Stéphane Laporte

Archive du 13 septembre 2011

Mardi 13 septembre 2011 | Mise en ligne à 13h54 | Commenter Commentaires (242)

Nelly, Guy A. et la honte

141907-nelly-arcan

Deux ans après son décès, on vient de publier une nouvelle inédite de l’auteur Nelly Arcan, intitulée La honte. Nelly Arcan y raconte son passage à l’émission Tout le monde en parle:

Chaque fois qu’elle repensait à l’émission, chaque fois qu’elle revoyait le visage haineux, autiste, inentamable, de l’homme debout – et elle y repensait et elle le revoyait tout le temps –, le monde s’effondrait dans son esprit.

L’homme debout, c’est l’animateur Guy A. Lepage. Qui lui a fait vivre le pire des supplices avec la complicité des autres hommes sur le plateau.

La lecture de ce texte est bouleversante. On ne peut qu’être ému devant une personne aussi vulnérable, aussi mal dans sa peau. On ne peut que vouloir la comprendre, l’aider, l’aimer. Même si il est trop tard.

Mais en même temps, on ne peut absolument rien reprocher à Guy A. Lepage.

Guy A. Lepage n’a pas été haineux avec elle. Guy A. Lepage a fait son métier, ce soir là, comme il le fait tous les dimanches.

Guy A. Lepage anime un talk show. Un spectacle de la parole.

À Tout le monde en parle, les mots n’ont pas le même poids que dans les romans. Les mots sont là pour divertir. Pour faire réfléchir, souvent. Mais toujours pour faire un bon show.

Guy A. Lepage a donc placé l’auteur devant ses contradictions pour provoquer un moment. Une réaction. Mais Nelly était mal-à-l’aise.

Et quand son décolleté est devenu sujet à blagues de la part de tous les invités, elle s’est effondrée.

Avec une plume, elle aurait bien su leur répondre et avoir le dernier mot. Avec sa bouche, elle en était incapable.

Nelly Arcan voulait qu’on la trouve belle pour être acceptée. Elle ne voulait pas qu’on la trouve déplacée.

Mais Tout le monde en parle n’est pas une émission hommage, c’est une joute verbale.

Nelly Arcan qui n’a jamais accepté son corps n’était pas en mesure de jouer. Ça la confrontait trop avec elle-même.

Toute sa vie fut marquée par son hyper-sensibilité face aux regards des autres. Imaginez sa fragilité quand elle se retrouve devant 2 millions de personnes. 2 millions de juges.

L’homme debout au visage haineux, autiste, intenable, ce n’est pas Guy A. Lepage, c’est son miroir. Qui était encore plus cruel pour elle, ce soir là, car la télé est un miroir grossissant les différences. Un miroir impardonnable.

Bref Nelly Arcan n’aurait jamais dû aller à Tout le monde en parle. Ce n’était pas un endroit pour elle, dans son état de haute vulnérabilité.

Mais elle a bien fait de partager avec nous son expérience. C’est une geste d’une grande générosité.

Car son récit est matière à réflexion pour tout le monde.

À commencer par les gens de télévision.

Nelly Arcan portait un décolleté osé. Soit. Était-ce une raison pour en rire? Bien sûr, les intervenants ont dit tout haut ce que bien des téléspectateurs pensaient dans leur salon. Bien sûr, ça faisait un bon show. Bien sûr, ce n’était pas méchant. C’était juste adolescent. Ça se voulait rigolo. Mais c’était tout de même, un manque de respect.

Une femme peut-elle être à la fois provocante et respectée à la télé?

Peut-on être à la télévision plus qu’une image, surtout si on est femme et sexy?

Quelque chose me dit que tous ceux qui ont lu le texte de Nelly Arcan seront dorénavant plus sensibles aux personnes se présentant sous les lumières des projecteurs.

Ce n’est pas parce que c’est de la télévision, qu’on ne doit pas faire attention.

Ce n’est pas parce qu’une personne est en ondes, qu’elle est prête à tout.

Entourée des mêmes gens, mais sans caméra, je suis certain que Nelly Arcan se serait sentie bien. Parce que personne n’aurait eu la pression de faire un show.

C’est ça le démon de la télévision. La loi du plus fort en gueule.

Nelly Arcan n’avait pas à avoir honte de son passage à la grande messe du dimanche.

Guy A. Lepage n’a pas à avoir honte de la façon qu’il l’a reçue.

Mais on peut tous puiser une leçon de cette troublante nouvelle, bien que la prose de Nelly Arcan soit à des années lumières de celle de Saint-Exupéry, c’est la même que celle du Petit Prince: l’essentiel est invisible pour les yeux (et les caméras), on ne voit bien qu’avec le coeur.

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