Marc-André Lussier

Archive du 12 avril 2013

Vendredi 12 avril 2013 | Mise en ligne à 15h10 | Commenter Commentaires (48)

Une question de respect et de dignité…

42 - Affiche

Il est simplement normal de réclamer que les films soient accessibles dans la langue parlée et comprise de la majorité de la population du Québec

Il y a des gens qui mêlent deux sujets dans une même discussion, bien que les dits sujets n’aient pratiquement rien à voir l’un avec l’autre. Établissons alors clairement les choses. D’un côté, il y a la problématique de l’accessibilité des films au public francophone du Québec. De l’autre, la discussion entre les adeptes des versions originales (avec sous-titres de préférence) et les versions doublées. Or, dès qu’on évoque le premier thème, important à mon sens, certaines personnes font un amalgame et s’empressent de nous écrire pour nous demander comment, mais ô diable comment, en tant que cinéphile, en sommes-nous venus à réclamer des versions doublées. Misère.

Je l’ai écrit très souvent au fil des ans, et chanté parfois sur tous les tons en dansant la claquette : à mes yeux, un doublage est une atteinte grave à l’intégrité artistique d’un film. Dans un monde idéal, le cinéphile devrait toujours avoir la possibilité de visionner un film étranger – même hollywoodien – avec des sous-titres plutôt qu’en version doublée. Personnellement, je vois toujours les films dans leur version originale. J’en suis incapable autrement. Si je rattrape un film anglo-saxon en Blu-ray, il se peut, pour certains films plus bavards (Lincoln par exemple) ou des films britanniques avec accents prononcés, que j’utilise alors l’option des sous-titres. Évidemment, la question ne se pose plus pour tous les films tournés dans une langue dont je n’ai aucune notion de base.

Un phénomène en croissance

Sauf que la discussion amorcée chez nous il ya quelques mois à cause de la sortie en salle de Lincoln en version originale seulement, ravivée cette semaine par la sortie – en anglais seulement – de 42, ne porte pas du tout là-dessus. Elle porte plutôt sur un phénomène apparemment en croissance, qui fait que les grands studios préfèrent désormais, plus souvent qu’à leur tour dirait-on, sortir chez nous des films en version originale anglaise seulement (sans sous-titres). Les carrières des films en salle étant de plus en plus courtes, les bonzes tiennent désormais à mesurer leur investissement avant de commander un doublage spécifiquement québécois.

Quand la grogne populaire est survenue au mois de novembre à propos de Lincoln, la compagnie Disney, qui distribue dorénavant les productions du studio Dreamworks, a finalement pu sauver la face en proposant au public francophone québécois – deux mois plus tard – la version de Lincoln doublée en France. Dans le cas de 42, les bonzes de Warner, qui ont visiblement manqué de jugement en ne mesurant pas l’intérêt que peut susciter l’histoire de Jackie Robinson à Montréal, n’ont pas eu autant de chance. Aucun doublage n’étant en cours de réalisation chez les cousins (ce serait une catastrophe de toute façon), le studio n’a plus de marge de manœuvre pour rectifier le tir. On doit en effet mettre quelques semaines pour réaliser un doublage. À ce qu’on me dit, une équipe québécoise entrerait en studio dès le 15 avril afin de réaliser celui de 42. Mais ce serait en prévision de la sortie du film en DVD…

Quelques coups de fil à des gens du milieu ont pu m’éclairer un peu. Comme dans tous les domaines, l’argent est ici le nerf de la guerre. Au Québec, le doublage d’un film destiné aux salles de cinéma coûte environ 75 000 dollars. Il faut multiplier cette somme par deux afin d’inclure les frais de marketing et de publicité, histoire de promouvoir le film dans les médias francophones. Coût total d’un doublage cinéma : 150 000 dollars. Quand le doublage est uniquement destiné au marché de la DVD et des plateformes «autres« que la salle de cinéma (c’est le cas de 42), le coût de réalisation baisserait alors de moitié. On doit investir environ 30 ou 35 000 dollars dans ces cas-là, sans avoir à débourser de sommes supplémentaires pour la mise en marché. Pourquoi le doublage est-il moitié prix quand on ne le destine pas à la salle de cinéma ? Je ne saurais vous dire. On me suggère qu’il pourrait s’agir d’une question technique, d’équipements moins chers, de cachets moins élevés pour les artisans…

Une question caduque ?

C’est dire que ceux qui distribuent des films plus fragiles, qui n’attireront pas obligatoirement assez de spectateurs pour rendre l’opération rentable, y pensent à deux fois avant de commander un doublage. Pour les films américains d’auteurs indépendants, il est bien évident que les circonstances ne s’y prêtent pas toujours. Pour eux, et pour la clientèle que ces films-là attirent habituellement, la solution des sous-titres reste la meilleure.

On peut évidemment prôner la circulation de copies sous-titrées, moins chères à produire, mais le fait est que les versions doublées connaissent habituellement beaucoup plus de succès au Québec. On peut le déplorer, mais c’est ainsi. L’habitude des sous-titres n’a jamais été créée auprès du public, surtout pas dans la catégorie du film hollywoodien. Les diffuseurs publics (Télé-Québec et Radio-Canada) ne présentent même plus de films sous-titrés dans leur programmation cinéma, soit dit en passant…

La question de l’accessibilité des films auprès du public francophone deviendra peut-être caduque un jour, d’autant que le jeune public est en vaste majorité bilingue ; du moins à Montréal. Mais tant que le français sera célébré chez nous, tant que la langue de Molière restera l’une des deux langues officielles de ce pays (aux dernières nouvelles, c’était encore le cas), il est simplement normal de réclamer que les films soient accessibles dans la langue parlée et comprise de la majorité de la population du Québec. Une simple question de respect et de dignité. De la même manière qu’il serait impensable de sortir un film en anglais seulement à Paris ou à Prague, ou d’en sortir un en français sans sous-titres à Toronto ou à Flin Flon, il devrait être aussi impensable d’exclure d’emblée une grande partie du public québécois en ne lui offrant aucune alternative.

Les liens :

Lincoln enfin en français mais

Une situation préoccupante (Marc Cassivi)

Pour ou contre le doublage ? (Jozef Siroka)

Chadwick Boseman : la peau d’une icône

Des honneurs montréalais pour Jackie Robinson


Lien YouTube.

Compte Twitter : @MALussier

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