Marc-André Lussier

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    Journaliste à La Presse depuis 1995, Marc-André Lussier est fou de cinéma...
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    Samedi 11 décembre 2010 | Mise en ligne à 9h24 | Commenter Commentaires (8)

    Bonne matière à réflexion…

    Curling - 1

    Emmanuel Bilodeau dans Curling.

    Jean-Michel Frodon a récemment mis en ligne sur son blogue un texte fort pertinent sur le rôle de la critique à notre époque. Le regard que pose sur la profession celui qui fut critique de cinéma au journal Le Monde (il a aussi dirigé Les Cahiers du cinéma) est très juste, très aiguisé. Il distingue en outre les «quatre maîtres abusifs qui voudraient faire faire des choses à la critique qui ne sont pas sa vocation»  : les marchands, les organisateurs de loisirs, les journalistes et les professeurs…

    Un extrait:

    «Ces quatre utilisations fort différentes de la critique ont en commun d’ignorer la particularité de ce dont on parle : un film. Un film est bien sûr aussi ce à quoi les réduisent ces différents maîtres, il est un produit qui cherche à se vendre, un service de loisir susceptible d’être évalué, un document qui évoque des aspects de la réalité, un objet d’étude universitaire. Mais il est encore autre chose, et c’est justement à cet «autre chose» que répond l’activité critique.

    La critique est une activité fondée sur le fait qu’elle concerne un type d’objets particulier, qui appartient à la catégorie des œuvres d’art. La critique a été inventée par Diderot à la fin du XVIIIe siècle, elle a été développée et portée à son sommet par Baudelaire, l’un et l’autre utilisant un art, le leur, celui de l’écriture, pour ouvrir un nouvel accès à un autre art, dans leur deux cas la peinture. Tous les critiques n’écrivent pas comme Diderot et Baudelaire, loin s’en faut, mais le travail critique s’appuie sur une exigence d’écriture, une ambition que le travail de la phrase va donner accès, selon un mode particulier, à ces objets eux aussi particuliers que sont les œuvres d’art.»

    Plus loin, Frodon poursuit:

    «Est-ce à dire que tout film est une œuvre d’art? Bien sûr que non. Mais tout film, quelles que soient ses conditions de production, en contient la promesse, tenue ou non. Dans les faits, un nombre relativement restreint de films sont de véritables œuvres d’art, la plupart cherchent au contraire des objectifs utilitaires, mécaniques, qui asservissent leurs spectateurs à des stratégies qui peuvent être sophistiquées mais qui à la fin visent au contrôle des émotions, des pensées et des comportements. La plupart évite d’être des œuvres d’art, avec la part d’incertitude, de trouble que cela suppose nécessairement. Le travail du critique est alors de mettre en évidence ces mécanismes et d’en dénoncer les effets.

    Mais ce travail peut être aussi de repérer comment, malgré une visée purement utilitaire et instrumentale, une dimension artistique apparaît dans un film qui ne le cherchait pas : une des grandes beautés du cinéma est d’être capable d’art même quand ceux qui le font n’en ont pas le projet, se contentant pour leur part des autres dimensions du cinéma, le commerce, la distraction et le document.

    Dans tous les cas, affrontant ce qu’il perçoit de mystère ou d’absence de mystère et tâchant de le partager par l’écriture, le critique n’énonce jamais que sa propre vérité. Celle des sentiments qu’il a éprouvés et que sa supposée capacité d’écriture lui permet de construire, en phrases et en idées, à partir de ses propres émotions, pour accompagner ensuite chacun vers la construction de sa propre opinion. Un critique ne dicte pas son avis sur les films, il n’a aucun droit à faire une chose pareille et d’ailleurs quel intérêt cela aurait-il? Il travaille à construire un espace de rencontre plus vaste et plus riche entre une œuvre et des personnes, qui sont à la fois des lecteurs et des spectateurs.»

    Si le sujet vous intéresse et si vous disposez de quelques minutes ce week-end, je vous invite fortement à lire cet excellent texte dans son intégralité. Réflexion bienvenue à propos d’une profession faisant l’objet de remises en question constantes.

    Vous pouvez aussi me suivre sur Twitter.


    • très juste, très bien écrit…

    • «Est-ce à dire que tout film est une œuvre d’art? Bien sûr que non. Mais tout film, quelles que soient ses conditions de production, en contient la promesse, tenue ou non. Dans les faits, un nombre relativement restreint de films sont de véritables œuvres d’art, la plupart cherchent au contraire des objectifs utilitaires, mécaniques, qui asservissent leurs spectateurs à des stratégies qui peuvent être sophistiquées mais qui à la fin visent au contrôle des émotions, des pensées et des comportements.”

      En partant, j’éprouve un blocage avec ça.

      La définition même du terme ART est pratiquement insaisissable et nous sommes loin d’un consensus universel!

      à lire:

      http://fr.wikipedia.org/wiki/Art

      À mon humble avis, la définition la plus courte mais la plus juste de ce qu’est l’art vient du dictionnaire Larousse:

      ”Création d’objets ou de mises en scène spécifiques destinés à produire chez l’homme un état de sensibilité et d’éveil plus ou moins lié au plaisir esthétique”

      Donc, en partant, quelqu’un s’aventurant dans l’étiquetage de ce qui est, ou non, de l’art… se fout le bras dans un panier de crabes jusqu’à l’épaule.

      Ça fait des siècles que l’on tente d’intellectualiser l’art, sans jamais y parvenir. Mais est-ce vraiment une surprise ? La force de l’art tient justement dans le fait qu’elle résiste à l’analyse, au décorticage et toute forme de reverse-engineering intellectuel.

      Le piège du critique est de croire qu’il est vraiment au dessus de tout ça.

    • Il faut faire une différence entre Applied Arts (arts appliqués?) et Beaux-Arts (Fine Arts). Un bon film de divertissement est de l’art appliqué, de l’”entertainment”, une sorte de “design du plaisir médiatique”, si l’on veut, et pas du Bel Art (”Bel” dans le sens poétique autant qu’esthétique). Bref, voilà ce que Frodon semble définir par “Art”, le vrai, celui qui n’est pas que de l’illustration, celui qui ne répète pas machinalement les trouvailles fait par d’autres, parce que justement il va chercher plus loin que dans la simple technicalité.

      Le cinéma “artistique” est assez rare.

    • jon8

      Arthur Danto

    • “Un critique ne dicte pas son avis sur les films, il n’a aucun droit à faire une chose pareille et d’ailleurs quel intérêt cela aurait-il?”

      Ce que bien des critiques de clochers se permettent pourtant de faire ici, dans notre petit coin du monde.

      “Il travaille à construire un espace de rencontre plus vaste et plus riche entre une œuvre et des personnes, qui sont à la fois des lecteurs et des spectateurs.”

      Un jour peut-être?

    • Jon8, c’est un peu candide ton histoire de définition. Frodon ne nie pas que tout film est un objet culturel, et donc artistique au sens où tu l’entends. Il parle de véritable “oeuvre d’art”, au sens où un tableau décoratif acheté sur la rue du Trésor n’est pas une véritable oeuvre d’art qui prendra de la valeur et s’accrochera un jour dans un musée. C’est véritable le mot important. Après, que certains considèrent un blockbuster américain comme une oeuvre d’art véritable ou pas, tout dépend justement au “plaisir esthétique” que certains peuvent avoir ou non face à un tel objet.

    • Intéressant cet article de Frodon. Plusieurs remarques.

      Premièrement, il y a plusieurs autres ennemis de la critique véritable: nos-amis-les-vraisemblants, les idéologues (qui ne jugent les films qu’en fonction du contenu politico-idéologique), les Sainte-Beuve (qui jugent le cinéaste en tant que personne publique ou privée au lieu du film), les contenuistes (qui n’analysent que le contenu et jamais la forme), les bien-pensants (qui n’aiment que les films avec une belle leçon de vie), les relativistes (toute opinion se vaut et donc la critique est inutile et présomptueuse), etc. etc.

      Deuxièmement, il me semble que Frodon va justement dans le sens des deux arguments que certains sortent le plus souvent pour discréditer la critique. Premièrement que la critique n’est que subjectivité émotionnelle (”sa propre vérité”) et donc que cette subjectivité n’est pas plus autorisée qu’une autre à dire un film. Un bon critique n’est pas que subjectivité qui en vaut bien d’autres: il se sert de son érudition, de sa connaissance de l’histoire de son art pour comprendre la place de tel film dans cet ensemble, il a vu assez de grands films pour juger si un film invente ou ne ressasse que des clichés, il connaît de quoi ressort la mise en scène pour juger ce que fait réellement le cinéaste, etc.

      Deuxièmement, Frodon semble dire qu’un critique n’a pas le droit de dire son avis sur son film. Cela reconduit le cliché relativiste selon lequel tout avis critique serait présomptueux, élitiste, etc. Or, c’est ce qu’on attend d’un critique: un avis tranché qui ne ménage ni la chèvre ni le chou et assume sa part de subjectivité (il peut se tromper). Sinon, la critique ne serait que de l’analyse (pour le mieux) ou de la “review” (pour le pire). Le relativisme actuel essaie justement de dénier au jugement critique le droit de s’exercer, ce qui fait justement le bonheur des “vendeurs du temple” qui font pression pour réduire la critique à une part congrue et inoffensive.

    • @ Jon8

      Je ne sais pas si vous aviez lu l’article de Frodon mais deux paragraphes précédent la citation dans l’article de Lussier:

      “La caractéristique d’une œuvre d’art est d’être un objet ouvert (selon l’expression d’Umberto Eco), un objet dont on peut décrire les composants mais dont le résultat excède, et excèdera toujours ce qu’on peut en analyser et en expliquer. Et le travail du critique n’est pas, surtout pas, d’expliquer ce mystère, de répondre à la question que pose toute œuvre d’art. Celle-ci doit rester ouverte, pour être habitée librement par chacun de ses spectateurs – ou lecteurs, ou auditeurs, selon l’art dont il s’agit.”

      Sinon, même si je ne partage pas nécessairement ses goûts, ça fait du bien de relire Frodon (je n’avait rien lu de lui depuis l’exode des Cahiers). Il sait écrire et a de belles réflexions sur son métier.

      “…le travail du critique est de déployer le mystère, d’en ouvrir l’espace à ses lecteurs pour que ceux-ci y pénètrent plus aisément, le parcourent, l’habitent chacun à sa manière, pour que chacun construise son propre dialogue sans fin avec l’œuvre en question.”

      En bref, le critique est un passeur. Ça nous rappelle quelqu’un…

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