
Archives La Presse
Il y a tout juste 25 ans les marchés boursiers ont vécu un deuxième «lundi noir», le fameux Krach boursier d’octobre 1987.
Voici, trouvé dans nos archives, le compte rendu de cette journée historique, telle que ressentie à Montréal, que j’ai écrit pour la une de La Presse du 20 octobre. Attention: archaïsmes en vue:
MONTRÉAL N’A PAS ÉCHAPPÉ À LA PANIQUE
Paul Durivage, La Presse
La communauté financière montréalaise a accueilli avec un grand soupir de soulagement hier après-midi la cloche qui mettait fin à la séance boursière la plus irrationnelle de toute l’histoire. Mais les «tickers» en avaient encore pour une heure à débiter leurs désastreux rapports.
Ce n’est qu’à 16 h 59 que la Bourse de Montréal a pu annoncer le compte final: l’indice canadien du marché, le XXM, s’établit à 1594,15, une chute de 167,88 points ou 9,5 p. cent. Tous les secteurs accusent de lourdes pertes.
Déjà frappée par la déconfiture des titres RÉA, la deuxième place boursière canadienne n’a pu échapper à la panique boursière mondiale. La Bourse de Montréal a suivi celle de Toronto, qui suivait celle de New York, qui suivait celle de Londres, qui suivait celle de Tokyo.
L’activité était intense. Près de 13,4 millions d’actions ont été négociées, un record historique pour Montréal. Le précédent sommet, 13,3 millions, avait été établi en avril dernier alors que les actions s’enlevaient à la hausse.
«C’est un krach!», affirmait Lise Dionne, analyste chez Geoffrion, Leclerc, d’un ton haletant qui en disait long sur la fébrilité de cette journée et l’épuisement où gourous et boursicoteurs se sont retrouvés à la clôture. «En 1929, a-t-elle rappelé, la bourse de New York avait perdu 12,5 p. cent; hier, ce fut 22 p. cent. Le marché est complètement irrationnel; il n’y a plus de logique.»
«Le drame dans tout cela, a déclaré de son côté Pierre Lussier, directeur de la recherche chez Tassé et Associés, c’est que cela pourrait conduire à un krach économique très grave. Aujourd’hui (lundi), New York a perdu l’équivalent de $1000 milliards US. Cela s’ajoute aux $300 milliards de vendredi.»
Plusieurs centaines de curieux se sont massés sur la passerelle d’observation du parquet du square Victoria, pour assister au «massacre du 19 octobre»: les négociants et mainteneurs de marché de la Bourse de Montréal ne jouaient pas pour la galerie. À l’heure du déjeuner, tout le monde mangea sur le pouce, plus ou moins mal, tandis que les écrans-témoins leur montraient de troublants graphiques en forme de «M».
L’ordinateur ne parvenait pas à suivre. Le «ticker était en retard, jusqu’à deux heures à un certain moment. Même que vers 14 h, on abandonna le tableau électronique pour revenir à la vente à la criée. On pouvait entendre de vive voix la dégringolade des cours.
«Cette journée nous a donné la preuve que le nouveau système d’ordinateurs que nous avons commandé n’est pas un luxe», a commenté M. Yves St-Onges, du service des communications de la Bourse. Le nouveau système, plus puissant et efficace, doit entrer progressivement en opération, à partir de janvier 88.
Entre temps, l’alarme se faisait régulièrement entendre au service de surveillance du marché. L’ordinateur du service signale toute anomalie dans les transactions effectuées sur le parquet. Il va sans dire que les forts écarts enregistrés hier ont eu comme conséquence que presque tous les titres se sont retrouvés sur la liste d’enquête. «Il faudra plusieurs jours pour débroussailler tout cela», de dire la directrice du service, Mme Francine Beauchemin.
Les courtiers débordés d’appels
Il était bien difficile hier après-midi de joindre au téléphone les représentants des maisons de courtage montréalaises. Les courtiers de détail avaient en outre beaucoup à faire pour répondre aux demandes pressantes d’explications de leurs clients, lesquelles se transformaient le le plus souvent en ordre de vente.
Chez Tassé et Associés, on entendit un courrier excédé lancer à un de ses clients qui demandait que l’on liquide tout son portefeuille RÉA: «Comprenez que je ne peux pas vendre vos actions, même à moitié prix. Il n’y a pas d’acheteurs.»
L’argument, même s’il était un peu exagéré, n’était pas totalement faux. Les transactions sur plusieurs titres ont été momentanément suspendues à cause d’un trop fort déséquilibre entre l’offre et la demande, ou tout simplement l’absence d’acheteurs.
«Les spécialistes sont sur les nerfs», commenta Mme Beauchemin alors que la séance battait son plein. La Bourse de Montréal, comme celle de New York, compte sur des spécialistes pour régulariser le marché. Ceux-ci sont obligés de prendre des positions sur les titres qui leur sont assignés, à l’intérieur de certaines marges, pour assurer un marché continu.
D’autres courtiers avaient la tâche particulièrement douloureuse de collecter leurs clients: «Votre compte est à découvert de $25 000. Vous devez combler la différence dans les plus brefs délais, sinon nous serons forcés de vendre vos actions», conseillait-on à ceux qui, gagnés par l’excitation boursière, avaient emprunté pour financer leurs achats.
«Il y a eu beaucoup d’appels de marge. C’est le grand drame de cette journée boursière», raconte M. Pierre Lussier, directeur de la recherche chez Tassé et Associés.
Les courtiers institutionnels, ceux qui traitent avec les fonds de pension et autres investisseurs millionnaires, avaient la vie plus facile que leurs collègues travaillant avec les petits investisseurs. «On s’est tourné les pouces toute la journée», affirme M. Charles Édouard Lebel de la firme McLeod Young Weir.
«Les investisseurs institutionnels canadiens sont sortis du marché depuis plusieurs mois déjà. Les actions ne comptent plus que pour 25 p. cent de leur portefeuille, ce qui est un minimum», explique-t-il. La grande qualité de ces portefeuilles donne d’ailleurs confiance au spécialiste qui déjà en 1982 avait publiquement prédit avec justesse le rebondissement du Dow Jones à 777.
Lire les commentaires (45) | Commenter cet article

L'utilisation de Facebook sert uniquement à simplifier votre inscription. 




