Marc-André Lussier

Samedi 24 janvier 2015 | Mise en ligne à 9h38 | Commenter Commentaires (5)

Des films à l’abri de toute critique ?

The Cut - Affiche

Malheureusement, rien n’est crédible ou presque. Les personnages sont plutôt schématiques, et l’ensemble se révèle lourd et ampoulé.

Avant d’entamer le marathon annuel d’interviews aux Rendez-vous du cinéma français, un événement organisé à Paris par l’organisme Unifrance, je me suis offert quelques jours de congé là-bas. Au-delà de l’atmosphère très particulière qui planait sur la Ville Lumière au lendemain de tragédies successives, j’ai évidemment profité de l’occasion pour aller voir des films encore inédits au Québec.

Le 14 janvier, je me suis pointé dès 9h au Ciné Cité – Les Halles  afin d’assister à la première séance de The Cut, le nouveau film de Fatih Akin. Petite parenthèse ici : le mercredi étant le jour où les primeurs UGC - 1prennent l’affiche en France, certains cinémas accueillent ce jour-là les spectateurs de la toute première séance en offrant le café. Voilà un genre de petite attention que le cinéphile apprécie. Pourrait-on imaginer pareille délicatesse chez nous ? Il faudrait alors que les grands complexes commencent à offrir des séances matinales. À ce que je sache, seul le Cinéma Beaubien ouvre ses portes plus tôt à Montréal. Il convient d’ailleurs de souligner – autre petite parenthèse – la performance remarquable des cinémas que dirige Mario Fortin. Alors que l’indice de fréquentation des salles subit une importante chute au Québec, celui du Cinéma Beaubien et du Cinéma du Parc est en hausse. Voilà bien la preuve qu’un autre modèle, différent de celui que prône monsieur Guzzo, peut être viable. Fermons ici les parenthèses et revenons à Fatih Akin, un cinéaste dont j’aime habituellement beaucoup les films.

Un projet très ambitieux

Fatih Akin est ce cinéaste allemand d’origine turque qui, depuis Head On, s’est avantageusement illustré sur la scène internationale. Au Festival de Cannes en 2007, De l’autre côté a notamment obtenu le prix du meilleur scénario. S’il a offert un film plus mineur deux ans plus tard (Soul Kitchen), Akin avait déjà le dessein de se lancer dans un autre projet, plus ambitieux. Et très casse-gueule. The Cut est en effet un film historique ayant pour cadre le génocide arménien de 1915. Ce génocide n’a jamais été reconnu par le gouvernement turc. Cent ans plus tard, le sujet reste délicat. Pour ne pas dire tabou. Que le sujet soit abordé par un cinéaste d’origine turque est une première.

Dans les notes de production, le cinéaste explique ainsi sa démarche :

«Je n’ai pas choisi ce thème, c’est lui qui m’a choisi. Mes parents sont turcs, et donc ce sujet m’interpelle, en particulier parce qu’il est tabou. Les interdits m’intriguent toujours, ils me donnent envie d’en savoir plus. J’ai découvert beaucoup de choses qui n’ont pas encore été analysées ou digérées.

C’est le livre du célèbre journaliste turc Hasan Cemal, «1915 : Ermeni soykirimi » (1915 : Le génocide arménien), qui m’a donné le courage de faire THE CUT. Si le petit-fils de Cemal Paşa, un des militaires ottomans responsables des massacres pendant la Première Guerre mondiale, avait intitulé son livre ainsi, moi aussi j’avais le droit d’utiliser ce mot. Toutes les librairies ont vendu ce livre. Il était en vitrine, bien en évidence !
Si vous aviez évoqué le génocide dans un bar d’Istanbul à l’époque où Hrant Dink* a été tué il y a sept ans, vos voisins de table se seraient peut-être immiscés dans la conversation en disant : « Eh ! Mais de quoi vous parlez ?» Aujourd’hui, on peut en discuter sans avoir  à murmurer.»

NB : *Hrant Dink était un journaliste et écrivain turc d’origine arménienne assassiné en 2007 à Istanbul par un nationaliste turc de 17 ans devant les locaux de son journal bilingue Agos.

Il semblerait que tous ne sont pas encore prêts à entrer dans cette discussion. Lors de la conférence de presse à la Mostra de Venise, où The Cut a été présenté en compétition l’an dernier, Fatih Akin a révélé avoir été l’objet de menaces de mort. Des extrémistes nationalistes turcs lui ont promis le même sort que Hrant Dink si jamais le film était projeté en Turquie. Akin peut au moins savourer une victoire à cet égard. The Cut a pris l’affiche le 5 décembre sur 24 écrans dans cinq villes turques : Ankara, Istanbul, Izmir, Antalya et Eskişehir. J’aurais aimé vous rendre compte du genre d’accueil que le film a obtenu sur le plan médiatique là-bas mais vous comprendrez que la maîtrise de la langue turque est nécessaire pour ce genre d’exercice…

L’acteur français Tahar Rahim (Un prophète) incarne Nazareth, un forgeron arménien qui, miraculeusement, a survécu au génocide après avoir traversé les épreuves les plus atroces. Quand il apprend que ses deux filles, dont il fut séparé, auraient aussi survécu, il entreprend un périple pour les retrouver, périple qui le mènera jusqu’au cœur de l’Amérique.

Un sujet indiscutable

Malheureusement, rien n’est crédible ou presque. Les personnages sont plutôt schématiques, et l’ensemble se révèle lourd et ampoulé. Le récit n’évite ni les invraisemblances, ni les excès de sentimentalisme. Bref, Akin nous avait habitués à beaucoup plus de subtilité et de finesse dans son cinéma.

Mais voilà, le sujet est important, peu souvent traité, et le cinéaste y a mis tous les efforts, compromettant même sa propre sécurité pour mener à bien son projet. Compte tenu des circonstances, son film doit-il demeurer à l’abri de toute critique ? Un peu comme tous ces films qui abordent les grandes tragédies de l’histoire de l’humanité ?

Dans sa recension, le journaliste Serge Kaganski, des Inrockuptibles, pose la question. Et offre une analyse à laquelle je souscris tout à fait :

«Le sujet indiscutable et le courage de l’auteur (Fatih Akin a reçu des menaces de mort) seraient censés mettre The Cut à l’abri de toute critique. Or une œuvre ne saurait être réduite à son sujet : ce qui compte, c’est la qualité du regard porté sur ledit sujet. En 2010, la réalisatrice de La Rafle, Rose Bosch, soupçonnait ceux qui n’aimaient pas son film de sympathies nazies et d’antisémitisme, confondant son film avec l’événement historique lui-même. A cette aune stupide, ne pas louanger The Cut serait manquer de respect à la mémoire du peuple arménien. Foin de chantage au sujet : on peut admirer le courage intellectuel et politique de Fatih Akin, enrager devant l’incapacité de la Turquie à affronter les pages sombres de son histoire et estimer que The Cut est une baudruche académique. Sujet peu souvent traité au cinéma, le génocide arménien méritait mieux : l’Ararat d’Atom Egoyan, par exemple.»

The Cut n’est pas encore sur notre radar au Québec. La société américaine Strand Releasing en ayant acquis les droits pour le territoire américain, le film nous arrivera sans doute un jour par la bande…

Quelques liens :

La bande annonce.

La critique de Serge Kaganski (Les Inrocks)

La critique de Peter Bradshaw (The Guardian)

Le réalisateur de The Cut menacé de mort (Première)

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Lundi 19 janvier 2015 | Mise en ligne à 12h36 | Commenter Commentaires (25)

American Sniper : un triomphe en forme de malaise…

Ametican Sniper - 1

Bradley Cooper dans American Sniper

Quand il a pris l’affiche à Noël dans quelques salles aux États-Unis, le plus récent film de Clint Eastwood battait déjà des records d’affluence. Tant à New York qu’à Los Angeles, villes de tendance plus «progressiste», plusieurs représentations se déroulaient à guichets fermés.

Depuis vendredi, jour où American Sniper a pris l’affiche partout en Amérique du Nord (sur un circuit de 3 555 écrans), c’est la folie. En trois jours, le film a amassé 105, 3 millions de dollars aux guichets. Du jamais vu en janvier. Il aurait en outre particulièrement bien fait dans ce qu’on appelle le «cœur de l’Amérique», c’est à dire plus loin des grands centres, dans des États où l’allégeance politique penche plus naturellement du côté du parti républicain. Est-ce à dire que la lecture que la plupart de ces spectateurs font du film correspond réellement à celle que Clint Eastwood souhaiterait qu’ils fassent? Je n’en suis pas si certain.

Personnellement, j’estime qu’American Sniper est ce qu’Eastwood a fait de mieux depuis un bon bout de temps. Contrairement à d’autres critiques, je n’y ai pas vu une glorification éhontée de l’expertise militaire américaine, ni les excès de patriotisme redoutés. Et ce, en dépit des convictions conservatrices – bien affichées – du cinéaste. Le protagoniste de l’histoire étant Texan, le récit fait évidemment écho à l’état d’esprit d’un endroit où ces valeurs – dieu, famille, patrie – sont inhérentes au mode de vie. C’est un constat.

À mes yeux, American Sniper est l’histoire tragique d’un type qui carbure à l’idée de terminer «sa mission», même si, sur le plan politique, il ne sait pratiquement rien du conflit dans lequel il est plongé. Eastwood s’attarde davantage à décrire les mécanismes intérieurs d’une machine qui broie le caractère humain d’un individu. Ceux qui attendent un grand exposé sur les tenants et aboutissants de la guerre en Irak seront amèrement déçus. À la limite, ce type ne saurait pas dans quel pays il se trouve que son approche serait la même.

«Le récit ne nous apprend strictement rien sur cette guerre-là. Il s’agit plutôt d’une étude psychologique à propos d’un soldat dont l’expertise est à la fois un atout et un fardeau. Ultimement, c’est lui qui doit prendre la décision d’appuyer sur la détente quand il estime que les actions de ceux qui se retrouvent dans son viseur pourraient menacer plusieurs vies humaines. Tous les tireurs d’élite vivent ce déchirement. Ils doivent penser en terme de vies sauvées plutôt que de vies enlevées. Cela n’est jamais facile. Et ça n’a rien à voir non plus avec l’endroit où le conflit se déroule.»

- Bradley Cooper (conférence de presse du 16 décembre 2014 à New York)

Peut-être suis-je dans l’erreur. Mais je vois davantage dans l’approche de Clint Eastwood une volonté de faire écho aux vies brisées de ceux et celles qui, pris dans l’engrenage de la machine militaire, ne peuvent revenir eux mêmes ensuite. Et le cinéaste semble poser un regard assez acerbe sur ce phénomène.

D’évidence, tout le monde n’en fait toutefois pas la même lecture. À l’aune du succès étonnant qu’obtient le film au box-office, des voix s’élèvent maintenant pour dénoncer un film qui «fait d’un assassin une figure héroïque». Le directeur de la distribution du studio Warner Bros, Dan Fellman, évoque le «premier film de «vrai» super héros» pour expliquer l’engouement inattendu du public envers le film. «Il performe bien dans tous les marchés, des plus petites villes jusqu’aux plus grandes cités», a-t-il déclaré au Hollywood Reporter.

Peu importent les véritables intentions de Clint Eastwood à cet égard, il reste que son film ne lui appartient plus. Or, il semble qu’aux yeux de la vaste majorité des spectateurs, du moins ceux qui se sont rués dans les salles au cours du week-end, Chris Kyle, le tireur d’élite dont on raconte le parcours dans le film, est un super héro. Et ça, c’est plutôt troublant…

Les liens :

Bradley Cooper, le franc-tireur.

Box office : American Sniper Makes History… (The Hollywood Reporter)

How American Sniper Played Like a Super Hero Movie (The Hollywood Reporter)

American Sniper Takes Apart the Myth of the American Warrior (The New Yorker)

Should Clint Eastwood Be Celebrating a «Killer» ? (The Wrap)

5 Reasons for Historic Breakout at the Box Office (The Wrap)

What It Means for the Oscar Race (Grantland)

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Cotillard - 1

Marion Cotillard (Deux jours, une nuit)

Tant du côté des Écrans canadiens que des Jutra, aucune catégorie n’est dévolue aux productions étrangères

Depuis que la liste des nominations pour la prochaine cérémonie des Oscars a été dévoilée, ça crie fort dans les chaumières et les réseaux sociaux. Encore une fois, l’Académie des arts et des sciences du cinéma est accusée d’obscurantisme et d’étroitesse d’esprit.

Il est vrai que les choix établis par ses membres ne contribuent en rien à contrer cette idée reçue. À part les actrices, les femmes sont virtuellement absentes de la course. Outre le fait que le party emprunte cette année les allures d’un immense boys club, la diversité manque aussi à l’appel. Les admirateurs du film Selma auront d’ailleurs tôt fait de remarquer qu’en plus de l’absence d’Ava DuVernay dans la catégorie de la réalisation, aucun interprète afro-américain n’a été invité au bal. On n’avait pas vu ça depuis près de 20 ans.

De là à accuser l’Académie de tous les maux, il y a une marge que, personnellement, je ne suis pas prêt à franchir. Bien sûr, certains choix sont éminemment discutables. Cela fait partie intégrante de ce genre d’exercice, qu’il s’agisse d’une remise de prix ou d’un palmarès de festival. On trouvera toujours à redire à propos de certaines sélections qui, à nos yeux, semblent incompréhensibles.

À la décharge des membres de l’Académie, il faut toutefois reconnaître que la course était particulièrement encombrée cette année, particulièrement du côté des interprètes masculins. Les absences de Jake Gyllenhaal (Nightcrawler), Ralph Fiennes (The Grand Budapest Hotel) ou Timothy Spall (Mr. Turner) se révèlent aussi injustes que celle de David Oyelowo (Selma).

Repliée sur elle-même ? Vraiment ?

Par ailleurs, on parle aussi souvent de l’Académie comme d’une institution complètement repliée sur elle-même, peu ouverte aux cinématographies étrangères et aux artisans d’ailleurs. Cette idée – fausse à mon avis – est très répandue. Nous l’avons d’ailleurs beaucoup entendue au moment où le nom d’Anne Dorval a commencé à circuler à propos d’une éventuelle nomination dans la catégorie de la meilleure actrice.

Remettons les choses en perspective un peu.

Il est vrai que le marché américain est l’un des plus fermés qui soient. Indéniablement. À part quelques salles «d’art et d’essai» dans les mégalopoles, un film de langue étrangère ne peut pas vraiment espérer faire une grande carrière aux États-Unis. Mais le marché est une chose ; l’Académie en est une autre.

À ce que je sache, la cérémonie des Oscars, qui a été créée pour mettre en valeur le cinéma hollywoodien au départ, est la seule du genre à permettre à des productions étrangères de concourir dans toutes les catégories. Tigre et dragon (Ang Lee), un film en mandarin, a été sélectionné dix fois en 2001. Il y a deux ans, Amour (Michael Haneke) a concouru dans les catégories les plus prestigieuses. Et n’oublions pas The Artist, une production entièrement française, lauréate de l’Oscar du meilleur film de l’année en 2012. Marion Cotillard a été célébrée en 2008 grâce à La môme / La vie en rose, un film de langue française. Elle est de nouveau en lice cette année grâce à sa performance dans Deux jours, une nuit, un film belge.

Dois-je rappeler qu’à nos propres cérémonies, tant du côté des Écrans canadiens que des Jutra, aucune catégorie n’est dévolue aux productions étrangères ? Quand on parle de repli sur soi, il vaudrait peut-être mieux commencer par regarder dans notre propre cour…

Cela dit, l’Académie a beau faire des efforts pour renouveler – et rajeunir – son membership, il reste que la conception du cinéma qu’elle défend reste plutôt conservatrice. Et cela n’est pas près de changer.

Les liens :

La liste des nominations.

Une lutte à trois.

L’image d’une Académie de vieux schnocks…

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