Marc-André Lussier

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    Journaliste à La Presse depuis 1995, Marc-André Lussier est fou de cinéma...
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    Vendredi 10 août 2012 | Mise en ligne à 15h36 | Commenter Commentaires (8)

    Le viol du sanctuaire

    Dark Knight - 1

    Bane (Tom Hardy) dans The Dark Knight Rises

    Il est de ces jours qui surgissent comme une cassure. À cet égard, le 20 juillet 2012 restera à jamais marqué d’une pierre noire dans les mémoires des amants du cinéma. Ce jour-là avaient lieu partout en Amérique du Nord les toutes premières séances nocturnes de The Dark Knight Rises, l’une des superproductions les plus attendues de l’année. Dans une salle d’Aurora, au Colorado, un type s’est mis à tirer sur tout ce qui bouge comme dans un mauvais film de série Z. Le bruit de ses rutilantes armes semi-automatiques acquises légalement s’est fondu à celui des effets en son surround du nouveau film de Christopher Nolan. 100 balles à la minute. 12 morts. Une cinquantaine de blessés.

    Horrible tragédie. Acte déraisonné envers lequel on tente collectivement de trouver une explication, une logique, des liens directs de cause à effet. Qu’on ne trouvera évidemment jamais. Mais le fait que ce drame ait eu lieu dans une salle de cinéma aura évidemment soulevé la question de la culture de la violence dans laquelle baigne la prude Amérique. Et plus directement, celle à laquelle fait écho l’industrie du divertissement dans son ensemble, et du cinéma en particulier.

    Examen de conscience

    Le choc fut assez grand pour que même Harvey Weinstein, producteur de Quentin Tarantino depuis le tout début, c’est-à-dire, depuis Reservoir Dogs (pas tout à fait La mélodie du bonheur), en appelle à un examen de conscience. «Je pense que nous tous, en tant que créateurs de films, devons nous réunir et nous devons nous poser la question de nos responsabilités, a déclaré le nabab au Huffington Post en reconnaissant avoir été impliqué dans des films très violents. Nous devons nous interroger sur la question, a-t-il ajouté, mais je ne sais pas si nous trouverons un jour une réponse.»

    J’aurai toujours du mal à croire que la simple vision d’un film violent, ou le fait de jouer à un jeu vidéo, puisse pousser un individu à commettre l’irréparable. Un esprit détraqué trouvera toujours un prétexte, peu importe sa nature, pour réaliser ses plus sombres fantasmes. Cela dit, la culture de la violence semble être plus que jamais prisonnière d’un cercle vicieux qu’elle aura bien du mal à briser. Plus la société est violente ; plus les créateurs y font écho dans leurs œuvres artistiques. Le phénomène était flagrant au Festival de Cannes cette année. Des cinq films américains présentés en compétition, quatre d’entre eux, parmi lesquels deux sont distribués par The Weinstein Company, exaltaient cette culture où gangsters, psychopathes et meurtriers en tous genres sont mis à l’avant-plan. Ça vire presque à l’obsession. Non mais les boys, pourriez-vous nous parler d’autre chose que de vos guns de temps à autre ?

    Symbole

    L’autre aspect de cette tragédie est plus symbolique. Christopher Nolan l’a d’ailleurs bien évoqué dans sa déclaration faite au lendemain de la tuerie : «Mon foyer se trouve dans une salle de cinéma, et  je suis dévasté à l’idée que quelqu’un puisse sauvagement souiller cet endroit innocent et plein d’espoir.»

    De tout temps, la salle de cinéma a en effet servi de refuge à «ceux qui n’aiment pas la vie» (comme le disait François Truffaut), tout comme à ceux qui ont eu envie d’échapper à leur réalité le temps d’un film pour mieux entrer dans un autre univers.

    Claude Lelouch, dont le père était Juif, a souvent raconté que son amour du cinéma est né du fait que sa mère, recherchée par la Gestapo, le déposait enfant dans une salle de cinéma pour le cacher. Espace inatteignable, hors du temps, ou la réalité extérieure n’est plus censée exister. C’est cette notion de sanctuaire inviolable que le tireur fou a aussi fait voler en éclats le 20 juillet. On lui en voudra éternellement.

    Fou, tragique, incompréhensible.

    Compte Twitter : @MALussier


    • Les ÉU sont tellement “phoqués”…

      On montre un bout de sein à la télé et le diable est aux vaches, on vend des armes d’assaut au dépanneur et c’est normal.

      La relation d’amour avec les guns des étatsunines est juste malsaine et je ne crois pas que ça ait a voir avec le cinéma ou les jeux vidéo: ces films et jeux sont disponibles partout et nulle part ailleurs on a autant de tueries.

    • Les oeuvres de fiction représentent souvent l’inconscient collectif d’un peuple.

      Voilà pourquoi, suivant les clichés connus:

      -le cinéma américain est souvent violent;

      -le cinéma français est souvent verbeux (comme pour cacher quelque chose);

      -le cinéma québécois est souvent tourné vers le passé, etc.

    • Même si foncierement je crois que le mal engendre le mal et que le bon pourrait engendrer le bon, c `est trop simpliste de penser que le cinéma à une part de responsabilité dans cet évenement. Pensez vous vraiment que si demain matin toute violence disparaissait au cinéma ET à la télé que la situation changerait vraiment ?

      Peut être y a t -il effectivement une réflexion à faire sur ce qui peut être considéré comme violence accessoire à une oeuvre mais jamais on ne me fera croire qu`un tel exercice empêchera un fêlé d`être fêlé et dangeureux particulierement dans un pays qui vénere les armes à feux.

    • jean_saisrien 10 août 2012 16h25 Les ÉU sont tellement “phoqués”…

      Allez dire cela en Norvèege, voir…..

    • je prefere le cinema britannique.

    • Après s’être énerver et se casser la tête sur le “pourquoi” ne serait-il pas important de s’attarder au “comment” ? Oui comment un gars qui, en cour, semble perdu dans les vapes, a-t-il pu préparer ça tout seul ? Est-il tombé dans la lune après ses 90 balles ? Le gars qu’on a vu sur les photos qui ne semble même pas savoir où il est.
      Comment a-t-il pu faire tout ça tout seul ?

    • Étrange à dire après l’horrible tragédie d’Aurora, mais le monde est en fait moins violent en 2012 qu’il ne l’a jamais été. En Occident du moins, et dans plusieurs pays d’Asie. La criminalité est en baisse partout depuis le début des années 1990, indépendamment des sommes injectées dans les forces policières. Le Moyen-Âge, l’Antiquité, toutes les autres époques, étaient beaucoup plus violents même si la reproduction de cette violente était bien plus difficile à diffuser. Il est sans doute bien que les artisans du cinéma procèdent à une réflexion sur leur art, quel qu’en soit l’élément déclencheur, mais blâmer le cinéma, les jeux vidéo ou autre pour des événements comme ceux d’Aurora est un raccourci simpliste. Un faux lien semblable (avec la musique ou la tenue vestimentaire des tueurs) avait été établi par certains en 1999 après la fusillade de Columbine.

      Quant à l’abondance de films violents à Cannes, je pense qu’il s’agit davantage d’un reflet de l’insécurité de notre époque. Le monde est terriblement inquiet : terrorisme depuis 10 ans, insécurité économique, environnementale. Le progrès et les avancées technologiques, si emballants après la 2ème Guerre mondiale, ou lors de la conquête de l’espace, inquiètent aujourd’hui. Le progrès est presque considéré suspect, comme s’il allait mener le monde à sa perte, à la destruction.

      @jean_saisrien
      Oui, comme le faisait remarquer avec raison un intervenant avant moi, parlez-en à la Norvège (Breivik). Si “phoqués” les “États-uniens” : la France (tueries de Toulouse), la Russie (l’école à Beslan)… Parlons de Polytechnique en 1989, de l’affaire Magnotta… Josef Fritzl (Autriche), les West en Grande-Bretagne, Dutroux en Belgique…
      Juste en passant:
      United States of America = Américains
      Estados Unidos Mexicanos = Mexicains

    • @Camioneta

      Belle tentative de mise en contexte, sauf que les tragédies que vous évoquez en Norvège, en France, en Russie, Grande-Bretagne, Belgique et Polytechnique sont toutes à peu près considérées comme des évènements exceptionnels. Tandis qu’aux USA, c’est périodique – quasiment routinier. Il ne s’écoule pratiquement pas une semaine, ces derniers temps, sans qu’on entende parler d’une autre tuerie de masse à l’autel du God Bless Our Guns.

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