Marc-André Lussier

Archive du 9 août 2013

Vendredi 9 août 2013 | Mise en ligne à 7h10 | Commenter Commentaires (83)

Maudits critiques ! (air connu)

Hot Dog - 1

Éric Salvail et Rémy Girard (photo : Films Séville)

En fait, ce qu’il faudrait dire, c’est que les critiques n’aiment pas les mauvais films. C’est aussi simple que ça.

«Les critiques n’aiment pas les comédies». Vous avez probablement lue ou entendue cette phrase au moins une fois au cours des dernières semaines. Elle fut notamment lancée par le réalisateur de Hot Dog, Marc-André Lavoie, ou par l’un ou l’autre des artisans du film au cours de la longue tournée de promotion qui a précédé la sortie (aujourd’hui) de l’autoproclamée «comédie de l’été». Les critiques n’aiment pas les comédies ? C’est faux. De père en flic (Émile Gaudreault) a obtenu un très bon soutien critique à l’époque de sa sortie. Et Bon Cop Bad Cop (Érick Canuel) ne s’en était pas trop mal tiré sur ce plan non plus. Les critiques n’aiment pas les films «populaires» destinés au «grand public» alors ? L’accueil qu’ont reçu des films comme Starbuck, Les Pee Wee 3D et, plus récemment, Louis Cyr, prouvent largement le contraire. En fait, ce qu’il faudrait dire, c’est que les critiques n’aiment pas les mauvais films. C’est aussi simple que ça. Remarquez, la critique n’est pas infaillible non plus. L’histoire du cinéma est jalonnée d’oeuvres décriées à leur sortie, devenues de grands classiques plus tard.

Évidemment, pour des artisans qui ont donné sang et eau pour produire le meilleur film possible, il faut parfois mettre du temps avant de reconnaître que, bon, finalement, il est peut-être vrai que le résultat n’est pas tout à fait à la hauteur des efforts déployés. Il arrive d’ailleurs assez souvent que certains de ces artisans, que nous croisons régulièrement au fil des ans, viennent nous confier à l’oreille un an ou deux plus tard qu’au bout du compte, oui, tu sais, ça reste entre nous, c’était pas si bon que ça. En attendant, on s’en prend aux messagers. C’est normal, c’est humain. Et c’est universel.

Johnny s’en mêle

Pas plus tard que la semaine dernière, Johnny Depp et Armie Hammer ont dénoncé les critiques en leur imputant le grave échec de The Lone Ranger en Amérique du Nord. Ils – Hammer surtout – les ont pratiquement accusés d’être de mauvaise foi et d’avoir écrit leurs critiques des mois à l’avance, notamment au moment où la production a connu des difficultés. Misère. Il faudra leur faire parvenir les articles publiés à l’époque où la production du Titanic de Cameron (dont la sortie avait été repoussée de six mois), était si chaotique que la presse pressentait l’un des plus grands désastres de l’histoire du cinéma. La plupart des critiques – à quelques exceptions près bien sûr – avaient pourtant été médusés quand le film leur fut enfin présenté.

Or, il n’est semble-t-il venu à l’esprit de personne dans le clan du justicier masqué que l’idée même de ressortir des boulamites un héros qui ne veut plus rien dire – même dans l’imaginaire des baby boomers – n’en était pas une des plus grandioses. Quand j’ai interviewé le réalisateur Gore Verbinski à Santa Fe quelques jours avant la sortie de son film, il affirmait lui-même ne pas avoir eu beaucoup d’intérêt pour le personnage.

«Même si j’ai grandi dans les années 60 et 70, The Lone Ranger relève clairement du temps de mes parents, dit-il. Pour moi, The Lone Ranger n’était qu’une vieille émission de télé en noir et blanc qui passait en reprise tard le soir. Je ne me suis jamais identifié à ce truc qui, à mes yeux, n’avait rien de cool…»

Et après ces gens s’étonnent que le public n’ait pas été intéressé par leur proposition ?

Pas différents de vous

On l’a constaté récemment avec Louis Cyr, le phénomène du bouche à oreille reste le meilleur vecteur pour assurer le succès d’un film. Je doute que Hot Dog bénéficie du même élan d’affection. On ressortira probablement alors tous les refrains habituels pour expliquer l’échec, non sans pointer du doigt ces méchants critiques qui n’ont apparemment d’autres ambitions que de vouloir tuer l’industrie. Le bonheur de Pierre «all over again».

Or, il serait parfois de bon ton de rappeler premièrement que la critique ne constitue pas un bloc monolithique. Le critique du 24 images n’empruntera pas la même approche qu’un critique appelé à réagir à chaud, qui écrit au quotidien dans un journal. Il serait aussi étonnant que celui ou celle qui commente un film à la radio ou à la télé se lance dans une analyse pointue comme celles que privilégient les collaborateurs de sites hyper spécialisés comme Hors champ, où l’on revient sur des oeuvres parfois des mois après leur sortie.

Ce que certains artisans semblent souvent oublier aussi, c’est que la «critique» n’est en rien différente d’eux. La preuve ? Les lauréats de la Soirée des Jutra sont souvent ceux que la critique aurait aussi plébiscités si elle avait droit de vote. Or, les journalistes ne votent pas aux Jutra. Ce sont les «professionnels de la profession» – quelques milliers de personnes – qui s’expriment alors. Et qui estiment que telle ou telle production fait partie de ce que nous avons produit de meilleur au Québec. Autrement dit, les gens du milieu – parmi lesquels certains honnissent les critiques – en arrivent exactement aux mêmes conclusions ! Vraiment, c’est beau comme on s’aime.

Si les comédies sont si peu souvent représentées aux Jutra (Bon Cop Bad Cop avait obtenu 12 nominations quand même !), peut-être faut-il s’interroger sur leur qualité d’ensemble.

Ce qui amène alors une autre question : Comment se fait-il que dans un pays où l’humour est censé être l’une des très grandes spécialités, au point d’engendrer une industrie des plus florissantes, avons-nous autant de difficulté à produire des comédies de qualité au cinéma ? Où sont nos Judd Apatow, Seth Rogen, Kristen Wiig, et compagnie ? Pourquoi n’avons-nous pas notre Woody Allen ? Et pourquoi présumer – non sans un certain mépris – que le «grand public» en soit encore resté au niveau des mauvaises comédies québécoises des années 70 ?

Tenter de répondre à ces questions-là serait probablement beaucoup plus productif que de se servir pour une énième fois de la critique comme bouc émissaire.

Les liens :

Lone Ranger  Stars Say Critics… (Hollywood Reporter)

Marc-André Lavoie fait fi de la critique (Le Quotidien)

Mettre de l’avant le récit… (PC)

Calories vides (chronique de Marc Cassivi)

Ça ne passe pas (critique)

Compte Twitter : @MALussier

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