Ma collègue Sara Champagne rapporte aujourd’hui l’histoire poignante et choquante de Nicole Valcourt, 55 ans, dont le cancer gynécologique s’est fatalement répandu, fort probablement à cause de pépins bureaucratiques. Mme Valcourt poursuit le CHUM, le CUSM et le Centre de santé et des services sociaux Dorval-Lachine-LaSalle : les trois établissements ont tellement tergiversé dans le traitement de son cancer que celui est devenu incurable, selon son avocat. Le jour où la poursuite va se régler, Nicole Valcourt sera probablement décédée.
Chez Paul Arcand ce matin, le ministre de la Santé Yves Bolduc a commenté ce cas par la bande et les propos du ministre donnent à penser que le Québec ne sortira pas de sitôt de sa désorganisation en matière de lutte au cancer. Contrairement à des provinces comme la Colombie-Britannique et l’Ontario, qui mènent des luttes intégrées contre le crabe, le Québec est coincé dans une organisation en silos, où la main gauche ignore ce que la main droite fait. Traduction : des chirurgiens-oncologues pressés d’opérer des cancers en se fiant aux délais prescrits par la science se font mettre des bâtons dans les roues par des bureaucrates hospitaliers qui gèrent les salles d’opération selon des critères qui n’ont rien à voir avec la médecine.
J’aimerais vous dire que cette désorganisation fait en sorte que le cancer tue plus de gens, au Québec, qu’ailleurs au pays. C’est le cas pour certains cancers (colon, poumon), mais impossible de généraliser pour les cancers dans leur globalité : le Québec comptabilise ses cancers tellement tout croche que Statistiques Canada ne tient pas compte des chiffres québécois ! Pas de farces. Ailleurs au pays, les registres des cancers permettent de tracer des portraits très justes du cancer, déclinés selon une variété de critères (géographie, âge, types de tumeurs, statistiques sur les succès des traitements utilisés, etc, etc, etc). Au Québec, il n’y a pas moyen de savoir avec exactitude combien de cancers du type X, Y ou Z sont dépistés chaque année parce qu’il n’y a pas de putain de registre.
Il y a un an, dans une série sur le cancer tel qu’il se vit au Québec de nos jours, j’avais évoqué le cas de Mme Valcourt, en ne la nommant que par ses initiales. J’en cite un extrait, pour mémoire, pour souligner à quel point notre système de lutte au cancer est dépassé :
Le modèle québécois de lutte contre le cancer laisse le Dr David Levy, de la BCCA, perplexe. Par exemple, le Québec est la seule province qui n’a pas centralisé, dans un registre, ses cancers. Ce sont les hôpitaux – en silos – qui s’en occupent, chacun de leur côté «Si vous n’avez pas les données, comment mesurer ce que vous faites?» demande le Dr Levy.
«Autre symptôme de la désorganisation québécoise: à la mi-septembre, Statistique Canada a publié un portrait pancanadien de la survie au cancer. Dont le Québec était absent. Motif: l’Institut de la statistique du Québec ne permet pas de croiser certaines données relatives à la mortalité.
Suzanne Poulet est la vice-présidente d’Ovaire Espoir, un groupe de soutien à celles qui combattent ce terrible cancer. «Si on compare à la Colombie-Britannique et à l’Ontario, on est tellement fragmentés. Au CHUM, ils éteignent des feux.»
Le ministre a raison de dire qu’il faut faire attention aux comparaisons avec les autres provinces, en matière de lutte au cancer, mais je ne crois pas, contrairement au Dr Bolduc, que ce soit parce que toute comparaison est boiteuse. Je crois que si on se compare avec l’Ontario et la Colombie-Britannique, on va réaliser à quel point nous sommes désoeuvrés. Vaut mieux pas savoir ces choses-là, ça donne le vertige.