Marc-André Lussier

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    Vendredi 16 novembre 2012 | Mise en ligne à 22h28 | Commenter Commentaires (5)

    Argo…. ou Jamais sans mon Ben !

    Argo - 1

    Ben Affleck à la douane iranienne

    Plus le vilain de l’histoire est brillant, meilleur sera le film. Javier Bardem confirme cet adage de façon grandiose en composant dans Skyfall l’un des rivaux les plus redoutables que James Bond aura eu à confronter en 50 ans de carrière. Mais il n’est pas seul dans sa catégorie. Rappelons-nous seulement Heath Ledger. Et son incarnation terrifiante du Joker dans The Dark Knight. Pour mieux mettre en valeur les vertus de ses héros, Hollywood a toujours fait appel à de sombres sbires. Au cœur de ces histoires où se battent gentils et méchants, dans lesquelles toute nuance est écartée d’emblée, l’incarnation du mal emprunte habituellement les traits d’individus malveillants dont les actions n’engagent qu’eux mêmes. L’ennui, c’est que le cinéma américain a souvent tendance à utiliser le même mode d’emploi quand vient le moment d’évoquer à l’écran une histoire «basée sur des faits réels».

    Un pavé dans la mare
    Récemment, le populaire animateur canadien Jian Ghomeshi a jeté un pavé dans la mare en dénonçant dans le Globe and Mail le manichéisme avec lequel on dépeint le peuple perse dans Argo, le film de Ben Affleck. L’animateur de l’émission Q à CBC, né de parents iraniens, s’étonnait aussi qu’aucun critique n’ait relevé ce fait déplorable. Il est vrai que Argo, probablement le film le plus surestimé de la saison, a été plébiscité par l’ensemble de la presse. Sur le site Rotten Tomatoes, qui recense les critiques publiées partout en Amérique du Nord (sauf celles du Québec bien entendu), le divertissant thriller obtient une cote d’appréciation de 95%. On taquine le barème soviétique ici.

    Or, Argo souffre du syndrome dont sont atteintes la plupart des productions restituant à l’écran un épisode véridique. Cette approche, désignée par la formule fourre-tout du «inspiré d’un fait vécu», permet à la fois de crédibiliser le récit en faisant écho à un pan de l’histoire récente, tout en dédouanant leurs auteurs de tout détournement. Ces derniers peuvent ainsi tordre impunément la réalité, se livrer à une dramatisation grandguignolesque, voire même pratiquer à leur guise le révisionnisme historique. Le chapeau de la «fiction» fait ici foi de tout. Et confère aux artisans du film une immunité totale.

    Oui c’est vrai. Six citoyens américains ont bel et bien trouvé refuge à l’ambassade canadienne de Téhéran en 1979, au moment où l’Iran était en pleine ébullition. Ghomeshi loue d’ailleurs l’effort qu’a fait Affleck pour expliquer un peu au début du film le contexte historique ayant mené à la révolution iranienne, notamment le caractère impérialiste de l’influence américaine dans le pays au cours du 20ème siècle.

    «Ces efforts sont de courte durée», fait toutefois remarquer l’animateur dans sa missive. «Aurait-il été pertinent d’apprendre pourquoi les jeunes Iraniens étaient choqués du fait que les États-Unis offrent l’asile à un shah dictateur qu’ils ont mis tant d’efforts à renverser ? Aurait-il été utile d’expliquer que ce ne sont pas tous les Iraniens qui soutenaient l’ayatollah Khomeini ? Ou que cette révolution était essentiellement une révolution populaire à laquelle participaient au début des démocrates libéraux, des féministes, des nationalistes, des socialistes et ouvriers ? Que cette révolution fut ensuite récupérée par les mollahs et les extrémistes pour mener à la république islamique que nous connaissons aujourd’hui ?»

    Jian Ghomeshi a mille fois raison. Tous les personnages iraniens montrés dans Argo sont grossièrement dessinés. On en tire un portrait collectif répugnant. «Le but était de pointer les méchants de l’histoire, ajoute l’animateur. Plus spécifiquement dans ce cas-ci, les Iraniens. Tous sans exception.»

    Un constat regrettable
    Critiquer un régime est une chose ; insulter l’ensemble d’un peuple de plus de 75 millions d’habitants en est une autre. Il y a une vingtaine d’années, Jamais sans ma fille, aussi inspiré d’une «histoire vécue», avait suscité le même genre d’indignation. Depuis cette époque, l’Iran a officiellement intégré «l’axe du mal» dans l’imaginaire collectif occidental, gracieuseté de George W. Bush et du suave Mahmoud Ahmadinejad. Caution morale en main, Hollywood n’a désormais plus aucun scrupule.

    Ce constat est d’autant plus regrettable que Ben Affleck a visiblement pris soin de construire l’histoire d’Argo de façon crédible au départ. Tout ce capital est toutefois gaspillé par la mise en place d’un dernier acte complètement ridicule. Les fameux «faits réels» ayant pris le bord depuis longtemps à cette étape, les personnages – iraniens en particulier – semblent alors tout droit sortir d’une bande dessinée. Plus rien ne tient.

    On peut être insulté en tant qu’Iranien. On peut aussi être insulté en tant que cinéphile.

    Argo is crowd-pleasing, entertaining – and unfair to Iranians (Jian Ghomeshi)


    Lien YouTube.

    Compte Twitter : @MALussier


    • “les personnages – iraniens en particulier – semblent alors tout droit sortir d’une bande dessinée”

      Et on peut aussi être insulté en tant qu’amateur de bande dessinée, à ce que je vois.

      M. Lussier, la bande dessinée, à l’instar du cinéma, de la littérature, de la musique et de toutes les formes d’art n’est pas constituée que d’un ramassis de personnages stéréotypés, tout en muscles ou en seins (selon le genre). C’est comme si vous disiez “les personnages – iraniens en particulier – semblent alors tout droit sortir d’un roman”, en vous référant aux écrits de Barbara Cartland, parce que votre connaissance de la littérature se limite aux romans Harlequin.

      De grâce, laissez la bande dessinée tranquille. Ce n’est pas de sa faute si Ben Affleck fait des mauvais films.

    • Tout à fait d’accord.

      Argo est divertissant, sans plus. Je n’arrive pas à comprendre les critiques élogieuses à l’égard de ce film. Le réel synopsis, au fond, est bien simple :

      « Argo : l’histoire de 6 personnes qui traversent les douanes à l’aéroport sans difficulté. »

      Excitant? On tente de créer tout un suspense autour de cette trame, mais on comprend assez vite qu’il ne s’agit là que d’effets cinématographiques et de fiction destinée à ajouter un peu de tension à une histoire sans doute intéressante du point de vue historique, mais qui se transpose très mal à l’écran. Mais quand on connaît déjà l’issue historique, alors tous ces moments de suspense ne font aucun effet sur le cinéphile parce qu’on sait qu’ils vont tous s’en sortir de toute façon.

    • Vous devriez plutôt dire :”tout droit sortir d’un film d’action de Chuck Norris”. Comme ça vous pourriez choquer un public différent :P

      :-)) M-A. L.

    • En 1981 Jean Pelletier et Claude Adams m’avaient fait vibrer en dévorant leur livre: “Evadés d’Iran” qu’on avait par la suite surnommé le grand coup du Canada.

      Je n’ai pas encore vu “Argo” because english ongly. Quand je verrai le film il sera traduit et mes efforts de concentration seront toutes aux images plutôt qu’à la compréhension des dialogues. Il m’est impossible de faire deux choses à la fois, autrement je bougonne et deviens irritable.

      Le film a déjà été glorifié au point d’être oscariable.

    • (Attention: ce commentaire comporte des détails sur le film)

      Je tiens tout d’abord vous dire que j’aime bien lire votre blogue même si je ne suis pas un expert en cinéma. En ce qui à trait au sujet de la critique du film Argo, je crois que l’analyse de M. Ghomeshi comporte plusieurs faiblesses et je crois que qu’elle démontre une certaine myopie intellectuelle. Par ailleurs, cette myopie est ironiquement similaire au corollaire de la critique faite envers M. Affleck. Au départ, je crois qu’il est vrai que le cinéma commercial à une trop grande tendance à présenter une vision tronquée de la réalité, même lorsqu’un film est dit “basé sur des faits réels” (contrairement à ce que vous avancez dans votre texte, je crois qu’il est trop réducteur, a priori, de n’assigner cette faute qu’au cinéma américain). Cependant:
      1. Il est faux d’écrire que tous les personnages iraniens du film Argo sont montrés sous un angle négatif (c’est peut-être trop étroit comme lecture, mais je crois que ce point est valide). Personnellement, je crois que le personnage le plus “héroïque” du film est la servante iranienne qui travaillait pour l’ambassadeur canadien. Cette femme est montré dans le film en train de protéger la fuite des représentants consulaires américains au péril de sa sécurité sans qu’il soit démontré qu’elle ait eu quelque chose à gagner. Il aurait été facile pour une personne dans sa situation de dénoncer. Par ailleurs, la fin du film la montre en train de fuir le pays (à tout le moins une indication implicite qu’il n’était plus sécuritaire pour elle de rester).

      En sous point, je tiens à répondre à la critique évidente qui me sera porté: il ne faut pas tout prendre au pied de la lettre. Pour répondre à cette contre-critique, j’ai deux arguments. Le premier est le texte même de M. Gomeshi: ” In Argo, somewhere amid the exciting escape of six sympathetic American victims, we are treated to hordes of hysterical, screaming, untrustworthy, irrational, bearded and lethal antagonists. … The point is, these are the villains. Or more specifically, the Iranians. All of them. There is not one positive Iranian subject in the entire story.” Ces mots, accusateurs et n’invoquant aucune nuance, sont faux. mon deuxième argument est le suivant: si M. Gomeshi à droit à une certaine marge de manoeuvre dans sa perception des événements tel que présenté dans le film, alors pourquoi n’accordons-nous pas cette même marge de manoeuvre à M.Affleck dans sa perception des événements survenus en 1979. Cet argument sera plus amplement développé au point 4 (He oui, il va y avoir 4 points. Joie).

      2. M. Gomeshi indique dans son texte qu’il reconnait que M. Affleck à fait un certain effort dans la présentation des événements ayant mené à la révolution. Il indique cependant que les efforts sont vains de par des séquences subséquentes dans le film (principalement celles montrant les démonstrations près du bazar, la mise à feu du drapeau américain et l’assaut contre individu ayant des traits “moyen-orientaux” par une foule aux États-Unis). Pour répondre aux trois éléments mentionné ci-dessus, j’utiliserais deux arguments:
      a. Pour la scène du bazar et des manifestations, je crois qu’il faut se placer dans la peau des 6 américains en cavale pour comprendre l’intention du directeur. Imaginez un individu qui ait passé des semaines enfermés dans une maison, dont des lapses de temps significatif caché dans une planque sans lumière, après avoir été “pourchassé” par une foule hystérique, qu’il ait vu des connaissances trainés devant des tribunaux extrajudiciaires et que certains de ceux-ci se soient trouvés devants des plotons d’exécution, ledit individu ne devrait-il pas voir un quelconque assemblement de plus de 4 (ou 5) individus comme étant “dangereux”?
      b. Les séquences montrant les aspects les plus troublants de la révolution et de la tension qu’elle générait à l’époque (manifestations violentes, fausses exécutions, assauts contre des individus associé à “l’ennemi”) sont principalement appuyés par des images d’archives, donc présumés vraies. Je ne suis né que dans le milieu des années 80 alors mes connaissances sur les événements de 1979 ne sont basées que sur mes cours d’histoire et ma culture générale. J’ai vu le film avec mes parents et ils m’ont dit après le visionnement que ces séquences d’archives démontraient avec justesse la tension présente à l’époque en ce qui à trait avec la révolution iranienne. J’ai de la difficulté à critiquer un film qui se clame “basé sur des faits réels” parce qu’il nous montre des éléments jugés “trop” provocateur.

      Encore une fois, en réponse préventive à la critique qui me sera fait la vision du directeur est trop étroite je répondrai à cette critique au point 4.

      3. M. Gomeshi critique que l’allure bestiale des foules. Je ne sais pas si c’est parce que M.Gomeshi n’a pas beaucoup d’expérience dans ce domaine, mais je peux vous dire par expérience personnelle, pour avoir passé les premières 10 années de ma vie dans un pays au prises avec des forces révolutionnaires (le Pérou) que cela est assez conforme avec la réalité. La révolution, c’est sale (cela ne veut pas dire qu’elle ne mérite pas d’être mené dans certaines circonstances). La révolution, c’est l’anarchie. C’est de voir l’armée (ou des forces insurrectionnelles) défoncer ta porte la nuit pour t’emmener dans les ténèbres, c’est de ne pas vouloir qu’un de tes parents aille au marché acheter du lait parce qu’il est possible qu’une bombe explose, c’est de s’assoir à son pupitre un matin et s’apercevoir qu’il manque un élève sans savoir s’il sera revu un jour (et je ne mentionne pas les événement les plus nauséabonds d’une lutte révolutionnaire ou encore pire, l’expérience de gens vivant dans les zones rurales). Tout ça pour dire, le chaos présenté dans le film Argo me semble être assez réaliste pour que les libertés artistiques prises par le directeur puissent être pardonnées.

      4. Le dernier point est court, mais j’ai d’autres trucs à faire alors mea culpa. Un film dit “basé sur des faits réels” n’est pas un documentaire. C’est, idéalement, la vision d’un individu sur des événements s’étant produits. M. Gomeshi à raison quand il dit que M. Affleck aurait pu passer plus de temps à nuancer les forces en présence en Iran en 1979. C’est sa vision, c’est ma vision, mais ce n’est pas matériel parce que ce n’est pas la vision de M. Affleck! C’est peut-être un film commercial, mais il demeure que c’est un film. J’ai beaucoup de difficulté à dicter à un quelconque directeur, peu importe le sujet et peu importe l’objectif du directeur sur comment traiter son sujet. La critique de M.Gomeshi est sur les faits historiques. Ceux-ci sont, dans ce contexte bien spécifique, inutiles.

      Une acceptation de cette critique ouvre la porte aux questions suivantes: combien de temps aurait-il fallu consacrer à nuancer la révolution avant que le film commence? 5 ou 10 minutes? Est-ce une fonction du temps du film? est-ce que 3.4% du temps du film suffisant ou vaut-il mieux que ça soit au moins 5.5%? Quels critères factuels faut-il qu’un film respecte pour qu’il puisse clamer s’être basé sur des “faits réels”? Un film “basé sur des faits réels” sur Robespierre débutant en 1793 et ne passant que 30 secondes sur le début de la révolution française devrait-il être critiqué pour cela? Si la situation du film Argo est différente de par le contexte géopolitique, alors est-il acceptable que le contexte géopolitique dicte des limites aux créateurs d’oeuvres d’art?
      En conclusion, je crois que certains de vos lecteurs pourront discuter des affirmations et de mes questions de manière plus éduquée. Je crois cependant que la critique de M. Gomeshi est basée sur une vision très sélective du film Argo qui tend à éliminer du film des portions non négligeables du film et en réinterprétant le contexte historique selon sa vision. Je ne crois pas que ces failles soient causées par une quelconque mauvaise foi, mais par sa proximité au sujet abordé. Je crois que je serais moi-même très à risque de réduire à une version manichéenne un film traitant de la révolution maoïste au Pérou. J’espère que la lecture de mon texte n’a pas été trop pénible.

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