Patrick Lagacé

Archive, juillet 2011

Lundi 25 juillet 2011 | Mise en ligne à 12h33 | Commenter Commentaires (245)

Le fou

Sur Twitter, quelques personnes m’ont reproché d’avoir qualifié Anders Behring Breivik, le tueur d’Oslo, de « fou ». Une étiquette qui le déresponsabilise, dit-on. Breivik n’est peut-être pas cliniquement fou, mais fou au sens large. Il faut lire des extraits de son manifeste de 1500 pages pour s’en convaincre. Et puis, il faut être fêlé pour penser convaincre ses concitoyens à ses vues en 1500 pages, justement… Si vous n’avez pas le coeur de lire ces 1500 pages, je vous suggère de lire une auto-interview de Breivik, traduite par Time Magazine.

Breivik, rapporte aujourd’hui le New York Times, a dit aux enquêteurs avoir eu l’aide de deux « cellules » pour accomplir son massacre. À la fin, dans une enquête du genre, ce que dira ou pas Breivik a peu d’importance : la police va tenter de reconstituer les derniers mois, voire les dernières années de la vie — ses déplacements, ses rencontres, ses contacts sur Internet — dans les moindres détails. S’il a effectivement eu des complices, à moins d’avoir communiqué avec eux par pigeons voyageurs, l’enquête devrait être en mesure de les retracer. Entre-temps, rappelons-nous que ce salopard tordu n’a plus que deux choses à faire de sa vie : utiliser sa position actuelle comme tribune pour disséminer ses saloperies et jouer au chat et à la souris avec les flics.

Ma chronique du jour, Une question vertigineuse, explore la dynamique particulière de ces fous qui ouvrent le feu en public. Bien que ses motivations étaient hautement politiques, je crois que Breivik a plus en commun avec Marc Lépine qu’avec Oussama ben Laden. Je peux évidemment me tromper, l’enquête pourrait révéler que le fou d’Oslo n’était que le fer de lance d’un mouvement bien organisé et bien pourvu en membres militants. Il faudra alors voir si la police a raté des indices cruciaux, tout en se rappelant qu’après les faits, tout le monde est un génie…

La question reste ouverte : comment détecter ces fêlés ? Comment les stopper ? À chaque massacre du genre, je me pose la question. Je n’ai pas de réponse. J’ai beau chercher, je reviens toujours à l’image de la proverbiale aiguille cachée dans la légendaire botte de foin. À moins d’un coup de chance, je ne vois pas comment la police peut dépister, parmi les milliers de moineaux qui tiennent des propos inquiétants sur le web, quel sera celui qui passera à l’action. Un coup de chance, comme quelqu’un qui tombe sur des menaces précises, un parent qui tombe sur un arsenal et qui alerte la police, etc…

Et dans la recherche de solutions, prière de ne pas tomber dans la science-fiction : même si l’État (les États) installaient un mouchard dans chaque ordi, dans chaque iPhone de la planète, il faut bien que la police trie et analyse les informations dites « inquiétantes ». On revient à l’aiguille dans la botte de foin…

**

Il s’en trouvera pour dire que Anders Behring Breivik avait peut-être, sur le fond, « raison ». Dans le sens où on a bien le droit de critiquer le multiculturalisme et l’islamisation, réelle ou appréhendée, d’une société. Bien sûr. Mais ce débat-là se fait, au plus haut niveau de certains États — le président Sarkozy, la chancelière Merkel ont évoqué l’échec du multiculturalisme —, sans parler des sociétés civiles. Il n’y a pas de tabou. Penser qu’il y a un tabou, être convaincu d’un complot « marxiste » pro-islam (drôle de pays pro-islam, la Norvège, qui participe à la guerre au talibans afghans!), comme Breivik, c’est avoir une vision paranoïde de la société, une vision monomaniaque des dynamiques qui sculptent les débats publics…

Accepter de faire le débat de l’immigration dans la foulée de la folie d’un Breivik, c’est jouer son jeu, c’est accepter le débat dans les pires des conditions. C’est lui donner, dans un certain sens, raison.

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Mercredi 20 juillet 2011 | Mise en ligne à 7h43 | Commenter Commentaires (267)

Adam, le parc et la police

Courriel reçu d’un lecteur, Adam Mongrain. Petite vignette urbaine à propos des relations entre des citoyens et des policiers. Je publie intégralement, pour la propose et le propos.

J’étais un gars straight.

Quand mes amis plus marginaux postaient des statuts indignés, je prenais le temps de modérer leurs ardeurs en privé. Je prenais le temps de trouver un terrain d’entente, de négocier la pente, de ramener les idéaux froissés dans le tiède milieu des opinions massées.

Quand j’entendais dire qu’untel ou unetelle s’était frotté durement aux forces policières, s’était fait bousculé dans une manifestation, s’était fait violemment expulsé d’un lieu public; je disais : « Ouais, mais nous, les moyens, on aime ça, le calme. Ça vaut quelque chose pour nous que la police intervienne partout, tout le temps, pour prévenir à coup d’amende et de matraque. »

Quand on parlait de profilage, d’infiltration, de corruption de l’idéal légal, je pensais, autosatisfait : « Si les manifestants sont si pacifiques, si les gens qu’ont dit persécutés sont si bénéfiques, pourquoi est-ce que c’est pas eux qui ordonnent leur propres troupes dans le sens de la paix? Pourquoi est-ce que ce ne sont pas les marginaux eux-mêmes qui font valoir leur intégrité, leur sagesse, leur humanité? »

J’étais un gars straight, jusqu’à temps que je m’assoie sur la mauvaise roche.

Mardi, il est onze heures. Je parle de ma vie avec mon ami; cette vie, elle a pas été belle, ces derniers temps. J’ai une crotte grosse comme deux cœurs sur le mien; je déparle, je ris, je respire. Il fait vingt-huit (mille) degrés, allez, on va marcher, l’air d’été nous échappe déjà.

On marche, on parle, on boit; comme des délinquants, comme des jeunes fous, comme un gars qui a trois ruptures dans les veines et des fourmis dans les artères. Avec joie. Avec vie. Avec la nuit, la saison; avec le temps qui se dérobe sous nos pieds.

On trouve la roche.

Elle est bien placée. Assis, nos pieds touchent facilement le sol. Elle s’élève de terre sur la longueur exacte de nos tibias—un petit miracle—et on se retrouve à échanger. Mes amis sont brillants, allumés, amoureux. On manque de mots parce qu’on se perd à penser, et nos âmes dépassent nos moyens; nous nous trouvons dans une course contre la montre pour prendre témoin de nos êtres, de nos vies.

Je suis l’idéaliste sur la roche. Je m’en cache pas. Je contourne et je retourne les élans cyniques et pessimistes. La vie est belle malgré tout; les gens sont bons, on prend même le temps d’admettre au bout du compte, que nous vivons dans une société infiniment riche et agréable, humaine, libre, où il est possible pour nous de passer un moment, sur une roche, sans crainte, sans crime, à parler franchement de nos idées et de nos vies; de vivre sainement et humainement, de porter sur la ville un regard rempli d’amour. Rempli d’espoir. Rempli de fierté. J’y amène mon ami presque de force, à cette idée. J’ai l’optimisme plus facile.

On se fait aborder pas des policiers que nous observons depuis déjà de longs instants. Nous n’avons pas bougé. Il m’aurait semblé absurde de bouger, en fait, parce que j’étais juste assis sur une roche, et que je suis pas particulièrement gêné par la position assise. Ces policiers nous approchent très professionnellement, avec des mots courtois et une présentation immaculée.

« Avez-vous des pièces d’identité? »

Mais oui, j’en ai. Je suis un citoyen, je vote et j’en suis fier. Voilà, c’est ma carte d’assurance-maladie. Un truc génial.

Ils sortent de nulle part un carnet, et même si l’infraction ne m’est toujours pas évidente, je commence à me douter que je sors perdant de cet échange.

« On vous donne des constats d’infraction. »

Mon ami est plus vieux, plus calme. C’est pour ça qu’il est mon ami.

-Euh, pourquoi?
-Le parc est fermé. Tous les parcs du Québec ont une heure de fermeture.

Et nous, quelques instants avant, on parlait de la beauté de notre ville, de la légèreté de notre société. Il faut être intègre; on se conforme. On a enfreint la loi, et on s’est fait prendre. Reste plus qu’à attendre le constat, on est civil, après tout.

Pendant tout ce temps, soulignons ce détail crucial, un gentil couple nous observe, à environ dix mètres. Plus tôt, ils nous avaient demandé du pot, mais ils sont tombé sur un bien pauvre vendeur : j’ai horreur de la chose.

Les constats nous sont remis. Je regarde immédiatement le total : cent quarante-six dollars. Le chiffre est tellement ridicule que je me sens saisi, comme si j’avais été projeté dans une piscine à l’eau trop froide. Mes esprits me quittent, et je marche comme un somnambule à travers le parc vers sa sortie. Tranquillement, je trouve mes mots.

« Tsé, je passe vraiment le plus clair de mon temps à défendre la police. Je m’obstine avec tout le monde que leur travail est bon et nécessaire, qu’ils maintiennent l’ordre, qu’en fin de compte les seuls qui paient un prix déraisonnable sont ceux qui ont quelque chose à se reprocher. Je pense vraiment que la police fait une bonne job, et je me pogne avec tout le monde pour les défendre. »

J’ai vraiment dit ça. Je pense vraiment ça.

Vous vous souvenez du gentil couple? Ils ont été abordés par des patrouilleurs quelques instants après notre départ penaud, et nous suivaient maintenant, à la même distance—environ dix mètres.

-Pis, vous autres, trouvez-vous ça cher, 146 piasses?
-…
-Avez-vous eu des tickets?
-…
-Des tickets de 146$? Comme nous?
-Ils nous ont dit de partir sinon on allait avoir une contravention.

Quoi?

-Quoi? Ils vous ont rien donné?

Le gentil couple nous trouve soudainement très agités. J’essaie de retenir leur attention avec le monologue suivant :

« Attendez, s’il vous plait. J’aimeras juste vous parler. Je lève les mains, je suis pas fâché. Je suis pas agressif. S’il vous plait, écoutez-moi. J’aimerais juste votre nom. Rien que ça. Écoutez, je viens de recevoir une contravention de cent quarante-six dollars. J’aimerais juste pouvoir dire que vous n’avez rien reçu. Personne nous a averti. Personne nous a dit de partir. S’il vous plait, je me sens lésé. J’aimerais juste, si je pouvais, vous citer en exemple, parce que je n’accepte pas ce ticket. »

J’ai attiré leur attention. On me répond :

« Okay, tu veux parler franchement, okay. Je suis étranger. Je veux pas de ces choses-là. Tu comprends? C’est pas pour moi ça, je veux pas. Je veux pas me mêler de ça. »

Nous acceptons gracieusement le refus du gentil couple. Après tout, nous sommes civils. Et victimes de quelque chose de laid, aussi.

« Check ben ça man, on y retourne. »

J’étais un gars straight, mais j’avais des questions importantes pour les policiers. L’idée de mon ami, sans être bonne, était loin d’être assez mauvaise pour me faire broncher.

Nous les avons retrouvés en train d’interpeller un autre groupe, par la lueur de leurs affreuses flashlights. Quand mon ami entamât le sentier vers eux, je l’ai retenu. Mieux vaut attendre la fin de leur intervention. Mieux vaut les laisser venir à nous. Nous sommes civils, après tout.

Quelques instants passèrent. J’ai eu envie de pisser, ma ça semblait contre-productif et de mauvais goût. Le temps de rire, cyniquement, et les policiers nous avaient remarqués. Pas les nôtres. Ceux qui avaient parlé au gentil couple.

J’ai pris le temps de parler doucement, de lever les mains comme si j’avais une arme braquée sur moi, d’adopter mon ton de voix le plus docile, le plus cordial. J’avais juste des questions, pas des menaces, pas des revendications.

Pourquoi nous?

Parce que c’était nous, et juste nous. Pourquoi n’avons-nous pas eu droit à un avertissement, à un ordre? Pourquoi n’avons-nous pas eu droit au même traitement que ceux qui, tout au long du constat de notre infraction, nous ont regardés d’un air intrigué? Pourquoi n’avons-nous pas eu la chance de montrer qu’il était l’heure de partir, que nous le reconnaissions et qu’on s’en va, bonne soirée?

Le pouvoir discrétionnaire. L’institutionnalisation de l’idée qu’un policier peut décider que certains infracteurs méritent ou non un constat, le pouvoir absolu, sans canal de contestation…

-Mais oui, vous avez trente jours pour contester.
-Attendez. Dans la mesure où les policiers sont dans leurs droits de décider comme ultime arbitre si oui ou non un contrevenant mérite un constat, le seul appel possible est à son jugement. Dans cette mesure, je ne peux que dire qu’il avait tort et il ne peut dire qu’il a raison. Je peux pas vraiment dire que j’étais pas dans le parc, je peux juste dire qu’il y a discrimination à mon égard, et le policier peut toujours justifier son geste puisque l’octroi des constats est discrétionnaire. (Je parle vraiment comme ça. Demandez à mon ami.)
-…

Pendant un bref instant, un des deux policiers a eu l’air vraiment mal.

La discussion a tourné autour de ce point focal pendant quelques longues minutes. De façon très civile, très posée. Puis, nos policiers sont venus rejoindre ces policiers en disant : « Ils ont eu des tickets eux-autres. » Les policiers auxquels nous avions parlé de notre malaise, visiblement désarmés, ont eux-mêmes pris leurs collègues à part pour leur expliquer qu’on était pas violent ou dangereux. Juste fourré.

J’étais l’idéaliste sur la roche. En marchant vers la sortie du parc, j’essayais d’étouffer les élans anarchistes de mon ami et de voir un devoir de citoyen dans la chose. Sauf que ce que j’ai réussi à dire, c’est :

« Je comprends qu’un jour un policier s’est retrouvé devant un juge à qui il devait expliquer pourquoi il a donné un ticket à un gars et pas un autre. Je comprends que le policier a dû expliquer, même si c’est une évidence, que tous les cas sont uniques, qu’il y a pas deux situations qui se développent de la même façon. Je comprends qu’il a l’expérience nécessaire pour distinguer si quelqu’un à une intention criminelle ou mérite juste d’être informé sur les lois en vigueur.

« Mais ce soir j’ai reçu un ticket et je suis pas capable de m’expliquer pourquoi. J’ai dû faire quelque chose de mal. J’ai dû être mal placé. On se dit qu’on est bien mais tsé, t’imagines c’est quoi le traitement qu’on aurait eu si on était Noir? »

C’est pas une comparaison facile. Je me suis éloigné du débat sur le racisme aussi loin que mon intellect a pu me porter. Je me sens pas concerné. Sous-informé. Biaisé. J’aurais pu dire punk. Gai. Arabe. L’idée est la même. La discrimination est institutionnalisée, et arbitraire. C’est inacceptable.

Je suis chez nous, dans le l’appartement que je travaille pour me payer, prêt à partir travailler dans mon auto que j’ai achetée, en roulant toujours à la limite permise par la loi. Je suis content d’être un citoyen, et de valoriser ma société. Je suis content, et je regarde mon ticket de 146$.

C’est plus que ce qu’on m’a chargé pour bloquer une voie réservée. C’est plus que ce que la ville me réclame quand j’empêche des milliers de personne d’avancer dans l’ostie de trafic de cinq heures; que j’obstrue de façon tangible la bien-être de mes co-citoyens. C’est trop. C’est ridicule, et c’est injustifié.

J’étais un gars straight, mais vous travaillez fort pour me tordre.

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Mardi 19 juillet 2011 | Mise en ligne à 12h57 | Commenter Commentaires (131)

Pour ou contre l’entartage* ?

J’ai beau mépriser tout ce qu’incarne Rupert Murdoch — faire de l’argent et accroître son pouvoir en vendant de la marde qu’on fait passer pour de l’information —, ça reste méprisable de l’entarter, comme un comique vient de tenter de faire, à Londres, quand le magnat des communications témoignait devant un comité parlementaire. Bien content de voir que le gars s’est a) ramassé avec une grande partie de sa propre tarte dans la face b) qu’il s’est ramassé une baffe de la pugnace épouse de Murdoch, Wendy…

Je comprends la nature du geste de l’entarteur : embarrasser et humilier un puissant qui, peut-on présumer, entube l’intérêt public. Je comprends. Mais ce qui m’irrite, c’est la bassesse inhérente du geste : comme un chicken, comme un pleutre, il faut nécessairement prendre l’adversaire par derrière. On fait passer pour de la subversion un geste qui est lâche. Voilà, c’est dit. Quand on attaque, quand on critique, quand on conspue, on le fait de face, comme un grand. Même quand on attaque, quand on critique, quand on conspue un courtier en poubelles comme Murdoch.

Par ailleurs, c’est formidable de voir Murdoch, qui a fait sa fortune et sa puissance avec des procédés dégueulasses, se faire torturer publiquement par les parlementaires britanniques. Le Guardian fait un job colossal de couverture, de minute en minute. Par ailleurs, une histoire fascinante, sortie en 2008 mais morte au feuilleton, se découvre de nouvelles pattes à la lumière des saloperies de piratage journalistique commis par les pitbulls britanniques de Murdoch : le plus gros pitbull de Murdoch en Amérique, Roger Ailes, concepteur et boss de la chaîne de propagande d’extrême-droite FOX News, pratiquerait lui aussi l’espionnage de ses « ennemis », via leurs relevés téléphoniques…

Fascinant.

Ah, oui : à lire absolument, également, cette chronique de David Carr, du NYT, à propos de la façon dont News Corp couvre ses saloperies, illégales ou pas : en couvrant de fric ceux qui les poursuivent, en échange de leur silence. Notez la culture d’entreprise de la section américaine de l’empire Murdoch, pareille à celle de la section britannique : trichez, niez puis, devant les faits, payez. J’adore la chute de Carr : Still, money will fix a lot of things, but not everything. When you throw money onto a burning fire, it becomes fuel and nothing more.

* Beau débat d’été, non ?

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