Marc-André Lussier

Archive, novembre 2012

Vendredi 30 novembre 2012 | Mise en ligne à 9h40 | Commenter Commentaires (10)

Lincoln enfin en français mais…

Lincoln - Affiche

Ma chronique hebdomadaire. À la fin de cette entrée de blogue, j’évoque aussi un élément supplémentaire dans ce dossier.

Vous avez été nombreux à déplorer l’absence de copies sous-titrées ou doublées en français du plus récent film de Steven Spielberg Lincoln. Votre déception est d’autant plus justifiée qu’une maîtrise parfaite de la langue anglaise est nécessaire afin d’apprécier à sa juste mesure ce drame historique. Le scénario de Tony Kushner comporte en effet des pages et des pages de dialogues. Et fait valser de nombreux personnages comme autant de ramifications d’un système politique complexe, dont le mode de fonctionnement est unique au monde. Les férus d’histoire et les aficionados de la politique américaine sont évidemment ravis, mais le film apparaît quand même extrêmement bavard au commun des mortels. D’où l’importance pour nous d’un accès dans la langue de Molière.

Une bonne et une moins bonne nouvelle à ce propos. Commençons par la bonne : le studio Disney, qui relaie maintenant les films produits par Dreamworks (compagnie fondée en 1994 par Steven Spielberg, Jeffrey Katzenberg et David Geffen), a finalement décidé de sortir Lincoln en version française au Québec. La moins bonne maintenant : il faudra patienter jusqu’au 18 janvier 2013, soit deux semaines avant la sortie du film en France.

Pas besoin de posséder un diplôme en ingénierie pour résoudre l’équation. Les bonzes de Disney, un studio à qui l’on attribue habituellement une excellente fiche au rayon des doublages réalisés au Québec, n’ont visiblement pas cru au succès potentiel du film auprès du public francophone. D’où la décision de ne pas prendre le risque d’investir dans un doublage québécois sans la certitude de pouvoir le rentabiliser. Au moment où Lincoln a pris l’affiche, le 16 novembre, on avait quand même laissé entrevoir aux médias francophones la possibilité d’une sortie ultérieure en version française. «Peut-être», nous avait-on dit sans toutefois donner la moindre précision. Dans 99% des cas, ce «peut-être» veut dire «jamais».

Est-ce le tollé ? Est-ce la pression exercée par des cinéphiles francophones mécontents ? Toujours est-il que Disney, dans un geste qui ramène le souvenir d’une époque où les films prenaient l’affiche en version française avec des semaines de retard, proposera au public québécois la version traduite en France. Ce cas de figure est aujourd’hui devenu très rare.

Vérification faite auprès de la Régie du cinéma du Québec, la disposition sur l’exploitation des films en version originale est toujours en vigueur, même de nos jours. Celle-ci stipule qu’un distributeur peut mettre à l’affiche un film tourné dans une langue autre que le français pendant 45 jours. Une fois ce délai passé, il ne peut garder qu’une seule copie à l’affiche, ou alors, mettre obligatoirement à l’affiche le même nombre de copies en version française.

Il faut sans doute remonter à très loin pour retrouver une situation semblable. Nous vivons à une époque où les carrières des films en salle sont très courtes, même pour les superproductions. La plupart des longs métrages prennent maintenant l’affiche simultanément dans les deux versions. Quand, au moment de l’implantation de cette loi, les studios se sont rendus compte de la rentabilité de la chose (les versions doublées attirent toujours plus de spectateurs que les versions originales sur le territoire québécois), l’industrie québécoise du doublage de films a aussi pris du galon. Tout le monde y a trouvé son compte, mis à part les adeptes du sous-titrage (c’est une autre histoire).

Or, peut-être est-ce seulement une impression, mais à une époque où tout passe à la vitesse de l’éclair, les studios semblent aujourd’hui être un peu plus frileux dans leurs investissements. Il y a quelques semaines, le studio Warner annonçait aux médias québécois la sortie de Cloud Atlas en version originale anglaise seulement, même si quelques copies sous-titrées en français ont finalement circulé. S’il est plutôt compréhensible que de petits studios sortent des films indépendants américains en version originale sans ne jamais dépasser le délai prescrit de 45 jours, on a en revanche du mal à expliquer pourquoi des productions ambitieuses, réalisées par de grands noms (Wachowski, Spielberg) ne prennent pas directement le chemin des studios de doublage québécois. Il en irait pourtant de leur intérêt. Et du nôtre.

Supplément : Pendant des années, Steven Spielberg a refusé de faire doubler ses films au Québec. Pour des raisons qui lui appartiennent. Woody Allen fait de même (encore aujourd’hui). Dans le cas de Lincoln, on ne peut toutefois évoquer l’argument d’une version réalisée en France qui n’aurait pas été prête à temps pour la sortie nord-américaine. Tout simplement parce que Spielberg a donné son consentement pour des doublages québécois depuis Indiana Jones and the Kingdom of the Crystal Skull. L’an dernier, le doublage de War Horse (premier film de Spielberg distribué par Disney depuis l’attribution du contrat de Dreamworks) a aussi été réalisé au Québec. Un doublage «local» aurait ainsi pu être envisagé dans le cas de Lincoln.

La bande annonce de Lincoln (avec s.t.f). Le studio Fox distribue les films Dreamworks en France (d’où la présence du logo).


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Mardi 27 novembre 2012 | Mise en ligne à 9h37 | Commenter Commentaires (4)

Oscars : la course se précise…

Les Misérables - 1

Hugh Jackman dans Les Misérables

Oubliez les campagnes électorales de plusieurs millions de dollars visant à attirer l’attention des membres de l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences. Suffit parfois d’une projection – une seule – pour passer «d’inexistant» à «favori» dans la prochaine course aux Oscars…

Ce week-end, j’étais à New York. À ce temps-ci de l’année, les conversations avec les collègues américains tournent essentiellement autour de notre activité favorite : donner un avant-goût de nos listes respectives des 10 meilleurs films de l’année, et évoquer les oeuvres qui risquent d’obtenir des nominations aux Oscars…

Les Américains ayant moins accès que nous à l’offre internationale (ou est-ce une simple question de désintérêt?), plusieurs d’entre eux m’ont confié avoir beaucoup de mal à trouver dix films dignes de figurer sur une liste des meilleurs films de l’année. Oui The Master, oui Beasts of the Southern Wild. Les collègues du sud sont aussi très entichés de Argo, de Lincoln, de Silver Linings Playbook. Certains d’entre eux avancent aussi Life of Pi. Mais encore ?

Aussi sommes-nous présentement dans un «flou» artistique à propos des candidats potentiels. Les associations de critiques américains, qui lancent le bal, commenceront à se réunir au cours des prochains jours afin d’attribuer leurs prix. Les associations professionnelles emboîteront le pas. Des titres reviendront de façon récurrente. La course empruntera alors une forme plus claire. L’an dernier, The Artist a commencé de façon modeste pour finalement bénéficier d’un effet d’entraînement qui a tout balayé sur son passage.

Pendant le week-end, deux nouveaux joueurs se sont amenés sur le terrain. Les Misérables a fait l’objet d’une projection spéciale vendredi à New York (une projection privée à laquelle ont assisté une centaine de personnes a aussi eu lieu à Beverly Hills). Le buzz est très fort. Au point où plusieurs médias spécialisés estiment que le film de Tom Hooper, adapté de la comédie musicale à succès, pourrait être la production recueillant le plus grand nombre de nominations dans la prochaine course aux Oscars.

Dans une moindre mesure, Zero Dark Thirty, le nouveau film de Kathryn Bigelow (lauréate de l’oscar de la meilleure réalisation grâce à The Hurt Locker), a aussi eu droit à son buzz pendant la fin de semaine.

Personnellement, je n’ai malheureusement pas encore eu l’occasion de voir ni l’un, ni l’autre. Les Misérables prend l’affiche à Montréal le 25 décembre. Zero Dark Thirty le 11 janvier 2013. Notre reportage sur les meilleurs films de l’année, conjointement rédigé par Marc Cassivi et moi-même, sera par ailleurs publié dans La Presse le 22 décembre.

Pour ceux que ça intéresse, je mets ici plusieurs liens. À l’auteur de l’article de Première, qui estime que De rouille et d’os a de bonnes chances de décrocher une nomination dans la catégorie du meilleur film, je dirais de ne pas célébrer trop vite. J’adore le film de Jacques Audiard (à l’affiche au Québec le 14 décembre), là n’est pas la question. Mais il ne faut pas oublier que le regard des Américains sur la course aux Oscars n’est pas du tout le même que le nôtre. Et j’ai pu constater ce week-end à quel point Rust and Bone n’est pas du tout sur le radar des collègues en ce moment. Mais sait-on jamais…

Les Misérables Wows in First Screening (Hollywood Reporter).

Universal Unveils Les Misérables to Huge Reaction (Deadline.com)

Les Misérables devient favori aux Oscars en une soirée (Premiere,fr)

Zero Dark Thirty Enters Thick of Crowded Oscar Race (Hollywood Reporter)

How the New Oscar Schedule is Reshaping Campaigns (New York Times Blog)

5 Oscar Contenders Everyone is Talking About… (Time)

Oscar 2013 : le meilleur film pourrait être français (Premiere.fr)

Voir la b.a. des Misérables

La bande annonce de Zero Dark Thirty :


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Vendredi 23 novembre 2012 | Mise en ligne à 16h29 | Commenter Commentaires (11)

Le commerce de l’art cinématographique

Cheval Turin - Affiche

Comme vous avez peut-être pu le constater, je mets aussi en ligne depuis quelques semaines sur ce blogue ma chronique hebdomadaire publiée dans La Presse. Vous avez ainsi le loisir de commenter si le coeur vous en dit.

Ouf. Que de choses écrites à propos de la prétendue «crise» du cinéma québécois. Et que d’âneries entendues. À cet égard, le distingué président de l’Association des propriétaires de cinéma du Québec a bien dû battre un record cette semaine. Le passage de Vincent Guzzo à l’émission de Denis Lévesque mardi était un véritable poème. Et illustrait à quel point le fossé entre artistes et commerçants ne pourrait être plus large. Ou creux.

Prise à partie par ceux qui souhaitent «qu’on recommence à faire des films que le monde veut voir», la presse cinéma est aussi montrée du doigt. On l’accuse d’élitisme. On prétend qu’elle ne soutient que des oeuvres pointues, inaccessibles au commun des mortels, et de torpiller systématiquement toutes les productions locales destinées à atteindre un plus large public.

D’où vient cette fausse perception ? La presse cinéma défend les bons films. Peu importe leur nature ou leur provenance. Bien entendu, il y aura toujours des approches critiques plus «radicales», généralement nichées dans des médias plus spécialisés. Mais dans l’ensemble, les bonnes productions à vocation plus «populaire» trouvent un écho favorable, quoiqu’on en dise. La grande séduction, De père en flic, Starbuck, pour ne nommer que ces titres-là, ont généralement obtenu de bonnes cotes auprès de la critique. Souvenance aussi que Bon Cop Bad Cop ne s’en était pas trop mal tiré non plus.

Cela dit, il est aussi du devoir de la critique de célébrer la qualité artistique d’une oeuvre cinématographique, même si celle-ci n’est pas destinée au même succès commercial que Skyfall. On vous parie un petit deux que Le cheval de Turin, par exemple, figurera sur les listes des dix meilleurs films de l’année de plusieurs critiques québécois. Parce que le long métrage de Béla Tarr frôle le chef d’œuvre, tout simplement. Est-ce à dire que ces mêmes critiques recommanderont à tous leurs proches de voir impérativement ce film hongrois dans lequel le cinéaste filme le vide de l’existence pendant deux heures et demie ? Bien sûr que non. Comme dans toutes les disciplines artistiques, certaines œuvres sont plus exigeantes que d’autres. Cela ne veut pas dire qu’elles ne méritent pas d’exister.

Aussi, il est assez ironique de constater que le «cinéma d’auteur» (appellation contrôlée) soit désigné grand responsable de cette «crise» fabriquée de toutes pièces par ceux qui ont intérêt à ce que les tiroirs caisse résonnent le plus fort possible. D’ailleurs, cette distinction entre les «commerciaux» et les «auteurs» est complètement factice. La plupart des films produits au Québec proviennent d’abord de l’imagination d’un cinéaste ayant écrit son propre scénario. Luc Dionne et Émile Gaudreault sont des auteurs au même titre que Philippe Falardeau et Bernard Émond. Et chacun atteint son public à sa manière.

Autre ironie, l’ensemble des professionnels du cinéma célèbre habituellement le cinéma de création aux Jutra. Ce ne sont pas les critiques qui votent, ni Bobino et Bobinette, pas plus que le public. Or, il se trouve que l’excellence aux yeux des «professionnels de la profession» est incarnée par des films comme C.R.A.Z.Y. ou Incendies bien sûr, qui ont généré d’importants revenus au box-office, mais aussi par des oeuvres plus «pointues» comme Post Mortem, Mémoires affectives, et Continental, un film sans fusil. Lesquelles furent d’ailleurs plébiscitées à une époque où les membres de l’APCQ, qui font un retour aux Jutra cette année (voir l’article du collègue André Duchesne), participaient au scrutin. Ceux qu’on appelle «le monde» ne les ont pourtant pas vues en très grand nombre…

Il est vrai que l’offre sur le flanc du cinéma plus «rassembleur» a été moins riche en 2012. C’est indéniable. L’an dernier, trois productions millionnaires (Le sens de l’humour, Gerry, et Starbuck) avaient attiré les faveurs du public pendant la saison estivale. L’été dernier, Omertà portait seul sur ses épaules la mission de «performance» au box-office. Dans une année où, par un mauvais concours de circonstances, les spectateurs ont moins fréquenté les salles de cinéma partout en Amérique du Nord, la chute fait d’autant plus mal.

Mais pendant ce temps, les exploitants de salles du Canada anglais voient dans l’indifférence générale leur cinématographie nationale peiner à atteindre seulement un misérable point de pourcentage de part de marché. Quand on se compare…


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