Marc-André Lussier

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    Vendredi 31 mai 2013 | Mise en ligne à 11h02 | Commenter Commentaires (10)

    Allez ! Tous sur Kechiche !

    Kechiche - 2

    Honnêtement, je n’avais jamais vu pareille unanimité à Cannes. La Palme d’or attribuée à La vie d’Adèle – Chapitre 1 et 2, l’extraordinaire film d’Abdellatif Kechiche, allait de soi. Quelques voix discordantes mises à part, qui auraient probablement préféré remettre le plus beau laurier aux frères Coen ou, c’eût été un comble, à Hirokazu Kore-Eda, la vaste majorité des critiques, professionnels et festivaliers de tout acabit, était du même avis. C’était l’évidence même. Je ne sais si La vie d’Adèle est un chef d’œuvre, comme l’affirme déjà mon comparse Cassivi (j’ai personnellement un peu de difficulté avec la notion de chef d’œuvre instantané), mais il est clair que nous avons vu là un film exceptionnel. Il détient pour l’instant le titre de meilleur film de 2013 sur les listes de bien du monde en général. Et de la mienne en particulier.

    L’émotion était belle à voir sur la scène du Théâtre Lumière lors de la cérémonie de clôture. Tant du côté des deux actrices, Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux (colauréates de la Palme d’or), que de celui d’un auteur cinéaste dont la démarche artistique impressionne. Or, depuis dimanche, plusieurs esprits chagrins semblent s’être donné pour mission d’entacher la valeur de cette palme. Et se sont empressés de salir la réputation d’Abdellatif Kechiche.

    Je ne connais pas le cinéaste personnellement. Je peux seulement rappeler à mon souvenir les quelques interviews que j’ai eu l’occasion de réaliser avec lui. Cette année, chacune de ses déclarations publiques à Cannes a semblé laborieuse, difficile. Visiblement, mille idées lui traversent l’esprit en même temps quand il s’exprime. Et les mots hésitent à sortir. Quand, pour une entrevue, on rencontre seul à seul cet homme discret de nature, c’est pareil. Ses propos sont fort intéressants mais il faut y mettre le temps. Kechiche aime réfléchir. Il veut aussi surtout éviter les formules toutes faites.

    Un tyran ?

    Or, à en croire le syndicat de l’audiovisuel français, qui est en pleine refonte de sa convention collective pour les techniciens du cinéma, Kechiche serait le pire des tyrans. On chuchote par ailleurs qu’il souffrirait aussi d’une hypertrophie de l’égo. Je n’ai jamais vu le cinéaste travailler sur un plateau, mais on se doute bien qu’un artiste de sa trempe ne peut pas atteindre de tels sommets dans sa démarche artistique sans être d’une extrême exigence. Envers les autres comme envers lui-même. Un gros égo monsieur Kechiche ? Ouain pis ? Quand l’œuvre est à la hauteur de ce soi-disant égo, il est où est le problème ?

    Cela dit, de toutes les polémiques qui se sont acharnées sur Kechiche comme autant de vautours autour d’une charogne, il reste celle, un peu triste, lancée par Julie Maroh. L’auteure du roman graphique Le bleu est une couleur chaude, dont Kechiche s’est inspiré au départ, a publié un texte dans lequel elle explique son sentiment à propos du film. Le ton est émouvant. Même si elle affirme n’éprouver aucune amertume, l’expérience la laisse visiblement troublée, sinon blessée. Et l’on se doit de respecter cette peine. Même si elle peut apparaître étrange. Du moins, à mes yeux.

    C’est que dans ce texte, madame Maroh affirme tout et son contraire. Je m’attarderai pourtant sur un seul point : celui de la représentation sexuelle à l’écran. Dans sa missive, l’auteure écrit :

    «Je ne connais pas les sources d’information du réalisateur et des actrices (qui jusqu’à preuve du contraire sont tous hétéros), et je n’ai pas été consultée en amont. Peut-être y’a t’il eu quelqu’un pour leur mimer grossièrement avec les mains les positions possibles, et/ou pour leur visionner un porn dit lesbien (malheureusement il est rarement à l’attention des lesbiennes). Parce que – excepté quelques passages – c’est ce que ça m’évoque: un étalage brutal et chirurgical, démonstratif et froid de sexe dit lesbien, qui tourne au porn, et qui m’a mise très mal à l’aise. Les hétéronormé-e-s parce qu’ils/elles ne comprennent pas et trouvent la scène ridicule. Les homos et autres transidentités parce que ça n’est pas crédible et qu’ils/elles trouvent tout autant la scène ridicule. Les seuls qu’on n’entend pas rire ce sont les éventuels mecs qui sont trop occupés à se rincer l’œil devant l’incarnation de l’un de leurs fantasmes.»

    Kechiche a pourtant filmé l’une des plus belles scènes de sexe de l’histoire du cinéma. Au-delà des «positions» et de la manière, très franche, il se tient au plus près de l’émotion sexuelle qu’éprouvent ces deux êtres, compatibles sur tous les plans. Et cela n’a rien de ridicule. Vrai qu’il y a eu quelques rires à la projection à laquelle j’ai assisté, lesquels traduisaient probablement davantage un étonnement plutôt qu’un rejet. Nous n’avons jamais rien vu de tel au cinéma.

    Et comme dans toute relation entre deux individus, il n’y a pas de mode d’emploi. Dans le cas d’Adèle et Emma, oui, c’est, disons, très «intense». Et l’on comprend vite que ces deux corps, ces deux âmes se réclament d’une passion qui ne pourra jamais être assouvie. À la sortie de la projection, certains spectateurs évoquaient, non sans nostalgie parfois, le souvenir d’une passion amoureuse et sexuelle vécue dans leurs jeunes années. C’est exactement ce qu’a traduit Kechiche à travers ces scènes.

    On comprend Steven Spielberg quand il a évoqué la notion de «privilège» lors de la conférence de presse du jury.

    «Avant tout, ce film nous propose une très grande histoire d’amour, a-t-il dit. Nous nous sentions privilégiés d’en être les témoins, pas gênés. Abdel fait écho à un amour profond, qui peut aussi parfois provoquer de profondes blessures.»

    Maintenant, Kechiche aurait-il osé filmer le sexe de façon aussi intime, aussi réaliste, si deux hommes s’étaient pris d’une passion aussi dévorante dans cette histoire ? Et si oui, son film aurait-il été accueilli de façon aussi unanime ? J’ose croire que si. Mais je n’en suis pas convaincu.

    Le droit moral

    Au delà de ça, La vie d’Adèle pose aussi la question du droit moral envers une œuvre de référence. Visiblement, Abdel Kechiche a très librement adapté la bd de Julie Maroh. C’est son droit le plus strict. Les médiums sont différents. Les œuvres se doivent d’exister par elles mêmes. Mais voilà : le cinéaste n’a pas mentionné le nom de l’auteure dans ses remerciements (encore une fois laborieux) sur la scène du Théâtre Lumière en recevant sa Palme. Elle s’en est offusquée. On peut la comprendre.

    Dans le journal Nice-Matin, pas plus tard qu’il y a deux semaines, Michel Legrand affirmait être encore blessé du fait que Jacques Demy lui aurait «interdit» de monter sur scène avec lui quand il a reçu sa Palme d’or pour Les parapluies de Cherbourg. C’était il y a 49 ans. Et ça lui fait encore de la peine.

    Nous sommes tous de petites bêtes fragiles.

    Les liens :

    Le choc Kechiche : sexe, amour et émotion.

    Gai paradoxe (Marc Cassivi)

    Les bleus de l’amour (Alexandre Vigneault)

    Julie Maroh en bref (Alexandre Vigneault)

    Stop au Kechiche bashing (Les Inrocks)

    Polémique Kechiche : le prix à payer pour la Palme d’or ? (Première)

    Compte Twitter : @MALussier


    • Sur l’extrait de mme Maroh, je suppose que nous aurions dû raisonner comme M Garrison?

      http://www.youtube.com/watch?feature=endscreen&v=7jieIbUnsXA&NR=1

    • J’ai bien des problèmes à accepter l’excuse de l’extrême exigeance envers les autres et envers soi-même pour expliquer les accusations de tyranisme, surtout lorsqu’on apprend en lisant l’article du Monde qu’il était pas mal moins exigeant envers lui-même lorsqu’il était le temps de payer aux employés leurs heures de travail. Un réalisateur est également un patron et ses responsabilités sont aussi importantes envers ses employés qu’envers son film.

      Oui, l’art est important mais pas au point de mériter une bulle que d’autre milieux de travail n’ont pas. Vous n’aimeriez pas que votre salle de rédaction devienne invivable sous prétexte que l’information, c’est important.

    • La scène pourrait être invraisemblable et belle à la fois, ce n’est pas une contradiction absolue. Elle la trouve invraisemblable et, par là, ridicule. J’ai regardé Animal Kingdom avec un ami dernièrement. Il trouvait certains éléments invraisemblables et le jugement a été presque automatique : le film est ordinaire. Il ne pense pas au second degré du scénario, à la mise en scène, à la photo, l’élément le coupe de toute autre appréciation. Il semble s’être produit le même phénomène pour Julie Maroh avec cette scène. Ça ne l’a pas empêché d’aimer l’ensemble : « [le film] est un coup de maître. »

      Est-ce qu’une personne noyée dans l’amertume dirait : « Il ne l’a pas déclaré devant les caméras, mais le soir de la projection officielle de Cannes il y avait quelques témoins pour l’entendre me dire “Merci, c’est toi le point de départ” en me serrant la main très fort. » Si elle dit « tout et son contraire », c’est peut-être qu’elle a des sentiments contradictoires ― c’est à mon avis bien visible. Ça arrive!

    • *les éléments invraisemblables le coupent

    • Toute cette polémique m’indispose sérieusement. Je ne comprends pas où l’on veut en venir au juste. On dirait un ramas d’égo blessés, chacun qui cherche à tirer la couverture de son côté. Je me demande aussi s’il n’y a pas un vieux fond de racisme latent, mais sur ce dernier point je peux certainement me tromper.

    • Faire de grands films n’exclue pas le fait d’être un asshole.
      Peut-être même que l’un ne va pas sans l’autre…….
      PTA (un génie doublé d’un immense douchebag) a rendu hommage à Upton Sinclair. Et son film était très librement inspiré de Oil.

      Pour avoir rencontré A.K., c’est pas le dude le plus gentil du monde. Ce qui n’enlève rien à son oeuvre.

      On peut glorifier l’oeuvre sans glorifier son créateur.

    • J’ai aussi de la misère avec l’argumentaire qui veut que sous prétexte de génie déclaré tout soit permis, sauf si tu es patron d’une entreprise qui n’a rien d’artistique. Parce que dans une entreprise normale, la loi sur le harcèlement psychologique existe parce que notre société dit que traiter les autres comme des moins que rien et les harceler pour augmenter leur productivité n’est pas acceptable. J’imagine que sous le prétexte artistique nous devons accorder une foule d’autres privilèges permettant à certaines personnes palmées de se comporter comme bon leur semble et redéfinir la loi dans leur petit entourage.

      Ce n’est pas comme si l’humanité ne pouvait survivre en l’absence d’une oeuvre artistique X produite par un de ces privilégiés. Et il ne faudrait surtout pas s’attendre à ce que les autres privilégiés le condamnent. Nous l’avons bien vu dans l’affaire Polanski. Toutes les dérives sont permises si tu peux aller te cacher sous ton «génie artisitique».

    • Rien ne vaut une bonne polémique qui coïncide avec un lancement. L’écrivaine, le réalisateur, les actrices, les producteurs et les artisans du film y gagnent tous.

    • Kechiche dans l’engrenage du starsystem. il doit être surpris, moi aussi. Cannes vit avec et s’arrange avec.

      Mon opinion, et je la partage, c.est que j’attends la version de sa femme de ménage ou de son jardinier. On verra.

      Cela ne devrait pas tarder ! :-) M-A. L.

    • Esprits chagrins ou casseux de party ?

      Par ailleurs, je ne déteste pas cela quand on vient briser une unanimité mais les critiques faites ne remettent pas en question cela.

      Le syndicat est probablement un peu opportuniste pour faire valoir ses critiques à ce moment là ? Tout le monde devrait savoir cela, les syndicats ne sont pas mieux que les patrons ils défendent leur bout de lard avec acharnement et sans faire de cadeaux à personne.

      Pour madame Maroh, c’est son blogue et il s’adresse d’abord à ses lecteurs. Ses sentiments sont un peu confus voir contradictoires ? C’est un peu normal, cela reste son bébé et même sa vie l’idée de départ. Kechiche en a fait une oeuvre autre qu’il s’est approprié et elle a donné son accord mais ne voit pas tout comme lui, notamment les scènes comportant des relations sexuelles. Bien là, c’est dans le domaine de l,intime et du personnel elle ne devrait pas généraliser à toutes les lesbiennes et aussi on est au cinéma donc dans le rêve, ce nest pas la réalité ou la vérité.

      Mais cela vient rejoindre la vérité des cinéphiles. On verra bien quand notre tour sera venu de faire le visionnement du film et si on aime ou pas. Si cela adonne aussi.

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