Marc-André Lussier

Archive du 5 avril 2013

Vendredi 5 avril 2013 | Mise en ligne à 15h09 | Commenter Commentaires (10)

Vers une «bessonisation» du cinéma québécois ?

Transporter - 1

Jason Statham dans The Transporter
(Photo : Lionsgate)

Un cinéaste peut être parfaitement fidèle à son univers créatif, même s’il tourne dans une langue étrangère

C’était il y a moins de trois mois à peine. Le 17 janvier. Une petite délégation de journalistes québécois s’est dirigée vers La Plaine Saint-Denis en banlieue parisienne. Aux studios TSF nous attendaient le producteur Roger Frappier, deux jeunes cinéastes québécois (Julien Demers-Arsenault et Sébastien Denault), ainsi qu’un invité de marque : le dessinateur Fred. Au programme, l’annonce d’un projet ambitieux : l’adaptation au cinéma de la célèbre bande dessinée Philémon. La nouvelle se révélait pour le moins surprenante. Jusque là, Fred n’avait jamais laissé le moindre espoir à tous ceux – nombreux – qui étaient venus cogner à sa porte pour tenter d’obtenir son consentement.

Malgré les ennuis de santé qu’il a connus au cours des dernières années, il était enjoué monsieur Fred. L’œil vif, toujours charmeur, il ne cachait pas son enthousiasme après la présentation aux journalistes de l’extrait en relief que les deux jeunes téméraires d’outre-Atlantique ont concocté pour le convaincre. Un peu dur d’oreille, monsieur Fred répondait aux questions en laissant parfois dériver son imagination sur quelques lettres moins fréquentées. Nous buvions ses propos comme du petit lait, trop heureux d’avoir l’occasion de rencontrer le célèbre dessinateur en chair et en os.

Philémon - 1

De leur côté, producteur et cinéastes font valoir leur vision du projet. Le film sera une adaptation en live action de la bande dessinée, donc, en grande partie tourné en prise de vue réelle, avec de vrais acteurs, dans de vrais décors. Avec effets visuels numériques (animation 3D, images de synthèse, etc.) et effets spéciaux analogues captés à la prise de vue (maquettes, marionnettes, animatroniques, etc.). Ils comptent en outre emprunter une facture visuelle plus «organique que numérique», vintage et moderne à la fois, un peu comme si le film avait été tourné selon les modèles des années 70 et 80, mais avec la technique d’aujourd’hui. On projette aussi tourner le film en stéréoscopie. Tout cela est indiqué dans les documents remis aux journalistes.

Et la question qui tue…

Puis, notre collègue Michel Dolbec, de la Presse canadienne, a posé une question qui, franchement, ne serait venue à l’esprit de personne dans les circonstances.
- «Et ce sera tourné en français ?», demande-t-il.
La réponse ? Non.

Devant les journalistes, un peu médusés, Roger Frappier explique que Demers-Arsenault et Denault écriront d’abord leur scénario en français même si le film sera tourné dans la langue de Shakespeare. Un scénariste anglophone sera ensuite embauché et devra respecter l’esprit des dialogues à la lettre. La distribution n’est pas encore précisée, mais des acteurs hollywoodiens et internationaux pourraient être pressentis.

«Un projet comme celui-là requiert un grand budget, a-t-il fait valoir sans toutefois avancer de chiffres. Nous comptons coproduire ce film avec la France, mais aussi avec d’autres pays. Et puis, les films doublés n’obtiennent aucun succès dans les pays anglo-saxons, alors que les autres y sont déjà habitués. Tintin a obtenu beaucoup de succès en France l’an dernier et il a pourtant été tourné en anglais.».

La différence, importante à mon sens, est que Tintin était une production entièrement hollywoodienne. Qui n’a pas été tournée en live action. Aussi, le personnage étant peu connu dans le reste de l’Amérique du Nord, Tintin a obtenu un très grand succès dans l’espace francophone (au Québec notamment), c’est vrai, dans quelques pays d’Europe et d’Asie aussi, mais il s’est royalement planté en Amérique.

L’idée fait son chemin

Cela dit, il existe quelques écoles de pensée à cet égard. Le dessinateur et cinéaste Johann Sfar avait suscité une polémique l’automne dernier en prônant ni plus ni moins qu’une «bessonisation» du cinéma français. «L’anglais n’est pas la langue des Américains ; c’est la langue du cinéma.», avait-il écrit. Sa vision concordait en tous points avec celle de Luc Besson. Depuis des années, le réalisateur de The Fifth Element produit des films destinés au marché international, qui n’ont souvent plus de «français» que les noms des artisans qui figurent au générique dans les catégories techniques.

Au Québec, l’idée commence à faire son chemin aussi. David La Haye, fervent partisan d’Option nationale (si l’on se fie à ses tweets !), me disait récemment être favorable à ce modèle d’affaires à titre de producteur. Roger Frappier, qui semble se sentir à l’étroit dans le contexte de production québécois, compte visiblement élargir son terrain de jeu aussi.

Faut-il s’en inquiéter ? Oui et non. Un cinéaste peut être parfaitement fidèle à son univers créatif, même s’il tourne dans une langue étrangère.  Lars Von Trier le prouve depuis des années. En revanche, certains cinéastes ne parviennent jamais à être aussi pertinents dans une autre langue que la leur. Les films anglophones de Denys Arcand ne sont pas à marquer d’une pierre blanche dans sa filmographie. Pedro Almodovar a toujours refusé de tourner un film dans une autre langue que l’espagnol.

Quand un cinéaste peut faire sien un scénario qui aborde des thèmes qui lui tiennent à cœur, la langue importe peu à mon avis. The Good Lie, dont le tournage commence lundi, portera assurément la griffe de Philippe Falardeau. On peut en dire tout autant de An Enemy (Denis Villeneuve), Dallas Buyers Club (Jean-Marc Vallée) ou, évidemment, Delivery Man (Ken Scott), le remake de Starbuck.

Le danger réside plutôt dans cette volonté présumée de concevoir sciemment des films peu distinctifs, sans identités, destinés à séduire par tous les moyens un public international (ou l’idée qu’on s’en fait), quitte à s’effacer soi-même. Je ne mets évidemment pas le projet de Roger Frappier dans cette catégorie-là, mais j’avoue quand même être sceptique face à ce choix de la langue anglaise pour Philémon.

Le plus triste, c’est qu’on ne saura jamais ce que Fred pense de tout ça. Celui qui affirmait avoir «de l’encre de Chine à la place du cœur» disait tenir à conserver un droit de regard sur la suite des choses. «Il faut maintenant voir comment jouent les personnages, prévenait-il. Je suis comme un metteur en scène : si les personnages ne sont pas bons, je les mets à la porte !»

Les liens :

L’anglais, la langue du cinéma ?

Un film rentable ? Au Québec ? Ben voyons !

Philémon sera porté à l’écran par des Québécois

Philémon orphelin (Alexandre Vigneault)

Interview radiophonique de Fred (émission Médium Large du 23 janvier)

Compte Twitter : @MALussier

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