
Joël Legendre est un animateur de télévision et de radio avantageusement connu. Il a animé Occupation double pendant quatre ans, il tient la barre d’une émission à Rock Détente. L’été dernier, il a quitté TVA pour Radio-Canada, où il anime Paquet voleur. Un animateur sympathique, au sourire irréprochable.
Or, apprenait-on ce matin, Legendre est au coeur d’un bras de fer juridique. Avec son ancien gérant, un certain Luc Myre, à qui il réclame de l’argent. C’est le Journal de Montréal qui a sorti l’histoire, sous la plume de Marc Pigeon, reporter affecté à la couverture des affaires judiciaires et criminelles. C’est, sur le beat des tribunaux, une affaire presque banale, comme il en arrive des dizaines de fois par année : un personnage connu est impliqué dans un litige civil et ça débouche sur des topos et des articles.
Le hic ? Dans les documents déposés à la cour, il est dit que les deux hommes partageaient le même toit. Il est clair qu’ils formaient un couple. Le journaliste du Journal de Montréal a donc leadé son article en disant que le célèbre animateur vit une rupture difficile qui s’est métamorphosée en chicane d’affaires, dont ont été saisis les tribunaux. Ce faisant, le journaliste a éventé un secret de Polichinelle : Joël Legendre est homosexuel. La chose était connue mais n’avait jamais été « officiellement » commentée par le principal intéressé. À son égard, les médias observaient la même retenue qu’ils observent généralement avec d’autres personnalités dont on sait qu’elles sont homosexuelles. Discrétion bienveillante s’il n’y a pas eu de coming-out officiel. Jusqu’à ce matin, en page 2 du JdeM.
(RueFrontenac en parle, ici et Branchez-Vous, ici)
Donc, le JdeM a « outé » Joël Legendre sans son consentement, en écrivant, noir sur blanc, l’orientation sexuelle de l’artiste. Depuis, les condamnations fusent de toutes parts. Sur Twitter, le journaliste Pigeon et le JdeM sont condamnés en termes très durs. On trouve en bien des quartiers dégueulasse que le JdeM ait mentionné l’homosexualité de l’animateur. On y voit aussi une revanche de Quebecor sur l’animateur qui l’a déserté pour aller travailler à l’antenne ennemie, Radio-Canada. Legendre sera à Tout le monde en parle, dimanche, pour parler de la révélation de son homosexualité, contre son gré. Bref, le diable est aux vaches.
Permettez que je me lance dans une défense nuancée de mon collègue Marc Pigeon (transparence totale : j’ai été très près de Marc, quand j’étais au JdeM, où nous sommes entrés quasiment en même temps, à la fin des années 1990 ; j’ai quitté en 2006)…
Oublions une seconde que si Joël Legendre s’était appelé Rosaire Dieudonné, consultant en irrigation des sols, illustre inconnu, cette affaire n’aurait jamais trouvé le chemin de la page 2 du JdeM ni d’aucun autre média, sauf erreur. Je ne veux pas me lancer dans le débat sur les déboires privés qui hantent les personnalités publiques dans les médias. Stérile.
Donc, Marc couvre le « judiciaire ». Et il tombe sur cette poursuite. La poursuite est publique. Elle n’est pas frappée d’un interdit de publication. Les faits sont publics. Le journaliste a fait son job : il a rapporté ce qui se trouvait dans la poursuite. Les médias font ça. Et pas juste le JdeM.
Que faire, maintenant, de l’évidence ? Je parle de l’évident passé de vie commune des deux protagonistes, Legendre et Myre. On le cache au lecteur ? On escamote ce fait ? Dur. Quasiment impossible à ignorer. C’est au coeur du litige, ce n’est pas périphérique. Alors on le dit. Là-dessus, je me répète, mais le journaliste a fait son job. Il a rapporté les faits. La révélation de l’homosexualité de Joël Legendre ? Dommages collatéraux d’un litige personnel qui dégénère en poursuite civile.
Voilà pour la défense de mon ancien camarade du JdeM.
(Steve Proulx a recueilli les commentaires de Marc Pigeon pour sa première chronique sur Yahoo)
Permettez, maintenant, que je dise que le problème est ailleurs. Il est dans la relation symbiotique du JdeM avec TVA. Voyez, sur Twitter, les protestations : si Legendre était encore une star de TVA, jamais le JdeM, dit-on, n’aurait osé ainsi révéler son homosexualité…
Écoutez, avec des « si », on va à Paris et on blanchit les dents d’un ou deux candidats d’Occupation double, alors je ne sais pas si ce texte en page 2 du JdeM aurait été publié ou même écrit de la même façon, si Legendre était encore animateur à TVA cette année. Et on ne le saura jamais.
Ce que je sais, c’est que si le JdeM tapait sur TVA, de temps en temps, peut-être que moins de soupçons de job de bras pèseraient sur le journaliste et sur le journal dans cette affaire. Parce que j’ai beau feuilleter le JdeM, je dois dire que les mauvais mots à l’égard de TVA y sont aussi rares que la présence d’une fille un peu rondelette parmi les beautés du Banquier ou d’un gars qui perd ses cheveux à Occupation double. Et quand je parle de « mauvais mots », je parle de textes critiques, avec un titre, un lead et tout et tout. Je ne parle pas d’une ligne dans le 11e paragraphe. On parle quand même du journal qui a trouvé le moyen d’encenser La Série Québec-Montréal alors que la directrice de la programmation de TVA convenait qu’il y avait place à l’amélioration !
Ah, je sais, je sais… Mes amis de Quebecor vont sortir la même chanson, à ce stade de mon papier, la même chanson qu’ils sortent chaque fois qu’un méchant salarié de Gesca ose dire que le roi est nu : ils vont dire que La Presse et Radio-Canada marchent main dans la main, ils vont dire qu’il y a cette fameuse entente secrète entre les deux médias…
Eh, misère, pardonnez la parenthèse. Il y a peut-être une entente entre La Presse et Radio-Canada, peut-être même est-elle « secrète ». Je ne sais pas de quoi elle parle, l’entente, j’ai eu vent qu’elle parle de promotion et je me fiche de la promotion, c’est pas mon métier. Mais j’aimerais vous dire ceci : cette proverbiale entente est tellement secrète que les journalistes de mon journal n’en entendent JAMAIS parler.
Ce que je veux dire, c’est que quand j’ai eu à planter Robert Rabinovitch (PDG de RC) pour abus de comptes de dépense, quand j’ai eu à mettre en échec la gang de Six dans la cité pour délit de complaisance envers le penchant d’André Brassard pour les adolescents pourvu qu’ils soient poilus, quand j’ai eu à esquinter un Bernard Derome qui était à côté de ses pompes lors de sa dernière soirée électorale, quand j’ai eu à critiquer le même M. Derome qui a récemment fait une entrevue escamotant l’essentiel avec Lucien Bouchard (Êtes-vous encore souverainiste, M. Bouchard ?), quand j’ai fait tout cela, j’ai pu le faire sans jamais, jamais, jamais me faire mettre de bâtons dans les roues par mes boss. D’autres chroniqueurs de La Presse ont critiqué Radio-Canada et leurs carrières vont très bien, merci, entente secrète ou pas. Allez vérifier dans Eureka.
Donc, on peut bien crier au complot, mais les méchants journalistes de Gesca critiquent Radio-Canada comme ne le font pas les journalistes du JdeM à l’égard de TVA. Peut-être que c’est juste parce que TVA est parfait en tous points et échappe à la critique, remarquez. Ça se peut…
Bref, si le JdeM couvrait TVA comme un réseau majeur qui mérite d’être couvert sérieusement, s’il couvrait toutes les télévisions de la même façon, c’est-à-dire avec fougue et pugnacité, personne ne lui reprocherait aujourd’hui de faire une job de bras corpo sur la personne de Joël Legendre. Il y aurait peut-être des critiques sur la pertinence de dévoiler, par la bande, l’orientation sexuelle de l’animateur, critiques légitimes.
Mais il n’y aurait pas ces soupçons, ces soupçons selon lesquels le JdeM, membre de la Grande Famille Quebecor, était trop content de fesser sur quelqu’un qui a choisi tout récemment d’en sortir.