Patrick Lagacé

Archive, octobre 2013

Jeudi 10 octobre 2013 | Mise en ligne à 15h19 | Commenter Commentaires (85)

La couille de mononcle Michel

Donc, la semaine dernière, trois jeunes femmes ont décidé de se dénuder la poitrine à l’Assemblée nationale pour protester contre la présence du crucifix dans l’enceinte où on vote les lois du Québec. « Crucifix, décâlisse » : tel était le message qu’on pouvait lire sur leurs poitrines et qu’on pouvait entendre de leurs bouches.

Elles font partie des FEMEN, des femmes qui choisissent ce moyen d’expression pour dénoncer des trucs, un peu partout dans le monde. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ça ne passe pas inaperçu. Il s’en trouve pour dire, aussi, que ça fait de l’ombre à la cause sur laquelle les FEMEN tentent de mettre de la lumière…

Michel Beaudry, chroniqueur d’humour au JdeM, lui, a écrit ceci :

« Si j’avais été agent de la sécurité, je n’aurais pu m’empêcher de retenir une manifestante, justement et délicatement, en plaçant mes deux mains sur ses seins. Aux journalistes, j’aurais expliqué que c’était pour les cacher, mais vous savez très bien comme il est enivrant d’être derrière une femme et de tenir ses deux jolis seins dans les mains. L’utile et l’agréable. »

D’autres l’ont dit avant moi, quand la chronique de Beaudry est devenue virale, grâce aux engrais numériques que sont Twitter et Facebook : voici la prose d’un mononcle.

Quelques-uns ont souligné que le geste fictif décrit par Beaudry colle parfaitement à la description d’une agression sexuelle, soit le contact sexuel non-désiré.

Et, et… c’est vrai.

Mais bon, mettons un truc au clair tout de suite. Je suis convaincu que le chroniqueur n’a pas sciemment fait l’apologie d’une agression sexuelle dans un journal à grand tirage.

Sauf que Beaudry est tombé bêtement dans le gouffre qui sépare la réalité des hommes et des femmes, encore aujourd’hui.

La réalité, c’est que les femmes sont cinq fois plus susceptibles qu’un homme d’être victimes d’une agression sexuelle de type 1 (1), qui englobe les attouchements. Selon le Centre canadien de la statistique juridique de Statistique Canada, ces agressions (de nature dite « moins grave ») — constituent 81% des agressions sexuelles. Et elles ne sont pas forcément rapportées aux flics.

La réalité, c’est que l’immense majorité des hommes ne se fait jamais tasser dans un coin du bar, vers le last call, par un type saoul qui lui pogne le cul et qui n’entend pas le « Hey, arrête » de la fille.

La réalité, c’est que l’immense majorité des hommes ne se fait jamais effleurer « accidentellement » les parties intimes par un beau-frère ou un oncle, quand tout le monde se souhaite la bonne année, le 1er de l’An.

Je ne dis pas qu’elles vivent ça chaque semaine, ni même chaque mois. Mais je suis toujours sidéré, en parlant avec des filles, du caractère quasi-anodin de ce type d’expérience, chez elles. Elles l’ont à peu près toutes vécue, au moins une fois.

Quand t’es un gars, cette réalité-là, tu ne la connais pas. Imagine quand t’es un peu mononcle…

Beaudry s’est défendu au micro de Benoît Dutrizac en disant que ce n’est que de la blague, que le monde manque d’humour et que voulez-vous qu’il y fasse, qu’il se coupe une couille ?

De l’humour ? Ça me fait penser aux « jokes de nègres ». J’avais 6 ans et la première blague apprise de la bouche de mon grand-père touchait les Noirs. C’était l’époque. Puis, un jour, parce que les moeurs d’une société s’adoucissent, les jokes de nègres ont disparu du paysage.

On a comme compris, collectivement, qu’elles étaient à la fois cause et symptôme d’un racisme soft dans le fond de l’air. On a évolué.

Il y a délit de mononquerie — mon néologisme — mais le crime de Beaudry est ailleurs. Il est dans ce divorce gênant avec l’époque : ce n’est parce que le chroniqueur est à l’avant-garde de l’humour québécois qu’il est le seul à faire des jokes d’attouchements…

Je ne parle pas de faire un humour de téteux, et respectueux. Je dis que Beaudry n’oserait même pas faire de jokes de nègres, en 2013. Je dis qu’on peut être dur, choquant, pas politiquement correct ET drôle. Voyez Mike Ward.

L’autre crime de Beaudry, c’est qu’il a compté dans son propre but. Car au JdeM, la semaine dernière fut objectivement réjouissante. Nouvelle maquette, intéressante brochette de nouvelles plumes de chroniqueurs et de blogueurs, publication exclusive de l’épître de Jacques Parizeau sur la Charte…

Et, pour fêter tout ça, une joke digne de 1971 qui, comme le sein d’une FEMEN, attire toute la lumière ambiante.

Sais-tu si tes boss ont ri, Michel ?

(1) *Les agressions sexuelles au Canada*, Statistique Canada, 2008

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Mercredi 2 octobre 2013 | Mise en ligne à 16h30 | Commenter Commentaires (68)

Journalistes et Harper : pourquoi acceptons-nous cela? (AJOUT)

Photo PC

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Le lead de cette dépêche de la Presse canadienne est surréaliste :

Le bureau du premier ministre a averti le réseau CTV qu’un de ses caméramans ne pourra pas voyager avec Stephen Harper cette semaine. On lui reproche d’avoir posé une question à M. Harper, la semaine dernière à New York.

Vous avez bien lu. Dave Ellis a posé une question au PM, la semaine passée, à New York, sur un truc d’intérêt public : a-t-il un commentaire à faire sur l’inculpation pour fraude électorale de Dean Del Mastro, un de ses députés ?

Pour cela, rapporte la Presse canadienne, le bureau du PM aurait signifié qu’Ellis était désormais persona non grata sur le prochain voyage à l’étranger de M. Harper, en Asie.

Le bureau du premier ministre nie que Dave Ellis ait été interdit de voyage. Je lis la déclaration du porte-parole de Stephen Harper, au site iPolitics :

“No one has been barred from the trip,” the PM’s Director of Communication Jason MacDonald said in an email, when asked if Ellis would be allowed onto the plane.

When asked if anyone had been barred previously, MacDonald replied that “no one is being barred, that’s the important point. The people on the trip media list are all going to be joining us in Malaysia/Indonesia.”

Je traduis librement : « Personne n’a été interdit de voyage. » Quand iPolitics a demandé si quelqu’un avait été précédemment interdit de voyage parmi les reporters qui doivent couvrir le prochain voyage de Harper, le porte-parole a dit ceci: « Personne n’est interdit de voyage, c’est le point important. »

Si le porte-parole avait voulu répondre directement à la question directe, il aurait dit que non, personne n’a jamais été interdit de voyage. Il ne l’a pas dit. J’en déduis qu’il bullshit en patinant sur les temps de verbe.

Le hic, c’est bien sûr que ce genre de diktat est tout à fait conséquent avec la façon dont le bureau de Harper traite les médias de façon générale.

Je suis scandalisé que le premier ministre du Canada limite à ce point ses conférences de presse, à quel point il limite au minimum les entrevues. Pour comprendre comment pense et agit le gouvernement du Canada, il faut s’en tenir aux communiqués de presse et aux réponses à la Chambre des communes. Point final.

Bien sûr, Harper a le droit de faire ça. Le pire, c’est que ça marche. Ça « marche » dans le sens où il ne semble pas avoir payé un prix politique très élevé pour approche du black-out médiatique. Ça me scandalise, mais pas autant que de penser que le public s’en fiche. Vous voulez vraiment vivre dans un système où le gouvernement n’est jamais défié, où ses réponses ne sont jamais suivies d’une sous-question ? Bienvenue à CommuniquédepresseLand.

Les médias ont aussi une responsabilité dans cette mascarade. Harper va répondre à combien de questions, dans ce voyage ? Son habitude, quand il tient ses rares points de presse, est de prendre UNE question en anglais et UNE question en français. Pourquoi acceptons-nous d’envoyer à grands frais des journalistes couvrir ça ? Même en échange d’UNE question, je crois que c’est un marché de dupes.

Je reviens au paragraphe surréaliste qui coiffe ce billet. Dave Ellis couvrait une mise en scène où le PM n’allait répondre à aucune question, la chose avait été décrétée à l’avance. Si les journalistes ne peuvent pas poser de question au protagoniste d’un événement, pourquoi le couvrir ? Pourquoi être complice de ces mises en scène si le premier acte journalistique de notre arsenal — la question — est étouffé ?

C’est du marketing, ça. Pas du journalisme.

AJOUT — David Akin, vétéran journaliste des journaux SUN, me signale sur Twitter un récent billet de son blogue qui se penche sur la relation entre le « press corps » et le bureau du PM.

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Mercredi 2 octobre 2013 | Mise en ligne à 9h44 | Commenter Commentaires (97)

De Jean Dorion à Djemila Benhabib, les deux côtés du voile

Burqa

Ma chronique du jour porte sur l’essai Inclure – Quelle laïcité pour le Québec ?, de Jean Dorion, militant indépendantiste depuis toujours, ex-président de la Société Saint-Jean Baptiste et député bloquiste.

Vous la lirez si ça vous tente…

Mais je souligne ici une citation de M. Dorion, glanée en entrevue avec lui, sur la clientèle électorale à laquelle le PQ cherche à plaire avec sa Charte des valeurs québécoises. M. Dorion y voit une aventure contre-productive pour la raison d’être du PQ : « Il va aller chercher une partie de ces gens qui ont peur de la nouveauté. Mais ces gens-là sont-ils souverainistes? Par définition, vous savez, la souveraineté est la nouveauté…»

***

Il est souvent question dans ce débat sur l’interdiction du voile du symbole qu’incarne le voile islamique. J’en suis : il peut symboliser l’oppression, le diktat de la volonté des hommes sur les femmes. Là où je diverge d’opinion, c’est que je refuse de croire que chaque musulmane qui le porte est contrainte de le faire, que le voile signifie la même chose à Ramallah qu’à Alma. La femme est-elle opprimée au Yémen, en Arabie saoudite ? You bet, et cela mérite notre indignation.

Mais ici, au Québec ?

Les Québécoises musulmanes qui sont forcées de porter le voile ont toute ma sympathie. Mais ma sympathie a des limites: nous vivons dans une société de droit qui, bien qu’imparfaite, a décidé que l’égalité hommes-femmes était un idéal important. Il y a des mécanismes qui aident les femmes prises dans une union inégale, où elles subissent des préjudices. Qu’elles soient catholiques de souche, athées, hindoues ou musulmanes.

Si une Québécoise musulmane est violentée dans son union, si elle n’est pas heureuse dans un foyer où elle se sent dominée et réduite à l’asservissement, elle peut et elle doit faire comme une Québécoise de souche : sacrer son camp.

Ce n’est pas parce qu’elle est musulmane que soudainement, de façon tout à fait mystique, la chose devient impossible. Et si, malgré tous les mécanismes mis en place pour aider les femmes maltraitées, cette Québécoise musulmane reste dans cette union malsaine, sorry, je ne vois pas ce que je peux faire et je ne vois pas ce que Charte va pouvoir faire pour l’aider. Il y a des femmes musulmanes, dans des coins salement plus durs du globe, qui se tiennent debout devant l’oppression sociale, bien souvent au péril de leurs vies.

C’est ce que je répondais ce matin à un lecteur qui me reprochait mon indifférence face à ces femmes voilées qui vivent parmi nous, dans le diktat intime des hommes de leur entourage : V

oici ce que je pense: nous vivons dans une société imparfaite, mais dans une société de droit qui a décidé que la subordination des femmes aux hommes était inacceptable. Nous nous sommes donc dotés de ressources pour aider les femmes qui choisissent de quitter une union (civile ou pas) où elle n’est pas heureuse. Il y a le divorce no-fault. Il y a l’arrestation préventive de conjoints violents dans les cas de disputes conjugales qui dégénèrent. Il y a des maisons pour femmes violentées. Il y un régime fiscal qui oblige les conjoints à contribuer financièrement au bien-être économique de leurs enfants (et de leur ex-conjoint(e) dans le cas d’un couple qui était marié). Il y a des saisies de salaires quand ces conjoints ne paient pas.

Toutes ces mesures — bien qu’imparfaites — sont accessibles, si une femme en a besoin.

Ça inclut les femmes musulmanes.

C’est ça, une société de droit ; c’est ça, l’égalité ; c’est ça, un État neutre.

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