
Déluge de courriels après la publication, jeudi et samedi, de l’histoire de Manuel Campeau, Manuel contre les loups (et la suite), victime de harcèlement quand il a étudié à la Polyvalente Sainte-Thérèse, de secondaire I à secondaire IV. Des courriels touffus, pleins d’émotion et de rancœur, écrits par des victimes et leurs parents, en puisant au plus profond de leurs tripes.
Je suis sorti chamboulé de la lecture de ces courriels. On parle de blessures qui ne se referment jamais complètement, des séquelles qui résonnent encore longtemps après la fin de l’adolescence, qui minent encore la vie des victimes. Manuel, ce n’est bien sûr qu’un cas d’acharnement parmi des milliers. Mais si je me fie aux expériences que ces lecteurs ont bien voulu partager avec moi, le cas de Manuel reflète bien ce que vivent les victimes de bullying en général.
Permettez que je lance quelques observations, en relisant ces courriels et en vidant mes calepins de notes:
– Évidemment, le bullying a toujours existé. On nomme désormais cette intimidation organisée, on lui a donné une étiquette et la sensibilisation existe, ce qui n’était pas le cas, disons, quand j’étais au secondaire, dans les années 1980. Fort bien. Mais dire que le phénomène a toujours existé, c’est le banaliser. Un tas de saloperies ont « toujours existé », du racisme au sexisme en passant par l’internement systématique des gens souffrant de maladies mentales. Ce n’est pas une raison pour ne pas s’insurger.
– Peu avant la publication de l’histoire de Manu, quand j’en parlais autour de moi, le réflexe de bien des gens était de demander « Mais qu’est-ce qu’il a, ce jeune ? », manière de dire que Manuel doit bien avoir un petit quelque chose qui provoque les méchancetés. Au début, j’expliquais le primaire difficile pour cause de trouble de l’hyperactivité et de déficit d’attention… Puis, à la fin, je ne donnais plus ces détails. Parce que c’est une question stupide. Un ti-cul va se faire intimider pour mille raisons, toutes mauvaises, qui ont à voir avec la dynamique des loups : nerditude, boutons, lunettes, trop grand, trop gros, pas assez beau, mal peigné, mal habillé… À la fin, je ne répondais plus à la question pour la même raison qu’en 2011, personne ne se demande quelle était la longueur de la jupe de la fille qui subit un viol.
– La mère de Manu m’a dit un truc capital (je paraphrase) : peut-être que c’est dans la nature d’un groupe de fesser sur celui qui traîne de la patte, mais c’est la responsabilité des adultes de s’assurer de limiter le bullying. Fort juste. Et je comprends que nous en sommes aux débuts de la sensibilisation du « milieu », à ce sujet, je comprends que les directions et les profs font leur possible. Je comprends, juré, craché, mais…
– … Mais ce n’est pas une raison pour faire des bêtises, directement ou par omission. Refuser de parler d’« agresseurs » quand un ti-cul se fait crisser des taloches, se fait insulter à répétition et se fait balancer dans une poubelle, c’est du laxisme (et je dis laxisme par pure charité chrétienne). De la violence, c’est de la violence, qu’elle soit physique ou psychologique. Et le fait qu’elle soit commise par des adolescent(e)s, dans un contexte scolaire, n’excuse absolument rien. Donc, je veux bien que le « milieu » ait une mission éducative, mais mettre les victimes et les agresseurs sur un même pied est mal avisé, injuste et contre-productif : c’est jouer le jeu des agresseurs.
– Ce qui me fascine dans les histoires que j’entends, c’est qu’on tolère dans les écoles secondaires des choses qui ne seraient jamais, jamais, jamais tolérées dans des milieux de travail. Si, au travail, en revenant de la cafétéria, un de vos collègues vous traitait de « grosse salope » ou vous envoyait une mise en échec à la Zdeno Chara, personne ne banaliserait. Tout le monde trouverait normal que votre employeur sanctionne le type qui vous a traité de grosse vache et tout le monde trouverait normal que vous portiez plainte contre le collègue qui vous a étampé dans le mur. Les patrons qui tolèrent ce genre de comportement peuvent être poursuivis, devant les tribunaux administratifs du travail. Traduction : pourquoi c’est toléré quand ça se passe dans une polyvalente ?
– Je lis les témoignages de victimes et de leurs parents. Et je me dis que pour envoyer un message vraiment fort, pour sortir certaines directions de leur torpeur, il faudra une poursuite au civil, un jour. Il faudra mettre dans le box des témoins des agresseurs, des directeurs, des profs. Il faudra les mettre devant leur laxisme, devant leurs lâchetés, devant leurs omissions. Il faudra qu’une commission scolaire paie quelques dizaines de milliers de dollars en dommages et se paie un procès très public pour que les mentalités changent vraiment. La sensibilisation ne suffira pas.
– Il n’y a absolument aucune raison, dans le cas de Manuel, pour qu’en secondaire II, ses parents n’aient pas été invités à une rencontre avec deux de ses tortionnaires, alors que les parents des petites brutes, eux, l’ont été ! La Commission scolaire de la Seigneurie des Mille-Îles a 1) refusé de me laisser parler aux profs en question 2) refusé d’aller leur poser la question à ma place. J’en déduis que c’est parce que la réponse aurait mal fait paraître ces profs, l’école et la CSSMI. Au-delà de la bêtise de ces deux profs, l’épisode traduit la banalisation du bullying, dans le milieu scolaire. L’agresseur a le droit d’être flanqué de ses parents dans une rencontre portant sur le harcèlement, mais pas la victime ! Aberrant.
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