Marc-André Lussier

Lundi 20 octobre 2014 | Mise en ligne à 23h07 | Commenter Aucun commentaire

François Truffaut : 30 ans déjà…

Truffaut - 2

François Truffaut

Il y a 30 ans disparaissait François Truffaut. Il est mort le 21 octobre 1984 à l’âge de 52 ans.

La Cinémathèque française consacre présentement au cinéaste une importante exposition. Le magazine Télérama propose sur le web un dossier qui s’enrichit quotidiennement. Plus près de nous, la chaîne TFO propose un film de Truffaut tous les mardis Ce soir : Jules et Jim, l’un de ses plus célèbres. Vous trouverez d’ailleurs plus bas tous les liens pertinents.

Il y a cinq ans, je me trouvais à Paris au moment même où l’on commémorait le 25ème anniversaire de sa disparition. J’en avais tiré une chronique. Celle-ci n’étant pas archivée sur le site, certains admirateurs de Truffaut me l’ont réclamée au fil des ans. Je la reproduis ici.

Truffaut le bien-aimé

Il pleuvait à boire debout. Une fraîcheur d’automne à vous transpercer l’âme et le corps. Alors qu’en ce mercredi de fin d’octobre, Paris s’anime sur la place de Clichy, le cimetière de Montmartre, tout juste à côté, reste tristement désert. Même si je fréquente rarement ce genre d’endroit, j’ai ressenti le besoin de m’y rendre aujourd’hui. Pour honorer une dette de reconnaissance.

J’arpente tout fin seul quelques avenues entre les mausolées pour me rendre à la 21e division. Je cherche. Ne trouve rien. Je me rends trop loin. La pluie s’intensifie. Je reviens sur mes pas en observant attentivement chacune des marques. La pierre tombale, noire, est bien là, un peu en retrait, étendue sobrement sur le sol avec, pour unique inscription, « François Truffaut, 1932-1984 ». Je m’approche.

Sur le rebord de la pierre rectangulaire, quelques plantes discrètes, une photo détrempée de Jeanne Moreau à la garçonne (tirée de Jules et Jim), et quelques titres de transport déposés sous de petites roches. Ces billets doivent encore être valides pour le dernier métro, j’imagine…

En ce jour où l’on commémore le 25e anniversaire de la mort prématurée du cinéaste, je n’ai pas croisé le fantôme d’Antoine Doinel, ni le regard de celles – elles en furent toutes éperdument amoureuses – qui ont tant aimé cet homme qui aimait les femmes. « Les jambes des femmes sont des compas qui arpentent le globe terrestre en tous sens, lui donnant son équilibre et son harmonie », faisait-il dire à Charles Denner dans son célèbre film (L’homme qui aimait les femmes).

Quand Truffaut est mort du cancer le 21 octobre 1984 à l’âge de 52 ans (52 ans! Vous vous rendez compte?), ça m’a touché personnellement. Alors jeune cinéphile, j’avais carrément l’impression d’avoir perdu un proche.

À Truffaut, je dois pratiquement mon amour du cinéma. J’ai aimé ses films bien sûr. Des 400 coups jusqu’à Vivement dimanche avec, au fil du parcours, quelques œuvres fétiches : toutes celles du cycle Doinel, et Tirez sur le pianiste, Jules et Jim, L’enfant sauvage, La nuit américaine, L’histoire d’Adèle H., Le dernier métro, La femme d’à côté… « Ce sont les trois premiers films d’un cinéaste qui sont toujours les plus intéressants, affirmait-il pourtant. Après, on parle plutôt d’une carrière! »

J’ai aussi aimé l’homme. On ne pouvait d’ailleurs pas le dissocier de ses films tellement les deux étaient intimement liés. La vie entière de Truffaut fut vouée au cinéma. « Ce que j’ai toujours aimé chez Renoir et Hitchcock, c’est un de leurs points communs d’être deux artistes qui préféraient leur travail à leur propre personne », a-t-il déjà déclaré dans une interview publiée dans les Cahiers.

Entendre Truffaut parler de cinéma avec l’éloquence, la passion, l’intelligence qui le caractérisaient était par ailleurs un pur bonheur. Brillant polémiste, debout sur la ligne de front, ce grand timide était de tous les combats, fort de ses convictions et de sa manière de les exprimer. Truffaut a lancé la nouvelle vague en réaction contre cette « certaine tendance du cinéma français ». Cinq ans avant la sortie des 400 coups, six avant celle d’À bout de souffle de Godard (dont il a eu l’idée du scénario), il avait rédigé cet article fameux dans lequel il dénonçait la tradition de la « qualité française » de l’après-guerre et les limites d’un cinéma qui s’embourgeoise.

Je ne sais à quoi ressemblerait le cinéma de Truffaut dans le contexte actuel. Avec sa société, les Films du Carrosse, parions que le cinéaste serait parvenu à rester libre de ses choix. Comme le sont toujours aujourd’hui ses collègues de l’époque, notamment Rohmer et Rivette. « Je suis un cinéaste français qui a 30 films à tourner au cours des années à venir, écrivait Truffaut dans le journal de tournage de Fahrenheit 451 (1966). Certains réussiront, d’autres pas. Cela m’est presque égal pourvu que je puisse les faire. »

Le compteur s’est malheureusement arrêté à 21. Vingt et un longs métrages qui, encore aujourd’hui, vivent précieusement dans le cœur de bien des cinéphiles en général, et dans le mien en particulier. De tous les témoignages recueillis au lendemain de la mort du bien-aimé, je retiens celui du cinéaste Pascal Kané (Liberty Belle).

« Ce qui me frappe le plus, au-delà de la tristesse, c’est que cette disparition précipite les choses : il n’y aura peut-être plus d’hommes complets du cinéma. Truffaut est peut-être le dernier à l’avoir été, pleinement et sereinement. Qui d’autre, dorénavant, saura comme lui mener de front plusieurs histoires d’amour avec le cinéma, toutes faites d’intelligence du spectacle, d’attention à l’autre, d’exigences personnelles, de justesse d’évaluation, et de ce qu’il faut de piété. Nous serons, un peu plus encore qu’avant, voués aux jeunes génies qui ne durent pas, aux obsédés de l’image de marque, aux événements médiatiques bidon, aux engouements suspects, lesquels ne rejoignent que rarement, comme nous le savons, les quelques véritables trajectoires transcendantales que nous connaissons. »

Toujours seul sous la pluie battante, je suis perdu depuis 30 minutes dans mes souvenirs de cinéma, l’œil un peu embué. Avec une envie de dire à François, même 25 ans plus tard, un simple merci. Pour tout.

La Presse, 23 octobre 2009.

Les liens :

L’événement François Truffaut (Cinémathèque française)

Un mois totalement Truffaut (Télérama)

Horaire ciné TFO.

Lien YouTube.

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Lundi 20 octobre 2014 | Mise en ligne à 8h31 | Commenter Commentaires (5)

The Good Lie : pourquoi si peu de salles ?

The Good Lie - 1

The Good Lie : à l’affiche dans trois salles au Québec

C’est à Burbank, en Californie, que sont prises toutes les décisions à propos de la distribution des films de Warner pour tout le territoire nord-américain

Au cours du week-end, quelques-uns d’entre vous m’avez écrit pour me faire part de votre frustration. Le premier film américain de Philippe Falardeau a en effet pris l’affiche au Québec dans trois salles seulement : deux à Montréal (en v.o. au Cineplex Forum et en  v.o.s.t.f. au Quartier latin); une à Québec (en v.o.s.t.f. au Clap).

C’est dire que pour beaucoup de spectateurs québécois, voir The Good Lie sur grand écran relève pratiquement d’un acte de foi. D’autant qu’avec la fermeture du pont Champlain, le centre-ville de Montréal était plus difficilement accessible au cours de la fin de semaine. Du moins, pour les banlieusards de la Rive-Sud.

Nous avons déjà évoqué ce dossier au fil des derniers mois, mais pour les besoins de la cause, reprenons le fil d’une histoire aux multiples rebondissements.

Il faut d’abord savoir que The Good Lie est distribué par Warner Bros. C’est à Burbank, en Californie, que sont prises toutes les décisions à propos de la distribution des films de ce grand studio hollywoodien pour tout le territoire nord-américain. Il faut d’ailleurs rappeler que le Canada (Québec inclus) n’est pas un pays souverain en matière de cinéma. Il fait partie du marché intérieur américain. Même si le bureau canadien de Warner Bros. a pignon sur rue à Toronto, toutes les stratégies de mise en marché sont élaborées à Los Angeles.

Warner Bros. distribue de «gros» films. Ils les mettent habituellement à l’affiche en distribution large sur des milliers d’écrans, simultanément partout en Amérique du Nord. Au départ, cela devait être le cas pour The Good Lie aussi. Or, Warner a changé sa stratégie au mois d’août, estimant sans doute qu’il valait mieux traiter cette production comme s’il s’agissait d’un film «art et essai» plus pointu. Le studio a donc a opté pour une sortie progressive. À un certain moment, il n’y avait plus qu’un seul endroit au Canada où la sortie de The Good Lie était confirmée : Toronto. Aucun doublage n’était en chantier non plus afin de présenter éventuellement le film en version française. On s’est même demandé un temps si le film prendrait jamais l’affiche en salles chez nous.

Inutile de dire que nous étions plusieurs journalistes québécois à suivre le dossier de près. L’histoire ne dit pas si notre insistance y est pour quelque chose, mais Warner a finalement choisi de sortir le film dans trois salles au Québec. Comme des sous-titres français ont été produits pour la présentation du film au Festival de Deauville (où il a obtenu le grand prix du jury), on peut présumer que le Québec ait pu bénéficier de cet investissement du même coup.

Est-ce à dire que The Good Lie risque de gagner des salles supplémentaires au cours des prochaines semaines ? Cela reste à voir. À suivre…

Les articles déjà publiés sur le sujet :

Sortie «progressive» pour le film de Falardeau (8 août 2014)

The Good Lie à Montréal… (30 août)

Une bonne stratégie de lancement ?

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Vendredi 17 octobre 2014 | Mise en ligne à 15h03 | Commenter Commentaires (39)

Honte de la langue de Mommy ? Vraiment ?

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La génération Dolan est complètement décomplexée par rapport à tout ça. Je n’ai d’ailleurs entendu aucune voix issue de cette génération souscrire aux doléances des plus vieux.

En 1998, Ken Loach est allé tourner My Name is Joe à Glasgow, une ville essentiellement industrielle, la plus grande d’Écosse. L’intrigue de son film, qui a valu à Peter Mullan le prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes, était campée dans un milieu ouvrier. Forcément, la langue que parlaient les personnages reflétait leur condition, leur milieu de vie. Truffée d’un patois local qu’elle était. Et livrée avec un accent que seule une oreille familière, ou plus exercée, pouvait saisir. Même les anglophones «étrangers» ne pouvaient capter toutes les subtilités de ce langage plus particulier.

Si bien que lors de sa sortie en salle, le film de Ken Loach a été présenté en version sous-titrée… anglaise. C’était du moins le cas en Amérique du Nord. À ce que je sache, aucune voix en Écosse ne s’est alors élevée pour dénoncer  la piètre qualité d’une langue honteuse. Personne n’a évoqué l’idée d’une nouvelle «gaélisation» de la langue de Shakespeare au pays de Sean Connery. On a pris My Name is Joe pour ce qu’il est : un bon film. Un point c’est tout.

Or, voilà qu’à l’occasion de la sortie de Mommy resurgit au Québec un débat qui semble relever d’un autre âge. Et à travers lequel émergent de très vieux réflexes.

Il y a d’abord eu le texte de Christian Dufour, publié le 30 septembre dans Le Journal de Montréal. Dans cette chronique intitulée «La langue de Mommy», le politologue évoque une «version très caricaturale du joual québécois».

«En fait, écrit-il, on est passé d’un extrême à l’autre. L’utilisation complaisante par les auteurs d’aujourd’hui d’un joual aussi exagéré qu’artificiel n’est pas meilleure que le français en cul-de-poule de leurs devanciers canadiens-français.»

Quelques jours plus tard, Christian Rioux ramenait le sujet sur le tapis dans Le Devoir :

«On a beaucoup parlé du joual de Mommy. Cette langue n’a rien à voir avec celle des quartiers ouvriers de Montréal à laquelle Michel Tremblay a donné ses lettres de noblesse. D’ailleurs, la famille de Steve ne vient pas d’Hochelaga-Maisonneuve, mais d’une banlieue proprette de Laval. En réalité, ces personnages issus d’une petite bourgeoisie déclassée ne font que mimer la langue des plus démunis, en plus vulgaire et en plus anglicisé.»

Puis, Paul Warren, ancien professeur de cinéma à l’Université Laval, y a aussi mis du sien en publiant une lettre ouverte dans laquelle il s’inquiète de notre «acadianisation» :

«Les  «crisse de tabarnak», pis les «hostie d’ciboire» qui secouent la parlure de notre dialecte québécois d’un bout à l’autre des formats carrés de Mommy («quand y pète une fiouse, tasse toé de d’là, parc’que ça joue rough») m’inquiètent. Xavier Dolan n’y voit pas de problème. On n’a qu’à sous-titrer le film en langue française pour les spectateurs qui parlent français… et à s’exprimer en anglais lors des conférences à Cannes. Et le tour est joué ! Un drôle de tour, qui fait peur. Mommy, qui connaît un succès monstre au Québec et dans le monde, va convaincre encore davantage nos jeunes réalisateurs (ceux qui ne sont pas passés à Hollywood) que c’est drôlement payant de sacrer au grand écran et que notre cinéma doit continuer, plus que jamais, à parler le québécois de la rue et à manger les mots de notre langue. Et c’est comme ça qu’on est en train de s’acadianiser de plus belle. Pour embarquer nos immigrants dans la langue anglaise.»

Ouvrons une petite parenthèse ici. Affirmer que le cinéaste s’exprime en anglais dans les conférences à Cannes est une demi-vérité. Parfaitement bilingue, Dolan formulera ses réponses en anglais quand la question proviendra d’un journaliste anglophone (ou issu d’un pays non francophone). Autrement, c’est en français que ça se passe. Vrai qu’il a livré une partie de son discours dans la langue de Shakespeare sur la scène du Théâtre Lumière quand il est allé chercher son prix du jury. Il tenait alors à s’adresser directement à la présidente, la cinéaste néo-zélandaise Jane Campion. Fermons la parenthèse.

Un conflit de générations

C’est beaucoup mettre sur le dos d’un film je trouve. Et je vois surtout ici un conflit de générations. À mon sens, il émane de ce discours inquiet un vieux fond de complexe d’infériorité : Hon ! Mais qu’est-ce qu’ils vont penser de nous autres ailleurs ? Et en France plus particulièrement ?

Justement, la génération Dolan est complètement décomplexée par rapport à tout ça. Je n’ai d’ailleurs entendu aucune voix issue de cette génération souscrire aux doléances des plus vieux. Dans une interview qu’a accordée Carole Laure à mon comparse Cassivi, publiée samedi, la cinéaste, dont le film Love Projet met en scène des gens de 25 – 30 ans,  voit très juste à ce propos :

C.L. : Ces jeunes n’ont pas froid aux yeux. Ce qui me frappe, quand je les compare à ma génération, c’est à quel point ils sont décomplexés, dans leur rapport à la France, aux États-Unis. Ils s’imposent moins de frontières. Ils n’ont pas plus de frontières dans la sexualité. Ils sont dans la communication. Que ça se fasse en français, en anglais. Ça n’a pas d’importance. Personne de cette génération ne va me reprocher que les chansons dans mon film sont en anglais.

M.C. À une autre époque, on te l’aurait reproché. Et il y en aura certainement à qui ça donnera de l’urticaire…

C.L. Des vieux! Mon film ne s’adresse pas à eux. L’exemple au superlatif, qui est le plus spectaculaire dans l’énergie et la folie de cette génération-là, c’est quand même Xavier (Dolan). Il incarne à lui seul cette génération décomplexée. Et il n’est pas seul. Mes enfants, les jeunes de mon film – Magalie Lépine-Blondeau, Eric Robidoux, Benoit McGinnis – n’ont pas peur. Ils touchent à tout, sur toutes les scènes. Ils sont affranchis. Même s’ils ont aussi des angoisses.

Le succès de Mommy en France (où le film est présenté avec des sous-titres bien sûr) indique bien en tout cas son caractère universel. Et c’est bien là l’essentiel. Cela dit, la langue qu’utilise Dolan dans son film enrichit à mon sens la nature exacerbée du propos. Contrairement à ce que certains pourraient croire, il s’agit d’une langue bien structurée, colorée à souhait, qui procède de sa propre logique interne, qui bat son propre rythme. Même s’il s’agit d’une «sous langue inventée» aux oreilles de certains, il reste qu’elle donne à ce film un caractère intrinsèquement vivant.

Tant qu’à s’inquiéter de quelque chose, inquiétons-nous plutôt de l’anglicisation de la langue française en France. Mais ça, c’est un autre débat.

Les liens :

La langue de Mommy (Christian Dufour – pour abonnés)

L’enfant roi (Christian Rioux – pour abonnés)

Mommy : un grand film, oui, mais… (Paul Warren)

Carole Laure : Génération lyrique (Marc Cassivi)

Le cours de sacres des Cyniques. C’était en… 1967 !

Compte Twitter : @MALussier

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