Marc-André Lussier

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    Journaliste à La Presse depuis 1995, Marc-André Lussier est fou de cinéma...
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    Mercredi 30 janvier 2013 | Mise en ligne à 21h51 | Commenter Commentaires (4)

    Un devoir pour les Canadiens français !

    Lumières ville - Affiche

    Récemment, une amie me faisait part du plaisir qu’elle prenait à regarder les très vieux films québécois, disponibles dans le répertoire Éléphant. Vous connaissez sans doute ce projet remarquable (piloté par Québecor) dont le mandat est de numériser les films produits chez nous et de les rendre accessibles, notamment via le service Illico. Le catalogue s’enrichit de mois en mois. On peut même y voir des films plus contemporains, pratiquement introuvables, comme La cuisine rouge (Paule Baillargeon) ou Bar salon (André Forcier).

    Chantal a été particulièrement fascinée par un film intitulé Les lumières de ma ville. Ce drame romantique a été produit en 1950 alors que le «Canada français» tentait timidement une percée dans le merveilleux monde du cinéma. Elle m’a posé des questions sur ce film auxquelles je n’ai pu répondre que de façon approximative. Or, il se trouve que ce film a déjà été présenté dans le cadre de Plein cadre, l’une des premières séries diffusées à Canal D, à l’époque où, nouvellement entrée en ondes, la chaîne présentait aussi des longs métrages. Jean-Claude Lord faisait les présentations à l’écran; j’étais le recherchiste. Combien d’après-midi et de soirées ai-je passé dans la salle d’archives de la Cinémathèque québécoise, à éplucher toutes les coupures de presse ?

    En fouillant dans mes archives personnelles, je suis tombé sur le dossier de recherche que j’avais produit à l’époque à propos du film de Jean-Yves Bigras. C’est trop drôle. En voici quelques extraits :

    Le contexte :

    À l’époque de la sortie, en 1950, Les lumières de la ville a fait l’objet d’une véritable campagne patriotique. Qu’on en juge par les textes publicitaires de l’époque :

    «Dans quelques instants, l’écran de cette salle sera illuminé par Les lumières de ma ville, un film imaginé, réalisé, interprété par des Canadiens français. Les lumières de ma ville est entièrement le fruit d’un long et patient travail d’une équipe de jeunes techniciens et artistes canadiens français qui, travaillant jour et nuit avec acharnement et enthousiasme, ont voulu prouver que les Canadiens français pouvaient réussir et briller au cinéma.»

    Fait inusité, on incitait même les gens à débourser un léger supplément sur le tarif habituel : «Depuis des années, pouvait-on lire dans la publicité, vous réclamez du cinéma exclusivement canadien français. Et vous avez raison d’insister. C’est votre droit. Les lumières de ma ville répond magnifiquement à votre appel. Avec crânerie, avec talent et courage, une équipe de jeunes a réalisé ce film. Cette équipe doit-elle vivre ou mourir ? La réponse vous appartient. Cette équipe ne vous demande rien… sinon l’encouragement de votre présence et celui de vos applaudissements. Rien… sinon un supplément de quelques cents (pas même le coût d’un paquet de cigarettes).»

    Pour bien enfoncer le clou, on parlait carrément de «devoir». Un texte non signé, affiché à l’entrée des salles (qu’on présume avoir été écrit par le réalisateur), disait ceci :

    «Je m’adresse à tous mes compatriotes. Le film Les lumières de ma ville est le fruit du travail d’une équipe de jeunes Canadiens français qui entendent prouver que nous pouvons briller et réussir au cinéma comme en d’autres domaines. Ces jeunes méritent votre encouragement total. Voir ce film, en parler, le recommander à vos amis, est votre devoir. C’est tout ce que je vous demande, vous n’avez pas le droit de leur refuser un tel appui. De votre encouragement dépend l’avenir immédiat de ces talentueux Canadiens français. Ou ils continuent dans ce domaine, ou ils abandonnent. C’est à vous, mes compatriotes, de donner la réponse. Les lumières de ma ville a été conçu et réalisé par ces jeunes gens. Ils n’ont pas failli à la tâche. À vous d’en faire autant.»

    Comme chantage émotif, on peut difficilement faire mieux…

    Le réalisateur Jean-Yves Bigras (extraits) :

    … fort de son expérience, il se sent prêt pour réaliser seul un long métrage. Ce sera Les lumières de ma ville. La critique est plutôt sévère et le public aussi. Bigras se tourne alors vers un autre projet : La petite Aurore l’enfant martyre en 1951, succès emblématique du cinéma québécois des années 50…

    La critique :

    Contrairement à ce qu’on pourrait croire, la critique n’a pas vraiment entendu les appels au patriotisme qu’ont lancé avec fracas les artisans du film. Dans Le Canada, Rolland Côté affirme carrément que «nous ne pouvons pas faire du cinéma sans l’aide de cinéastes de l’extérieur, qu’ils viennent de Hollywood, Londres, ou Paris…»

    Dans Le Droit, la journaliste Elsie R. avoue avoir envie de dire «la fierté que j’ai ressentie à regarder évoluer sur l’écran nos artistes». Cela dit, elle trouve l’action «un peu lente». «Le scénariste, écrit-elle, aurait peut-être dû ajouter quelques phrases par-ci par-là pour boucher des trous»…

    Dans La Presse, on relève certaines naïvetés et des maladresses techniques évidentes. Toutefois, ce film «marque un progrès réel sur les essais précédents.»

    Comme dirait l’autre, il faut parfois savoir d’où l’on vient pour comprendre où l’on va. Ouf !

    Fiche Éléphant Les lumières de ma ville (avec bande annonce)

    Compte Twitter : @MALussier


    • Sûrement aussi minable que le film “Aurore”. Mais n’a pas connu le succès de l’autre. Allez savoir. Il faut un début à tout. Et ça, minable ou pas, il faut le faire.

      Ah quand vous parlez de Canal D j’ai la nostalgie de qu’aurait pu être TFO aujourd’hui.

      J’adorais le cinéma à Canal D au début sans pause. Dommage, ils ont adopté une autre approche, celle de se plaindre comme dans un mélodrame minable finalement. Ça l’air de faire leur affaire.

    • Éléphant, un projet remarquable ? Euh, oui et non… Vidéotron s’approprie allègrement les fleurons de notre cinématographie mais ne les rend disponibles qu’à ses abonnés. Ou comment faire des $$$ en se foutant royalement du reste de la population qui se retrouve par conséquent condamné à ignorer plusieurs oeuvres du cinéma québécois. À quand l’accès de ces films sur DVD ? (On peut toujours rêver…).

    • Pour répondre à Richais: Vidéotron ou Québecor ne tire aucun avantage financier d’Éléphant. C’est une œuvre purement philanthropique. Et bientôt, les films seront disponibles aux mêmes conditions sur des plateformes qui ne leur appartiennent pas. Notre ambition: qu’Éléphant soit disponible partout où la technologie le permet. C’est une affaire de passion, pas de $$$

    • Merci, M.-A. Lussier de reconnaître le travail d’Éléphant. Et merci de ces notes savoureuses de votre temps de recherchiste. Notes que vous devriez verser sur Éléphant afin qu’elles restent disponibles pour toujours ainsi que le souvenir de ces techniciens dont Jean-Yves Bigras que j’ai bien connu et qui est certes lui-même, avec Roger Garand, à la source de cette supplique nationaliste. C’était aussi ce que nous pensions, nous les cinéastes, dans les années 60, mais nous n’osions pas le dire comme ça.

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