
Je suis dans une zone où je n’ai jamais été. Il est 3 h du matin. Je n’ai jamais vécu ça 3 h du matin. Debout, habillé, réveillé. C’est le gros party dans la maison. Papa, maman, ma soeur, mon frère, mes oncles, mes tantes, mes cousins et cousines sont tous là. En train de rire et de parler fort.
Je me suis éclipsé du salon pour aller faire pipi. C’est bizarre, dans le bain, il y a plein de bottes et de caoutchoucs. Mes oncles appellent ça des chouclaques. Ma mère dit qu’il faut dire caoutchoucs. Peu importe ce que c’est, je ne savais pas qu’on avait le droit de mettre ça dans le bain.
C’est vrai que le vestibule n’est pas grand. Et si on les avait alignés là, il y en aurait eu jusque dans la cuisine. J’approuve.
Je sors de la salle de bains. J’ai les yeux qui piquent. J’ouvre la porte de la chambre de mes parents, juste pour savoir pourquoi elle est fermée. Wow! Il y a une montagne de manteaux sur le lit. Le vison de ma tante Louise, le paletot de mon oncle André, le lynx de ma tante Pierrette, la canadienne de mon oncle Yvan, le coupe-vent du cousin Pierre, le foulard de tante Jacqueline… Et plein d’autres en dessous que je ne vois pas, de ceux et celles qui sont arrivés en premier. Des noirs, des rouges, des en poil de chameau, des en poil mauve. On se croirait dans une manufacture.
Je ne savais pas qu’on pouvait laisser son manteau sur le lit. Comme ça. À la traîne. C’est vrai que le placard est petit. Il ne reste plus d’autre endroit. Je sais que je ne suis pas vite, mais je finis par comprendre. J’approuve aussi.
J’ai envie de… Et pourquoi je me retiendrais? Je ferme doucement la porte de la chambre pour que personne ne me surprenne. Je prends mon élan. Et je saute dans la pile de manteaux. Quel amortissement! On est bien, là-dedans. Ça sent le parfum des tantes et l’après-rasage des oncles.
Vu de près, comme ça, je me croirais dans une meute de loups. De renards ou de chinchillas. Et s’ils reprenaient vie, tous ces petits animaux, ils me boufferaient vivant. Peut-être pas. Peut-être qu’ils me prendraient pour un des leurs. Je me colle sur le vison. Comme si j’étais son petit. Et je ferme les yeux. Mes cadeaux peuvent attendre. Je suis bien, ici.
J’entends les grands de l’autre côté du mur. Parler de leur nouvelle voiture, des prouesses de Jean Béliveau et des folleries de Jean Drapeau. Je devrais aller les rejoindre, mais je suis bien, dans leurs manteaux. Il y a moins de fumée que dans le salon. Et les fourrures amortissent le son des verres et des éclats de voix. Ça devient presque comme un doux ronron. Un rigodon transformé en berceuse. C’est rassurant.
Rassurant de savoir qu’ils sont juste là à côté. Que rien ne peut m’arriver. Même s’il y a juste une petite lampe d’allumée dans la chambre. La noirceur ne me fait pas peur.
Je regarde autour de moi. Et j’ai la drôle d’impression que je vais me rappeler ce moment-là, quand je serai grand, quand je serai de l’autre côté du mur. Je me sens comme dans un souvenir. Comme si le présent était décalé. Comme si, entre ma tête et mon coeur, il y avait un délai. Comme si mon coeur était en avance et savait déjà que je suis dans le passé.
Un peu plus et je serais en train de vivre une expérience extrasensorielle, un voyage astral dans une galaxie de manteaux. J’ai dû boire trop de Coke.
C’est difficile à expliquer à mon âge, mais je sens que le temps est en train de passer. Durant une journée normale, on vit et les heures ne servent que de repères à nos activités. Se lever, manger, se coucher. Toujours la même routine.
Mais à Noël, plus rien n’est pareil. Il y a plein de monde dans la maison. Il y a des bottes dans le bain, des manteaux sur le lit. Et on reste debout toute la nuit. Tout le monde danse, tout le monde tourne, mais arrive un moment où ce n’est pas le temps qui s’arrête, c’est nous. Et on voit le temps nous dépasser. C’est peut-être en sortant dehors pour déneiger l’auto, c’est peut-être en regardant les plus jeunes jouer avec leurs cadeaux, c’est peut-être en allant chercher de la bière dans le frigidaire. Mais pendant quelques secondes, on se voit en train de fêter Noël. Et on se sent tout petit, petit. Comme un enfant dans une mer de manteaux. Et on se dit que, bientôt, tout ça deviendra un souvenir. Et nous aussi.
Je me réveille. Je sens les bras de mon père me prendre le cou et les jambes. Il n’y a plus un seul manteau autour de moi. Toute la visite est partie sans que je m’en aperçoive. Comme par magie. Noël est fini. Je traverse la maison dans les bras de papa jusque dans ma chambre. Papa me dépose dans mon lit. Ma mère me borde.
Et je m’ennuie déjà de mon Noël couché dans les manteaux.
Joyeux Noël à tous! Et un bien spécial à tous mes oncles, tantes et cousins, cousines qui portaient ces manteaux. Où que vous soyez maintenant, j’ai votre parfum dans ma mémoire et vos voix dans mon coeur.
(chronique du 24 décembre 2006)