
Moi et mon grand frère.
C’est la veille de Noël, les chaînes de télé passent des reprises, alors voici une reprise de chronique écrite en 1997. Un petit souvenir de Noël… en novembre.
Un cadeau de Noël en novembre
Samedi, le 2 novembre 1968. J’ai 7 ans. Et j’ai hâte à Noël. Couché sur mon lit, je suis en train d’écrire ma liste de cadeaux. Elle n’est pas très longue. Je ne demande qu’une chose. Une paire de patins. Pour pouvoir jouer au hockey avec mes amis. Et me prendre pour mon idole Jean Béliveau. Je tremble juste à écrire le mot. P-a-t-i-n-s. Il n’y a rien de plus beau mot au monde. Je plie soigneusement ma lettre et je la glisse dans l’enveloppe. Je marque dessus À Monsieur Père Noël et je vais la porter sur la table de maquillage de ma mère. Je suis petit mais je ne suis pas fou. Je crois encore au Père Noël mais je crois surtout en ma mère.
Le soir, après avoir regardé le match du Canadien entre mon père et mon grand frère, Maman vient me prendre par la main pour m’amener faire dodo. Tout en me bordant, elle me dit:
« – Le Père Noël m’a laissé entendre que t’aimerais recevoir une paire de patins. Est-ce que c’est vrai?
- Ah oui c’est vrai…
- T’es certain que tu ne veux pas autre chose?
- Non, c’est ça que je veux!
- Stéphane, tu sais, avec ton petit problème aux jambes, ce n’est pas sûr que tu sois capable de patiner. Peut-être que tu devrais aussi demander autre chose…
- Maman, je suis certain que je vais être capable de patiner. Parce je le veux. Et tu dis toujours quand on veut, on peut… »
Ma mère me sourit. Elle me donne un bec et sort de la chambre. Sans dire un mot. Mon grand frère couché dans le lit d’a côté me chuchote:
« Fais-toi z’en pas Stéphane, moi aussi, je suis sûr que t’es capable de patiner. Pis pour t’aider à apprendre, je vais te faire une patinoire dans la cour et tu vas pouvoir te pratiquer. Tu vas voir, ça va bien aller… »
Tous les soirs, en revenant de l’école, Bertrand, mon grand frère de 14 ans, pelte la neige dans la cour, la tape et l’arrose pour faire une belle surface glacée. Je l’aide en passant ma petite gratte en plastique. Et je rêve au matin de Noël où je pourrai enfin m’élancer sur la patinoire avec mes beaux patins tout neuf. Comme Jean Béliveau.
Samedi, le 30 novembre 1968. Il ne me reste plus que 25 jours à attendre. Je me réveille. Et qu’est-ce que je vois au pied de mon lit? Une belle paire de patins. Un cadeau de Noël en novembre! Je n’en reviens pas! Je cours dans la chambre de mes parents!
« – Maman! J’ai eu mes patins! J’ai eu mes patins!
- T’es content mon grand?
- Oui mais je ne comprends pas, c’est pas Noël!
- Stéphane, tu sais le père Noël, il n’est plus jeune jeune. Et cette année, il avait peur de ne pas être capable de livrer tous les cadeaux de Noël de tous les enfants du monde en seulement une nuit. Alors, il a décidé de prendre de l’avance et de donner aux enfants les plus sages leur cadeau de Noël avant Noël… »
J’écoute les explications de ma mère seulement d’une oreille. Tout ce que je veux c’est aller les essayer. Ces patins tant désirés. Je mets mon manteau, ma tuque, mon foulard, mes gants et je réveille mon frère. On se précipite sur la patinoire.
J’enlève mes grosses bottes et j’enfile mes petits patins. Bertrand m’aide à les lacer. Puis il me donne la main et j’embarque sur la glace. Woups! Sur le derrière! Je m’agrippe après Bertrand de toutes mes forces et j’arrive à me relever. Mon frère met une chaise devant moi pour me servir d’appui, et j’essaie d’avancer. Mais comme je marche sur la pointe des pieds, et que j’ai moins d’équilibre qu’Olivier Guimond paqueté, je pique du nez à tout coup. Je ne patine pas sur la bottine. Je patine sur les genoux!
Ma mère, mon père et ma grande soeur regardent de temps en temps par la fenêtre pour voir comment je m’en tire. En se croisant les doigts. Et à chaque fois, ils sont témoins d’une de mes fouilles spectaculaires. Ça leur brise le coeur. Mais moi, je ne désespère pas. Quand on veut, on peut. Et pour vouloir, je veux.
Les heures passent. On a oublié d’aller dîner. On est toujours sur la patinoire. À se les geler. A s’essayer. Moi pis mon frère. Il commence à avoir les bras fatigués à force de me relever. Il faudrait bien que je parvienne à rester debout deux secondes avec ces foutues lames dans les pieds. Mais c’est toujours la même chose. Une enjambée et sur le cul!
La nuit tombe, elle aussi. J’ai le nez bleu, les coudes bleus, les fesses bleues, les genoux bleus, les pieds bleus. J’ai l’air d’un Schtroumpf. Je suis tombé plus souvent sur la glace en une journée que Réjean Houle durant toute sa carrière. Il faut que je me rende à l’évidence, je ne serai jamais capable de patiner. Les yeux dans l’eau, je me résigne à dire à mon frère:
« – M’enlèverais-tu mes patins ? »
Bertrand est aussi triste que moi. Si c’est pas plus. Il me serre dans ses bras.
« Stéphane, si tu veux demain, on pourrait encore essayer, ça va sûrement aller mieux la deuxième journée… »
Je le regarde. Et dans ses yeux, je vois qu’il veut tellement me rendre heureux qu’il y croit. Et ça me fait du bien. Mais je lui réponds quand même Non, c’est fini, merci. Il n’insiste pas. Il a compris, lui aussi, que les Ice Capades, ce n’est pas pour moi! Je lui donne un bec. Et je me sauve dans ma chambre. En pleurant. Les patins que je voulais tant, je les laisse dans le banc de neige. J’en ai plus besoin. Je ne serai jamais Jean Béliveau.
Ma mère m’appelle pour que je vienne souper. J’ai pas faim. Je reste dans mon lit. À attendre que la peine passe.
Je comprends pourquoi Maman m’a donné mon cadeau de Noël en novembre. C’est parce qu’elle ne voulait pas que je passe la journée de Noël à pleurer. Elle savait ce qui arriverait. Maintenant, il me reste vingt-cinq jours pour me trouver un autre rêve…