhaité travailler avec moi constitue le plus gros compliment que j’ai reçu dans ma vie !»

    Une crédibilité immédiate

    Villeneuve affirme aussi que l’arrivée de Deakins dans le projet lui a donné une crédibilité immédiate auprès des bonzes du studio.

    «Ça faisait des années qu’Ils essayaient d’avoir Roger sur l’un de leurs projets sans ne jamais y parvenir !, dit-il. Prisoners serait mon dernier film que je dirais quand même merci à la vie. Pour la première fois, j’ai carrément eu l’impression de travailler avec un génie. Faire de la mise en scène dans ces conditions, c’est touchant. Quand tu disposes d’une telle pointure à tes côtés, ça te protège en tant que metteur en scène. Surtout si tu partages la même vision, la même sensibilité. Roger est tellement admiré dans le milieu que tout ce qu’il dit devient parole d’évangile sur le plateau. Quand, par exemple, on décidait de faire un plan imprévu, il suffisait qu’il donne l’indication dans son walkie-talkie pour qu’immédiatement, tu entendes des projecteurs s’allumer deux kilomètres plus loin !  J’estime que Prisoners doit beaucoup à Roger en tout cas. Et en plus, il a envie qu’on travaille de nouveau ensemble. Je n’en reviens toujours pas !»

    Ce n’est pas de la frime. Denis Villeneuve est véritablement en train de gravir les plus hauts échelons de la hiérarchie hollywoodienne. Les médias les plus prestigieux s’intéressent à lui.  Sur le site du New York Times, Denis Villeneuve commente lui-même une scène de Prisoners. C’est fort intéressant. Le lien ici :

    Anatomy of A Scene : Video of «Prisoners».

    Le regard d’un plus «grand» que soi

    Par ailleurs, le New York Times a aussi publié cette semaine un long texte à propos du rayonnement du cinéma «canadien» sur la scène internationale, vu évidemment à travers le prisme américain. On peut déplorer cette vision réductrice, comme l’a fait la collègue Helen Faradji dans sa chronique hebdomadaire, mais il n’empêche que cette vision correspond, pour le meilleur et pour le pire, à celle qui est la plus largement répandue dans le monde.

    Canadian Films Reaping Festival Awards and Oscar Nods (New York Times).

    Même les Américains le disent (Helen Faradji)

    Le cinéma hollywoodien est tellement dominant – et il a tellement forgé les esprits partout sur la planète au fil des décennies – qu’il devient, à tort ou à raison, symbole de réussite ultime aux yeux des gens. Le meilleur exemple que je puisse trouver pour illustrer la force de ce symbole est celui de Jean Dujardin. Il y a deux ans, grâce à The Artist, l’acteur a commencé sa marche triomphale en obtenant le prix d’interprétation masculine du Festival de Cannes, l’événement le plus important de l’année aux yeux des cinéphiles. Il s’adonne que le lendemain de la cérémonie, j’aperçois l’acteur, de retour de Cannes, à l’aéroport d’Orly, tout fin seul (ou à peu près), sans que personne ne fasse allusion à son prestigieux laurier. Neuf mois plus tard, au lendemain des Oscars, son retour de Los Angeles à l’aéroport Roissy Charles-de-Gaulle ressemblait à ceci :


    Lien YouTube.

    Partout sur la planète, Hollywood frappe l’imagination. Et cela ne changera probablement pas de sitôt. Comme si, peu importe où l’on se trouve, en France comme au Québec, on avait besoin du regard d’un plus «grand» que soi pour valider son existence.

    Compte Twitter : @MALussier


    • ..Pourquoi s’étonner de ce «rapport»? N’est-ce pas pareil dans tous les domaines? Quel joueur de hockey moins connu ne serait pas fier de se faire complimenter par le champion compteur de la LNH? Quel journaliste ne serait pas fier de se faire complimenter par un Pierre Nadeau?
      Quel professeur d’histoire au secondaire ne serait pas fier de recevoir un compliment d’un grand historien?
      J’ai déjà vu quelqu’un recevoir un compliment particulièrement sincère et très spontané de la part d’une grande comédienne québécoise. Même après une décennie, elle s’en souvient encore avec grand plaisir.
      Et la liste pourrait s’allonger ad infinitum.

      Certains parlent, parfois avec un certain mépris, de «colonialisme» quand le compliment arrive du sud de la frontière. Je ne suis pas d’accord. Bien sûr, les pratiques commerciales de ceux qu’on appelle les «Majors» sont généralement irritantes mais il ne faut pas confondre les impératifs des «commerciaux» avec les artisans qui ont d’autres critères d’évaluation de la valeur des gens.

    • Rien de très étonnant: Cannes est élitiste/intello 100% pur frais pressé et Oscar c’est fait avec ajout de populaire. Suffit de voir les palmarès pour s’en convaincre:

      http://fr.wikipedia.org/wiki/Oscar_du_meilleur_film#Palmar.C3.A8s

      http://fr.wikipedia.org/wiki/Palme_d’or#Palmar.C3.A8s

      Le box-office des gagnants aux oscars de 1995 à 2004 fait probablement au total plus du double de tout le box-office de Cannes depuis 1939… Need we say more ?

    • (je vois que mon premier message n’as pas passé)
      Belle histoire au sujet de Villneuve et Deakins. Je ne connaissais pas ce dernier mais j’ai eu la chance de le connaître un peu mieux grâce à un documentaire sur les directeurs photos. J’ai vu que le film « Prisoners »va sortie dans un cinéma près de chez-moi (!) la semaine prochaine. Comme habituellement la programmation est mur à mur pour du cinéma hollywoodien je pense faire une exception et je vais aller voir le film de Villeneuve. J’espère ne pas être déçu car le scénario semble avoir été vu cent fois au cinéma.
      Bref, concernant la carrière de Villeneuve on ne peut que lui souhaiter bonne chance pour son avenir à Hollywood. J’espère surtout qu’il ne va pas vendre son âme de cinéaste. En effet combien de fois a-t-on vu de jeunes réalisateurs à la carrière route tracée se faire broker par la grosse machine à rêve.
      Si Hollywood frappe l’imagination comme vous dites je ne pense pas que c’est tout le monde qui veut y faire carrière. Je crois avoir lu que Jean Dujardin ne voulait pas d’une carrière américaine.
      (Malgré tout j’ai hâte de le voir dans le prochain film de Clooney qui se situe lord de la deuxième guerre mondiale, à sortir en décembre prochain).

    • Décidement votre auto-correcteur joue des tour quand on tappe un texte. Je voulais dire « se faire broyer par la grosse machine à rêve »

    • C`est un sujet interressant qui ferait sans doute l`objet d`un débat a toutes les décennies. Le regard de la place du Québec vs Hollywood est le reflet exact du Québec mutliculturel, multiethique dans lequel on vit. Il nous permet d`avoir une perspective différente sur des sujets universels et puisque nous avons assimilés tant bien que mal un paquet de valeurs venant d`ailleurs, notre vision ne peut que rejoindre un immense auditoire.

      Alors pourquoi n`avons nous pas l`impression de vendre notre âme au diable comme c`était le cas auparavant ? Peut-on dire que la fibre québécoise est nécéssairement sacrifiée pour autant ? Interressant de voir comment on évolue tout comme il sera fascinant de voir ou cela va nous mener dans 10 ans !
      Bien sur que Hollywood représente un terreau fertile et pour nous citoyens vivant en amérique une mecque du cinéma mais je douterais que ca se limite là puisque notre coté francophone va aussi rejoindre un public autre…

    • Notre rapport à Hollywood, je pense qu’il est assez clair, comme partout sur la planète. On s’entend là-dessus.

      Deakins a collaboré avec les frères Coen? Ah… OK! Ils viennent d’où? Quand tu nais d’Hollywood, tu es d’Hollywood! D’où tu viens ça intéresse seulement ceux qui viennent de la même place que toi.

      C’est le rapport d’Hollywood face à nous qui est moins clair. Quand je lis le cinéma “canadien” dans le New York Times, je les trouve plus pire que les Français avec: “note cabane au Canada”, “nos grands espaces”, etc.

      C’est cliché, une photo, ça c’est du cinéma…

    • Je suis allé voir le film hier…

      L’impression que l’on ne reverra pas Denis Villeneuve de sitôt au Québec

    • Villeneuve à compris que le cinéma c’est de raconter une histoire. Plan après plan les briques ce place pour un crescendo qui nous tiens et ne nous lâche plus durant 2h30, juste pour cela bravo. le début avec la pluie, le cerf dans la valise du camion et la pluie abondante qui brouille notre vision… on devine simplement la forme, tout en pudeur… wow le 4 étoiles et demi pour la cote largement mérité. On en garde les images longtemps après le visionnement. Bravo

    • @saturnin45,

      Belle façon de dire que le film est excellent.

    • je vais (peut-être) subir les foudres de Mister Lusssier en disant qu’il n’était pas nécessaire d’engager Roger Deakins pour la direction photo…quoique “très correcte”, sans plus…ne parlons pas ici de “composition cinématographique” puisqu’il n’y en a pas…la photo, le “cadrage” est “straight”…alors qu’un Turpin (Incendies) à la barre de la photo aurait été aussi efficace et même
      plus “raffiné” (malgré le sujet dramatique)…ce qui me donne l’impression que TOUTE la production était déjà en marche depuis des semaines (choix des comédiens + des lieux de tournage (les maisons juste l’une à côté de l’autre que tu peux le faire à pied) mais sans…
      réalisateur! On peut comprendre les producteurs (américains) qui cherchait “le” (ou la) réalisateur pour cette production qui risquait de tomber (facilement) dans un “thriller cheap”…
      malgré Denis Villeneuve à la direction je ne lui trouve aucune “signature” identitaire propre à lui-même…un film de suspense Américain comme tant d’autres…

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