Patrick Lagacé

Archive, mai 2012

Mercredi 30 mai 2012 | Mise en ligne à 10h23 | Commenter Commentaires (101)

Le mort-vivant est bien vivant (AJOUT) !

Bon, j’espère qu’on me pardonnera ce point d’exclamation, dans le titre : il évoque bien sûr ma joie devant la découverte du jour: La Presse a pu parler et filmer Sébastien Tranchard, l’homme que le web donnait pour mort (ou dans le coma, ou paralysé), ce week-end, victime des policiers. Tristan Péloquin et Martin Leblanc ont retracé M. Tranchard à Québec, après un détour au fin fond de la Gaspésie, hier.

Quelques observations, à ce sujet, en vrac…

— Plusieurs personnes, depuis quelques jours, s’étonnaient du fait que les médias n’étaient pas capables de retracer l’homme sur la photo. Quand on connaît l’histoire de M. Tranchard, ça n’a rien d’étonnant: il n’est pas très branché, n’est pas sur Facebook ou Twitter. Il a appris à peu près après toute la twittosphère qu’il était mort (ou dans le coma). Surprenant, en 2012, quand on baigne dans l’univers du web… mais vrai. Il y a des gens qui ont les deux pieds dans le réel, et à peu près pas de présence dans le virtuel.

— Ce qui a permis de le retrouver, c’est de la patience, du temps et de l’acharnement. Il y a des fois où il faut aller cogner aux portes, et c’est ce que Tristan Péloquin a fait avec Martin Leblanc : un tuyau les a conduits à Québec ; d’où ils ont mis le cap sur la Gaspésie, sur la foi d’une autre info. Sept heures de route plus tard, ils ont trouvé le domicile de M. Tranchard mais pas M. Tranchard lui-même. Des proches ont toutefois mis nos reporters en contact avec le mort-vivant… Qui était à Québec. Retour des boys à Québec, donc, où il a finalement été interviewé.

— Je ne vais pas faire le procès des médias sociaux, en vous disant qu’il faut croire uniquement les « vrais » médias : les blogues, les Twitter et les Facebook de ce monde donnent une voix à des millions de gens qui, avant, n’en avaient pas. Dire « les médias sociaux, c’est pas fiable », c’est une généralisation bête et réductrice. Ils sont parfois (souvent?) très utiles pour les médias, en attachant le grelot à des histoires/dossiers qui, autrement, passeraient sous notre radar. Ils sont inestimables quand ils attachent le grelot à des papiers/topos des médias traditionnels qui passent inaperçus. Dans l’écosystème de l’information du 21e siècle, médias professionnels et citoyens se côtoient : c’est la vie et ce n’est ni l’enfer ni le paradis.

— Néanmoins, et on ne le dira jamais assez, méfiez-vous au minimum des informations qui circulent par courriel/Facebook/Twitter et dont vous ne connaissez pas la source. C’était le cas dans l’affaire de Sébastien Tranchard et de son état de santé : personne n’a attaché son nom à cette information qui a été relayée avec un succès viral hallucinant.

— Pour le meilleur et pour le pire, nous sommes tous des producteurs de contenus, désormais, avec nos blogues, nos pages Facebook et comptes Twitter. Retweeter n’est donc pas un geste anodin, quand il on relaie une information non-vérifiée. C’est du cas par cas, évidemment.

AJOUT : Il y a un fossé entre une partie du lectorat qui s’inquiétait pour M. Tranchard et les journalistes, dans cette affaire. Une lectrice m’écrit, sur Facebook : Une personne qui tombe inconsciente sous les matraques en directe et qui passe 30′ entouré de policiers visiblement nerveux, qui quitte les lieux toujours inconscient…le tout EN DIRECT (RDI). C’est ce qu’on appelle un EVENEMENT. Positivement cela meritait UN SUIVI et la SPVM l’a appris amerement. Ma réponse : C’est ce qui déprime les journalistes et qui illustre le fossé entre nous et le public, dans cette affaire: s’il avait été tué, s’il avait été dans le coma, ça se serait su. Ça n’aurait pas été caché. L’absence de nouvelles était une « bonne » nouvelle, pour un tas de gens, c’était le signe d’une sombre machination.

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Mardi 29 mai 2012 | Mise en ligne à 21h45 | Commenter Commentaires (62)

Pierre Moreau, l’avocat de la SAAQ et Tony Tomassi

Photo La Presse — Pierre Moreau

Photo La Presse — Pierre Moreau

Ça suinte la revanche à plein nez : le ministre des Transports, Pierre Moreau, a publiquement espéré des sanctions contre l’avocat de la Société de l’assurance automobile du Québec qui a lancé l’idée d’une manifestation des juristes contre la loi 78. Extrait d’une dépêche du JdeQc :

«Si c’est le cas, étant donné qu’il s’agit d’un avocat, c’est non seulement un manque de jugement grave de sa part, c’est aussi un manque de loyauté au devoir qu’il lui est imposé en vertu des articles 10 et 11 de la Loi sur la fonction publique et j’espère très sincèrement que l’individu en question sera sanctionné à la hauteur du manque de jugement dont il a fait preuve», a tonné le ministre Moreau mardi, peu après la période des questions à l’Assemblée nationale.

Il y a quelques semaines, quand un fonctionnaire des Affaires municipales s’est fendu d’une lettre au Soleil stupide et inquiétante — il était question de « reconquérir le terrain » perdu aux « gauchistes » — sur les étudiants en grève, le ministre en titre, Laurent Lessard a sobrement commenté l’affaire en expliquant que l’employé avait été l’objet d’une sanction.

C’est une différence de ton, de forme et de fond qui honorait Laurent Lessard. Il affichait la distance et la retenue de circonstance. Rien de cela chez Pierre Moreau ! Le ministre ne commente pas une sanction administrative déjà enclenchée, il l’appelle de tous ses voeux en invoquant l’argument des « payeurs de taxes » et en jugeant que le fonctionnaire-avocat a « manqué de jugement ».

Oubliez le côté politique, oubliez que Pierre Moreau passe pour un ministre revanchard qui veut sanctionner un employé de l’État qui a osé organiser une action qui contredit le gouvernement, de façon très, très publique. Oubliez qu’un avocat est d’abord et avant tout un officier de justice.

Au seul chapitre des relations de travail, M. Moreau est plutôt intrépide : il cloue un employé de son ministère au pilori, publiquement ; il lui fait un procès public. Où est le respect des procédures prévues quand votre boss vous a déjà trouvé coupable ?

J’ajoute que le ministre des Transports est un avocat de formation. Il devrait savoir ces choses-là.

Il y a une pugnacité qui donne à penser que le ministre joue ici au militant libéral, plus qu’au… ministre, justement. Je ne peux m’empêcher de voir une petite ombre revancharde dans les propos de M. Moreau face à l’avocat de la SAAQ qui a « osé » dénoncer une mesure législative qui inquiète bien des gens. Comme, puis-je le souligner, Pierre Paradis, le député libéral, qui s’est publiquement inquiété de la loi 78 en entrevue à La Voix de l’Est. Il a dit au journaliste Dominic Talbot avoir des « problèmes de conscience » face à la loi 78.

Ironie : quand l’ex-collègue de M. Moreau, Tony Tomassi, a été expulsé du caucus libéral et du conseil des ministres, parce qu’on avait découvert qu’il utilisait à des fins personnelles la carte de crédit d’une compagnie qui faisait des dons au PLQ, Pierre Moreau s’est comporté en bon mouton, c’est à dire que comme tous les députés libéraux, il a fermé sa gueule. Je veux bien être contredit, mais je n’ai pas souvenir qu’il ait prononcé des propos aussi durs envers son collègue. C’était pourtant plus grave que ce qu’on peut « reprocher » à cet avocat de la SAAQ.

J’oubliais cette histoire, où un syndicat accuse le gouvernement d’avoir forcé des fonctionnaires à travailler pour le PLQ.

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Dans Le manifestant fantôme, j’aborde l’histoire intrigante de cet homme arrêté en marge d’une manif, le 25 mai dernier. Il est au sol, ensanglanté, inconscient. L’arrestation semble avoir été musclée. La photo fait l’objet d’une dissémination virale sur le web depuis la semaine passée, avec commentaires éditoriaux à la clé. Exemple d’un message qui circule :

Un contact dit que cet homme est au centre de traumatologie de St-Luc avec sa moelle épinière de sectionnée et fractures à certaines vertèbres. L’homme serait dans un coma profond avec peu de chances de revenir. Il est tout de même étrange, malgré nos demandes répétés a différents journalistes de radio-canada, de TVA, de La Presse, du Journal de Montréal que les médias ne parlent pas de la situation et que le SPVM évoque une simple blessure au front.

En regardant l’image on voit bien que le Monsieur a un collier cervicale et du sang qui lui sort de la bouche. Pas une simple blessure au front. En ce 25 mai nous lançons donc cette enquête afin que la vérité soit révélée. Que l’homme en question soit vivant, assis dans son salon a jouer au xbox, dans un état grave a l’hôpital ou mort comme le dit une certaine rumeur, nous avons non seulement le droit, mais le devoir de faire la lumière sur cette situation.

Ce message, copié, collé et relancé un peu partout sur les blogues, Facebook et Twitter, a été publié sur un forum, publié par un certain « Lacania ».

Qui est Lacania ? Aucune idée. Comment le/la retracer ? Aucune idée. Comment parler à son « contact » ? Je ne sais pas. Mais son récit, raconté par un « contact », a fait mouche. D’autres versions de l’histoire de cet homme mort/dans le coma dans la plus grande discrétion ont aussi circulé.

Je ne veux pas tomber dans la bête rhétorique médias sociaux c. médias traditionnels. Je vois comme une progression pour l’information l’arrivée de canaux comme les blogues et les médias sociaux: tout le monde peut participer à la « conversation », comme on dit, avec ce que cela suppose de chaos et de cacophonie. L’information est un écosystème : il y a des médias traditionnels, des médias alternatifs, des Twitter et cie. Il y a de la place pour tous dans cet écosystème.

Mais je souligne ceci : quand « Patrick Lagacé » écrit quelque chose, on peut le contacter. On peut signaler un dérapage à son entreprise de presse. On peut même porter plainte contre lui au Conseil de presse, qui analysera son travail journalistique et choisira — ou pas — de le blâmer publiquement.

Mais quand vous relayez l’information de « Lacania », vous relayez une information hautement explosive, sans savoir si elle est vraie, sans savoir qui a fait cette collecte d’information et qui la diffuse. Et bizarrement, bien souvent (pas toujours) quand on me relayait ledit message, on accusait les médias traditionnels de protéger la police en taisant cette information…

Donc, pour des hordes de personnes, les médias traditionnels ne font pas leur job — jamais ! — mais ces mêmes personnes sont prêtes à croire une information non signée circulant sur Internet?

Ok.

Mais je suis capable de faire la part des choses. Je sais que la dissémination d’informations comme celle du manifestant « tué » par la police part d’un sentiment compréhensible, ce sentiment qui lance des légendes urbaines : la peur. Ces jours-ci, bien des gens sont effrayés, l’ordre des choses est bouleversé. C’est ce qu’explique cet article du Journal of American Folklore, cité dans ma chronique de ce matin, consacré aux légendes urbaines qui ont pris racine dans la foulée de l’ouragan Katrina, en 2005. Un extrait, que je n’ai pas cité, explique pourquoi ces légendes urbaines prennent racine :

The perceivable facts of an urban apocalypse are more than sufficient to capture any imagination, but those who need to find instruction or vindication in these events will magnify or invent their horrors in order to explain, or even to provoke, inadequate and inhumane acts of response

Mieux encore: je suis convaincu que le relais de cette affaire part d’un bon sentiment, altruiste, celui de faire la lumière sur une injustice appréhendée. Je ne peux donc pas le condamner en bloc. Des milliers de gens étaient sincèrement inquiets du sort de cet homme.

Voilà…

En attendant, le Nouve Ordre de l’Information fait de chacun de nous un producteur d’information, grâce à notre mur de Facebook, notre compte Twitter, notre blogue. Nous faisons tous partie de l’écosystème. Ça implique une responsabilité, aussi. Appuyer sur « Retweeter », sans savoir si ce qu’on retweete est fiable et/ou authentifié, c’est facile. Clic. Mais c’est parfois irresponsable.

Je vais faire un parallèle avec les débuts du web, quand le courriel est devenu hyper-populaire, dans la seconde partie des années 1990. Les chaînes de courriels racontant des histoires en apparence vraies mais dans les faits complètement fausses (Postes Canada va imposer un tarif sur les courriels, comme les timbres ; si vous répondez à un appel de phares d’une voiture arrivant en sens inverse, sur une route isolée, ATTENTION, c’est un rite initiatique d’un gang de rue, etc) étaient légion et les internautes les relayaient sans se poser de questions. Puis, nous avons appris. Appris à nous méfier de ce qui tombe dans nos messageries. On en viendra à ce type de méfiance, un jour, sur Facebook et Twitter.

En attendant, je connais quelques journalistes lancés sur la piste de cet homme, sur la photo. Un homme… vivant.

AJOUT : Quelques lecteurs m’ont écrit pour me dire que ma chronique, c’est bien beau, mais cet homme sur la photo a bel et bien été blessé. Très juste. L’homme n’est pas une légende urbaine. Ce qui est arrivé après, je soupçonne que si. Ce qui ne veut pas dire qu’il a été traité avec justice et équité, ce soir-là. S’il se manifeste, il aura droit de cité. S’il reste dans l’ombre, son histoire sera traitée comme elle l’est par les médias : avec des pincettes.

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