Dans l’édition courante du magazine Le Point, l’auteur et journaliste français présente un extrait de son dernier livre, Zéro Faute, où il dénonce le caractère intouchable du système orthographique de la langue française. Le Point n’offre pas le papier sur le web (ni en partie ni en totalité), mais il s’agit d’un cri du coeur autant qu’un pavé dans la mare bien tranquille de la rigueur de la langue française. En voici quelques passages, aux fins de discussion :
Faut-il reconnaître cette même valeur « constitutionnelle » à l’entassement de singularités, de bizarreries, d’anomalies qui constituent l’ordinaire de notre orthographe ? Le s du pluriel est une règle intangible, nul n’en disconvient, mais ce même statut doit-il couvrir l’exception des hiboux, choux, genoux, cailloux, bijoux, joujoux, poux… ? Et le trait d’union dans les mots composés, dans les nombres ? Comment trouver le « génie de la langue française » dans les applications qui en étaient faites jusqu’à la réforme de 1990 ? Pourquoi dispenser mille et cent de se « traitd’unioniser » ? Pourquoi écrire mille sept cent quatre-vingt-dix-neuf et non pas mille-sept-cent-quatre-vingt-dix-neuf ? Poursuivons : pourquoi un faux témoignage et un faux-fuyant, un faux bond et un faux-jeton, un essuie-pieds et un chausse-pied, un portemanteau et un porte-parapluies ? Si j’écris un coupe-cigare, un coupe-ongle ou un coupe-légume en faisant remarquer qu’on ne coupe jamais qu’un objet à la fois, les puristes me compteront une faute, car il faut s’en tenir à la forme canonique et stupide de coupe-cigares, de coupe-ongles, de coupe-légumes, mais, on ne sait pourquoi, de coupe-circuit, de coupe-gorge ou de coupe-jarret. Et quel drame ce serait pour notre langue nationale d’appareiller d’un trait d’union le face à face tout comme un face-à-main. Ecrire sans faute, c’est se mettre en tête les milliers de cas particuliers qui ne découlent d’aucune règle grammaticale. Notre langue, magnifique dans son ordonnancement général, se démultiplie en des milliers de règles, puis de détails toujours particuliers, souvent déroutants, parfois aberrants. C’est alors que l’orthographe française devient diabolique. D’où la question récurrente depuis deux siècles : serait-ce un toilettage revigorant ou une chirurgie mutilante que de mettre un peu d’ordre dans ce fatras ? Nos puristes ne veulent pas en démordre : l’orthographe forme un tout, depuis le principe alphabétique jusqu’au redoublement de consonne. Les erreurs mêmes, comme le ph de nénufar, se trouvent sanctifiées. La langue écrite ne se défend que dans l’immobilisme, toute concession peut lui être fatale.
Autre passage, sur le statut particulier de la « faute d’orthographe » dans l’imaginaire collectif :
Les réponses les plus significatives concernent les réactions face à la faute. « Ça me fait bondir », « Ça me met hors de moi », « C’est vraiment honteux… y a même des fautes horribles qui s’étalent complaisamment ». Réaction épidermique, phobique, dont les intéressés avouent qu’ils « ne connaissent pas le pourquoi de leur réaction ». Beaucoup admettent qu’à leurs yeux la faute d’orthographe est preuve de mauvaise éducation, de manque de rigueur ou de culture, qu’elle « entache tout l’individu ». « Je suis choquée; pour les lettres d’embauche, je ne réponds pas, même s’il y a un timbre. » La faute détermine le jugement sur la personne et même sur le texte : « Je lisais une critique intéressante… Il y avait deux fautes d’orthographe, ce qui enlevait à mon avis de la valeur à la critique. » « Ma fille qui a 12 ans fait beaucoup de fautes, souvent elle me dit : ” Tiens, regarde, j’ai écrit ça, c’est beau “, alors d’abord je lui dis : ” Là, t’as pas mis d’s, là t’as pas mis de t “, elle me dit : ” Mais écoute, je comprends pas, pourquoi tu corriges, pourquoi tu lis pas ?”» A la limite, la faute empêche la lecture. « Elle a ce curieux pouvoir d’annihiler la réflexion », constatent les auteurs. La faute d’orthographe a donc le même statut que le propos raciste qui entache l’auteur et pas seulement le texte, et interdit de pousser plus avant la lecture. (…)
Un autre, sur les difficultés illogiques de certains mots : Je me lançais dans des calculs logiques et rationnels qui ne pouvaient mener à rien. Arrivé devant un relais, je m’interrogeais sur le s final, je pensais à délai qui, je m’en souvenais, n’en prenait pas. Je passais donc sans s un relai qui tombait par terre. Je me souviens aussi d’un affreux cauchemar. Je m’interrogeais sur la terminaison, pensais à tard-tarder, retard-retarder, brancard-brancarder, flemmard-flemmarder; depuis lors, on a vu smicard prendre un d terminal sans avoir besoin de smicarder. Je n’eus donc aucune hésitation à écrire cauchemard. Je fus indigné d’être fautif alors que j’étais logique. Sans être rationaliste, je suis obstinément rationnel (un n, deux n, allez savoir pourquoi, alors qu’ils viennent l’un comme l’autre du latin rationalis) et cherche obstinément la règle que je dois suivre.
Aux puristes, de Closets dit qu’il est inutile de battre le rappel du salut de la Langue Française et de monter aux barricades pour nous protéger des barbares :
Inutile, donc, de déployer les banderoles, battre les estrades ou écrire des missives fulminantes au Figaro pour défendre notre socle orthographique : il est incontestable et incontesté. Une telle révolution n’est ni souhaitable ni possible.
L’auteur suggère même qu’avec les correcteurs de logiciels, il est peut-être temps de changer d’attitude face à la faute d’orthographe. Un papier lumineux, iconoclaste, qui va faire capoter j’en suis convaincu une Mme Bombardier, tiens, que j’entends d’ici déchirer sa chemise devant cette capitulation indescriptible et abominable. Mais bon, j’aimerais bien, vous, vous entendre sur le sujet…
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