Montée de lait épique de Jean-Luc Mongrain, de LCN, sur le contrôle médiatique du Parti conservateur. La méthode qui « sent le totalitarisme », selon Mongrain. Exagération, bien sûr, sauf que l’exagération est peut-être la seule réponse possible au délire conservateur, démontré avec panache par l’animateur, images à l’appui : on voit des journalistes se faire tasser par des taupins du Parti, pour les empêcher de poser des questions.
Le contrôle du « message » est au coeur de la stratégie électorale du parti de Stephen Harper. À ce sujet, Harper’s Team, de son ancien conseiller Tom Flanagan, est une lecture instructive. Page 169, à propos de l’élection de 2004 (qui a accouché d’un Paul Martin minoritaire), on peut lire une description de l’approche, totalement bully, des conservateurs :
La relation avec les médias qui suivaient le leader devenait de plus en plus difficile. Pour les mettre au pas, nous avons commencé à organiser des points de presse dans des événements partisans. Le jeudi, 10 juin, à Brampton, fut particulièrement tendu. Stephen voulait parler à un auditoire sikh pour parler des équivalences professionnelles des immigrants mais les médias voulaient parler des propos du candidat dans Kitchener-Conestoga, Frank Luellau, qui venait de dire que les relations homosexuelles étaient contre les lois de la nature. Harper a répondu aux questions pendant une éternité, répondant à toutes les questions à propos de l’homosexualité, pendant que les partisans huaient et haranguaient les médias. Tonda MacCharles, du Toronto Star, a été si ébranlée qu’elle a mis une heure à s’en remettre, retardant l’autobus de la campagne.
Le premier ministre Harper veut diriger un gouvernement majoritaire, il veut avoir la main haute sur l’économie, il veut construire des prisons pour enfermer le plus de criminels possible – tough on crime ! – il veut défendre le Canada des périls terroristes et autres aléas de la sécurité nationale… Mais il est trop chicken pour aller répondre de ses actes, de son programme, de ses ministres devant les médias. Il s’en tient uniquement aux événements scénarisés au quart de tour, dans des garderies, dans des usines, dans des laiteries et autres décors inoffensifs. Le jeu de cache-cache se poursuit dans les circonscriptions, où les candidats conservateurs aussi, se cachent.
Dans Edmonton-Strathcona, seule circonscription albertaine ayant échappé au PC en 2008, j’ai laissé des messages à l’équipe de Ryan Hastman, pour un portrait de circonscription (Linda Duncan, l’oiseau rare). Pas de retour d’appel. Une autre personne, de l’équipe de Danielle Smith, leader du Wildrose Alliance provincial, a intercédé en ma faveur auprès de l’équipe d’Hastman quand je lui expliqué, en passant, que Hastman était aux abonnés absents. J’ai fini par avoir un appel de Paul Brunner, un rédacteur de discours du PM affecté à la campagne de Ryan. Qui m’a dit que le candidat était trèèèèèès occupé. Et qui a commencé à me parler… comme s’il était, lui, le gars des relations publiques, le candidat officiel du Parti conservateur du Canada dans Edmonton-Strathcona.
Après avoir raccroché, je me sentais comme un enfant qui a fait un mauvais coup. Pourquoi, ô pourquoi, venais-je d’écouter pendant dix minutes le discours d’un type qui parle pour le gars qui veut être élu ? J’aurais dû raccrocher. J’aurais dû dire : C’est le candidat, ou c’est rien.
Mais c’est le dilemme journalistique, dans ces situations-là, basé sur la dictature de l’équilibre. La logique commanderait qu’on refuse de prendre la version pré-mâchée d’un porte-parole et qu’on écrive dans nos textes : « Le candidat X a refusé de nous accorder une entrevue ». Mais ce faisant, ton texte peut être attaqué comme étant de mauvaise foi : « Nous vous avons offert une déclaration, vous l’avez refusée. » Donc, on joue le jeu. J’ai joué le jeu. Ça ne fait qu’encourager les partis politiques comme le PC à continuer à fuir les médias. Ça ne fait qu’encourager la cassette, les décors inoffensifs et les phrases creuses qui ne sont jamais défiées.
J’ai dit jouer le jeu. Car c’est vraiment ce que les médias font : ils jouent le jeu, ils tombent dans le panneau des équipes de Stephen Harper. La question est peut-être là, au fond : si les journalistes qui couvrent la campagne d’un chef politique sont intimidés, réduits au silence et contrôlés comme des figurants sur le plateau de tournage d’un téléroman, pourquoi couvre-t-on ladite campagne ?
Je parle d’ « un chef politique » car je ne me fais pas d’illusions : cette façon de faire campagne, en tenant les médias le plus loin possible, va faire école. Si ça marche, et tout indique que ça marche, un Michael Ignatieff ferait fort probablement la même chose, s’il était un premier ministre en campagne.
Ce qui enverrait un message fort, ce serait un black-out complet, d’une journée, sur la campagne d’un chef politique qui refuse de répondre aux questions des médias. Ça n’arrivera pas, bien sûr : la solidarité, ce n’est pas notre fort.
Lire les commentaires (114) | Commenter cet article





