
Photo André Pichette, La Presse
Samedi dans La Presse je chroniquais sur une histoire qui me semble formidable : Anne B.-Godbout qui donne un rein à son ami Hugo Houde. Deux adultes dans la jeune vingtaine, qui se sont connus par les blogues, dont l’amitié a fini par se développer dans le réel. Puis, un jour, les reins d’Hugo cessent de fonctionner.
Formidable ? Eh bien, la greffe d’un organe, pour moi, c’est un peu comme la présence permanente de l’Homme en orbite de la Terre : ce n’est pas parce qu’on s’y est habitués qu’il s’agit d’une chose banale. C’est tout sauf banale.
Bref, Hugo Houde. Ses reins ont cessé de fonctionner. Il lui faut une greffe, il lui faut un rein, un seul. Son père, sa mère ne sont pas compatibles. Il lui faut se résigner : il faudra attendre le rein prélevé d’un cadavre. En attendant, c’est la dialyse.
Dans le grand totem des greffes d’organes, les patients en attente d’un rein sont peut-être parmi les moins mal pris. Ils peuvent vivre une vie quasi normale, grâce à la dialyse, cette machine qui nettoie le sang. Mais quand même : ça vous hypothèque un quotidien, ça vous mine les perspectives.
Anne s’est proposée. Elle était compatible. L’opération a eu lieu il y a une semaine. C’est l’histoire de ma chronique. J’espère que la portion catholique du lectorat, cette portion qui m’a tant tancé pour mes mots un peu durs à l’égard du cardinal Ouellet, a apprécié le clin d’oeil au p’tit Jésus…
Pourquoi s’est-elle proposée ? Autour d’Anne, à l’hôpital notamment, on a tenté de lui faire dire qu’il devait bien y avoir « quelque chose » entre elle et Hugo. Mais non, Anne a un chum, elle n’est pas amoureuse d’Hugo. Il y aura, pour toute la vie, quelque chose de spécial entre les deux, un lien en titane, évidemment. Mais pas « ça ». Mon analyse à deux cennes : Anne a fait don de son rein parce qu’elle est comme ça, une bibitte généreuse et sensible au sort de son prochain. Une forme de bonté.
Mais l’histoire d’Anne et Hugo, c’est aussi l’histoire de la vie 2.0, de la vie à l’ère numérique, des relations qui commencent dans l’Internet et qui se déversent dans le réel. Anne a connu Hugo quand celui-ci animait un blogue s’intitulant Oops, we’re dead !, un blogue supposément animé par un ado…
C’est ainsi que leur relation a commencé : sur le quiproquo d’un pseudonyme et d’une vie inventée (qui n’est pas sans rappeler ce célèbre dessin…). Qu’importe, Anne et Hugo ont fini par développer une réelle amitié, dans le réel.
Je sais que le virtuel a mauvaise presse. Je sais que le réflexe commun est de sacraliser les « vraies » amitiés, les « vraies » relations qui commencent et perdurent dans le réel. En amitié comme en amour : même le recours aux sites de rencontres, bien que généralisé, a encore quelque de chose de suspect en certains quartiers. Je crois qu’on fait fausse route. De nos jours, il y a tellement de nos vies qui sont imbriquées dans le 2.0 et tellement de bribes du 2.0 qui sont imbriquées dans nos vies que c’est immensément réducteur de dire que les relations virtuelles sont dérisoires…
L’histoire d’Anne et Hugo constitue une preuve, si on veut, de l’importance et de la densité des relations qui commencent dans le virtuel. Facebook, Twitter, les blogues, les textos : ce sont de nouvelles interfaces dans la grande aventure humaine. Les plus de 40 ans, comme moi, ont connu l’ancienne époque où ces interfaces n’existaient pas. On peut comparer avec l’ancienne époque, évidemment. Mais comme avec toute comparaison générationnelle, la nostalgie embue un peu le rétroviseur.
Il y a du mauvais dans ces relations 2.0, il y a de la perversité qui se cache là-dedans, il y a une impunité qui existe autrement que dans le réel. Je sais. Et j’en parlais l’an dernier, avec la triste histoire d’Amanda Todd.
Mais il y a aussi du bon, du très bon. La preuve…
***
Oh, un merci particulier à tous ceux qui ont relevé une inexactitude dans cette chronique. Le fromage plein de trous des Suisses est l’emmental, pas le gruyère.
J’espère que ça ne me vaudra pas une plainte au Conseil de presse.
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