Patrick Lagacé

Archive du 3 décembre 2012

Lundi 3 décembre 2012 | Mise en ligne à 17h01 | Commenter Commentaires (49)

USA, Canada : les joies du BS corporatif

Belle image...

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Les anglais ont un très joli terme pour décrire la pratique de pomper de l’argent public vers des compagnies et industries qui n’en ont pas vraiment (ou vraiment pas ) besoin : corporate welfare. Du BS corporatif.

Et ces jours-ci, justement, le New York Times publie une série explosive sur ce phénomène : « United States of Subsidies », Les États-Unis de la Subvention. On s’est concentré sur les subventions directes et les avantages fiscaux consentis par les autorités locales (États, comtés et villes). Les calculs du journal sont de son propre aveu incomplets car il est à peu près impossible de traquer chaque dollar consenti par les pouvoirs publics aux compagnies dans le but de les voir créer de l’emploi dans leur coin de pays. Mais, au bas mot, on parle de 80 milliards par année.

Voici, en gros, ce qu’on apprend dans la série :

— Il n’existe à peu près pas de système objectif permettant d’évaluer l’efficacité de ces mesures supposément créatrices d’emploi ;

— Des compagnies qui font des profits font du chantage aux jobs en menaçant de déménager des usines ou des bureaux dans un comté, une ville ou un État voisin ; quand elles ne le font pas, tout simplement ;

— Les administrations publiques font face à une asymétrie de l’information quand elles dealent avec des compagnies souvent gigantesques qui, elles, habituées à faire chanter lesdites administrations publiques, possèdent toute l’info pertinente ;

Un passage déprimant du premier texte de la série concerne Bobby Hitt, secrétaire au commerce de la Caroline du Sud:

For government officials like Bobby Hitt of South Carolina, the incentives are a good investment that will raise tax revenues in the long run.

“I don’t see it as giving up anything,” said Mr. Hitt, who worked at BMW in the 1990s and helped it win $130 million from South Carolina.

Today, Mr. Hitt is the state’s secretary of commerce. South Carolina recently took on a $218 million debt to assist Boeing’s expansion there and offered the company tax breaks for 10 years.

Mr. Hitt, like most political officials, has a short-term mandate. It will take years to see whether the state’s bet on Boeing bears fruit.

Donc, en plus de ne pas savoir si l’aide à des géants comme BMW et Boeing est véritablement « payante », les politiciens qui prennent la décision de subventionner ces géants ne seront, bien souvent, plus au pouvoir quand on pourra juger des fruits de ces décisions. Sans doute seront-ils alors lobbyistes pour ces mêmes compagnies/industries.

Autre passage éloquent sur les enchères auxquelles se livrent les autorités locales entre elles, pour « créér » des jobs, sur la rivalité entre le Kansas et le Missouri, qui ont tout à tour dépensé de l’argent public afin d’attirer des compagnies situées sur le territoire de l’autre État :

Soon after Kansas recruited AMC Entertainment with a $36 million award last year, the state cut its education budget by $104 million. AMC was moving only a few miles, across the border from Missouri. Workers saw little change other than in commuting times and office décor. A few months later, Missouri lured Applebee’s headquarters from Kansas.

“I just shake my head every time it happens, it just gives me a sick feeling in the pit of my stomach,” said Sean O’Byrne, the vice president of the Downtown Council of Kansas City. “It sounds like I’m talking myself out of a job, but there ought to be a law against what I’m doing.”

Donc, d’une main, le Kansas a donné 36M$ à AMC Entertainement — le groupe qui possède entre autres une chaîne de cinémas — pour quitter le Missouri. De l’autre, l’État a coupé 104M$ du budget de son système d’éducation…

Quelques observations plus ou moins cyniques :

— Les capitaines d’industrie américains (mais pas seulement américains) et leurs chantres nous chantent sans cesse la ritournelle de la beauté absolue du libre-marché : où est le libre-marché quand l’industrie tend la main de façon systématique, aux pouvoir publics, comme un quêteux ?

— Parmi les insultes préférées des chantres du libre-marché, on retrouve l’épithète de « socialiste » lancée à la gueule de tout politicien montrant une quelconque inclinaison envers les dépenses publiques pour des programmes sociaux. Just sayin’…

— Il n’y a pour ainsi dire aucun débat sur le BS corporatif américain (mais pas seulement américain), alors que les dépenses publiques pour les poqués — comme les BS, par exemple — font, elles, l’objet de débats passionnés et vitrioloiques ;

Le Canada n’est pas exempt de dépenses publiques lancées dans les coffres du secteur privé sans suivi et sans assurance d’efficacité. On apprenait récemment, via le Fraser Institute, que depuis 1982, Industrie Canada a lancé 13,7 milliards CAN — un montant qui n’a pas été ajusté à l’inflation — à l’entreprise privée, sans trop de suivi sur l’efficacité de ces subsides et à peu près sans suivi quant aux sommes qui étaient des prêts et qui devaient être remboursées… On lit l’enquête de Mark Milke et on se dit ceci : l’assurance-emploi oppose plus de critères d’encadrement aux sommes données aux chômeurs qu’Industrie Canada n’en impose aux entreprises canadiennes…

Mais collectivement, au Canada, le BS corporatif fait mille fois moins l’objet de débats que les dépenses de formation des employés de commissions scolaires ou que les fraudes de bénéficiaires du BS.

Morale de ces histoires canadienne et américaine : des milliers de dollars, c’est plus facile à conceptualiser que des milliards, la haine du pauvre est bien vivante et les PDG ont toujours — TOUJOURS — raison parce que, bien sûr, ils créent de la job, EUX.

Même si ce n’est pas prouvé.

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