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Archive du 19 février 2013

Mardi 19 février 2013 | Mise en ligne à 9h15 | Commenter Aucun commentaire

Enjeu: Autobus Lion se met en chasse

Méconnue, l’entreprise de Saint-Jérôme fabrique des autobus scolaires en matériaux composites. Son terrain de chasse s’étend jusqu’aux États-Unis. Défi : y vendre un produit plus cher à l’achat mais moins coûteux à l’usage.

Une image de synthèse de l'autobus québécois Lion 360°, dont la carrosserie est en matériaux composites. Image fournie par Autobus Lion.

La carrosserie de l'autobus québécois Lion 360° est en matériaux composites. Image fournie par Autobus Lion.

« Si vous réussissez à briser le panneau de plastique de cet autobus scolaire avec cette masse, on vous donne l’autobus. »

Ce défi avait été lancé en octobre 2012 par le président d’Autobus Lion, Marc Bédard, lors d’une foire commerciale à Memphis, au Tennessee. Quand on introduit un produit radicalement nouveau dans un marché conservateur, il faut quelquefois des arguments qui frappent pour briser le mur des préjugés. Les concurrents américains dénigraient la solidité de ces panneaux de plastique qui ceinturent la caisse du nouvel autobus scolaire québécois.

Le panneau a résisté et la réputation du véhicule s’en est trouvée renforcée.

Depuis l’automne 2011, Autobus Lion assemble à Saint-Jérôme des autobus scolaires résolument innovateurs, dont la carrosserie est presque entièrement moulée en fibres de verre. C’est le seul fabricant canadien, face aux colosses américain Thomas, Blue Bird et IC.

L’entreprise a été discrètement fondée en 2008 par Marc Bédard, un comptable agréé de 48 ans qui avait siégé au conseil d’administration d’Autobus Corbeil, et Camile Chartrand, âgé de 61 ans, ex-président de cette entreprise quadragénaire fermée en 2007.

« Il y a toutes sortes de belles valeurs qui sont véhiculées dans les autobus scolaires », lance Marc Bédard en une jolie image, pour expliquer son intérêt pour le transport des écoliers.

Les fondateurs voulaient fabriquer un autobus scolaire qui répondrait véritablement aux besoins de ses propriétaires, chauffeurs et mécaniciens. « On a travaillé pendant trois ans et demi sous le radar, décrit M. Bédard. On a rencontré 500 opérateurs en Amérique du Nord et on a réussi à garder ça confidentiel. »

L’autobus Lion 360° – c’est son nom – montre un nez étroit surmonté d’un large pare-brise enveloppant, des blocs optiques félins, des flancs lisses et des panneaux de bas de caisse galbés. « Trois ans et demi, c’est relativement court pour accoucher d’un autobus complet comme ça », fait valoir le président.

Transport d’enthousiasme

Marc Bédard est souriant, enthousiaste et volubile en parcourant l’usine, où une demi-douzaine d’autobus sont en cours d’assemblage.

« Je vous présente notre plus vieil employé », dit-il. Marc-André Rémillard a 26 ans. Premier employé de l’entreprise, il a été engagé tout fraîchement émoulu de l’École de design industriel. C’est dire l’importance que les deux entrepreneurs accordaient à l’innovation. Souhaitant le soutien d’un mentor, le jeune designer a eu l’heureuse surprise de voir apparaître le consultant Paul Deutschman, réputé designer québécois de véhicules.

Ce sont eux qui ont donné ses lignes à l’autobus et ont conçu son poste de conduite, en étroite collaboration avec les ingénieurs de l’entreprise.

Le châssis a été mis au point avec le fournisseur américain Spartan Chassis – un an d’ingénierie, souligne Marc Bédard. Le moteur placé plus bas et le radiateur légèrement incliné vers l’arrière autorisent un capot plongeant, donc un aérodynamisme amélioré et un meilleur champ de vision.

Plutôt que rivetés, les longs panneaux latéraux, le toit et les panneaux avant et arrière, tous en fibres de verre, sont collés sur la structure en acier galvanisé. « Un des autobus de nos concurrents a 7000 rivets, indique-t-il. Le nôtre en compte 250. »

Sur une plate-forme de transport,  – elle-même conçue par l’entreprise –, trois toits d’autobus récemment livrés attendent d’être fixés. Moulé d’une seule pièce, chacun mesure 102 po (2,6 m) de largeur sur 33 pi (10 m) de longueur ! Comme un bateau renversé, il ne comporte aucun joint qui pourrait fuir sous les intempéries.

Avec ces 102 po de largeur, le maximum autorisé, l’autobus Lion compte 6 po de plus que ses concurrents. Les acheteurs ont le choix entre une allée centrale de 18 po plutôt que les 12 po habituels et des banquettes élargies de 3 po. Avec cette dernière option, Autobus Lion est le seul à offrir des sièges avec trois ceintures de sécurité à trois points d’attache.

Chers enfants, cher autobus

Plus large, l’autobus Lion est aussi environ 5 % plus cher que ses concurrents, avec un prix d’achat qui approche les 100 000 $.

Ses matériaux lui procurent toutefois une économie de poids qui, associée à un aérodynamisme soigné, permet à l’entreprise de se targuer de la meilleure consommation de carburant de l’industrie.

Les matériaux composites et les polymères  – dans la cage d’escalier et le tiroir à batterie, notamment – éliminent la corrosion et réduisent les coûts d’entretien. Avec une longévité de 15 ans plutôt que 12, le fabricant peut faire valoir un coût total de possession inférieur.

Les opérateurs de flottes d’autobus scolaires, qui louent leurs services aux commissions scolaires, sont plutôt sensibles à cet argument. Par contre, lorsque ce sont des commissions scolaires qui sont propriétaires des véhicules, comme c’est fréquemment le cas aux États-Unis, le coût d’achat devient prioritaire.

Autobus Lion doit faire accepter à la fois des caractéristiques inédites et un coût d’achat supérieur à un milieu prudent et conservateur.

Un intéressant problème d’arithmétique.

La version finale, assemblée à Saint-Jérôme. Photo fournie par Autobus Lion.

La version finale, assemblée à Saint-Jérôme. Photo fournie par Autobus Lion.

***

Le regard d’un expert

LA SÉCURITÉ N’A PAS DE PRIX

Du beau travail.

« Faire le développement d’un autobus en trois ans et demi, c’est assez impressionnant », constate Deny Bélisle, professeur de marketing à l’Université de Sherbrooke.

Il reconnaît toutefois que l’argument d’un coût total de possession sur 15 ans sera probablement difficile à faire valoir auprès d’élus de commissaires scolaires préoccupés par l’échéance de leur prochaine élection

« Il serait intéressait que l’entreprise précise le temps nécessaire pour rentabiliser le coût d’acquisition plus important », ajoute-t-il.

Le président d’Autobus Lion l’estime sommairement à deux à trois ans.

Deny Bélisle suggère d’élaborer différents scénarios d’usage, et surtout différents scénarios de prix de carburant. « Plus le prix du carburant va augmenter, plus ce produit va devenir intéressant, observe-t-il. La plupart des projections économiques sont plutôt favorables pour Autobus Lion. »

En somme, l’avantage d’un coût d’usage inférieur va probablement s’accroître avec le temps.

Néanmoins, certaines commissions scolaires américaines demeurent sensibles au prix, ne serait-il que de 5 % plus élevé. Auprès d’elles, Deny Bélisle suggère d’appuyer davantage sur l’argument de la sécurité. Un pare-brise grand format, un champ de vision dégagé et des ceintures de sécurité à trois points peuvent faire vibrer une corde plus sensible que l’aride coût total de possession. Si la commission scolaire ou l’école comporte un comité de parents, l’argument de la sécurité sera sans doute accueilli avec attention.

Le professeur de marketing propose également d’insister sur la largeur du véhicule. « Le fait que l’autobus soit plus large permet d’asseoir un plus grand nombre d’élèves », fait-il valoir. En effet, avec des sièges plus larges de 3 po, sans doute une commission scolaire pourra-t-elle placer trois écoliers par banquette jusqu’à un âge plus avancé. Serait-il alors possible de faire l’économie d’un autobus ? C’est une autre manière d’élargir le débat…

Autre avenue : Deny Bélisle avance l’hypothèse de conditions de paiement qui étalerait le coût d’achat sur deux ou trois ans. « Je ne sais pas si c’est un secteur où cette pratique est déjà utilisée ou si Autobus Lion a la capacité financière de le faire, dit-il. Avec un autobus dont les avantages sont encore peu connus, il serait peut-être intéressant de permettre à certaines commissions scolaires d’en faire l’essai. En échelonnant le paiement sur deux ou trois ans, il leur sera peut-être plus facile de respecter leur budget et ça leur permettrait de découvrir les forces et les avantages de ces autobus par rapport aux concurrents. »

Une fois l’autobus dans les rues, la curiosité et l’intérêt commenceront à circuler aussi.

« J’identifierais des clients qui sont plus réceptifs, qui ont un horizon temporel plus grand, soutient M. Bélisle. C’est sur ces marchés que les avantages sont les plus marqués et les plus importants. Une fois qu’il y aura une certaine masse critique et qu’on aura fait la démonstration que ces autobus sont performants, solides, plus économiques, les clients moins faciles auront probablement eu la preuve que c’est un bon produit. »

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