Le blogue de Joel Martel

Le blogue de Joel Martel - Auteur
  • Joël Martel

    Joël Martel est journaliste au Quotidien/Progrès-Dimanche depuis septembre 2012
  • Lire la suite »

    Partage

    Mardi 6 août 2013 | Mise en ligne à 1h39 | Commenter Commentaires (2)

    (Longue) lettre à Joseph Elfassi : Les journaux en papier

    Salut Joseph,

    Je t’écris en réaction à cette vidéo où tu nous partages quelques pistes de réflexion, pour la plupart intéressantes, à propos des avenues envisageables du journalisme au cours des prochaines années.

    D’ailleurs, tu me pardonneras si je n’ai pas saisi entièrement l’essence de ton propos. L’affaire, c’est que tu parles très vite dans cette vidéo et s’il y a ne serait-ce qu’une lueur d’intelligence dans mon esprit, c’en est une à retardement. C’est plate mais je suis un gars comme ça.

    Aussi, tu remarqueras que, bien qu’on ne se connaisse pas, je me permets de tutoyer. Je m’en excuse sincèrement si cela est perçu comme un manque de politesse. Ce n’est pas là le but de l’exercice. C’est juste que, comme nous sévissons tous les deux à notre façon dans le Far-Web québécois ou le Webjeu si tu préfères, j’ai cette impression de familiarité qui nous unit.

    Alors voilà. Je désirais profiter de cette vidéo afin de te partager à mon tour mon point de vue. Ici, je n’ai nullement l’intention de jouer à « qui a raison ». Tu en sais quelque chose, nous sommes à un carrefour important de l’histoire des médias et tel un gars qui conduit une motoneige par une nuit où pas un seul rayon de lune ne peut nous guider, nous avançons collectivement en priant de tout notre cœur que notre bon sens nous mène là où il est préférable de se rendre. On baigne donc dans le théorique, et surtout, dans sa forme la plus absolue.

    Maintenant, les quelques lecteurs et lectrices qui lisent assidûment ce blogue me diront certainement que je radote, mais sache que je me bats depuis bientôt un an afin de convaincre mon entourage professionnel que le web n’est pas un phénomène, mais bien une extension à part entière de notre société. Certes, certains se plaisent à se cacher dans l’anonymat, mais à la fin, le web est alimenté par des êtres humains avec de vraies idées et la plupart des enjeux qui y circulent, sont des enjeux humains. De plus, ce serait bête de nier que ce qui se passe sur le web appartient uniquement au domaine du virtuel. Le web a une incidence souvent directe sur nos vies et celles-ci ont une incidence sur le web. Un peu comme dans la chanson du Roi Lion, The Circle of Life d’Elton John.

    Je te dis tout ça pour que ce soit clair que malgré mon travail de journaliste qui écrit dans un journal en papier, je ne fais pas partie d’une élite paranormale qui perçoit le web comme des tuyaux qui ne servent qu’à partager des photos de chats.

    Toutefois, bien que mon patron se plaise souvent (avec humour bien entendu) à me qualifier d’accro pathologique au web, j’ai encore foi envers le papier. Maintenant, est-ce que ma boule de cristal (en fait, mon front qui se dégarnit lentement mais sûrement) m’indique qu’il y aura toujours des journaux en papier dans trente ans? Je me permets sérieusement d’en douter.

    Or, peut-être est-ce parce que je mène une vie platonique, mais trente ans, ça me semble relativement long quand même. Par exemple, au cours de la dernière année, j’ai dû rembourser quelque chose comme 4500 dollars en impôts (les joies d’avoir eu la merveilleuse opportunité d’être travailleur autonome pendant un an et d’avoir ignoré les recommandations de mes amis pigistes qui m’avaient fortement conseillé de prévoir le coup) et, je ne te le cacherai pas, ces douze mois m’ont financièrement paru interminables. Et minables aussi. Financièrement parlant.

    Si j’ai encore foi à l’égard du papier, ce n’est pas par romantisme. Et là, crois-moi, en matière de romantisme, je n’ai jamais eu honte de m’afficher lorsque c’est le cas. La preuve : j’écris des longs textes en imaginant que des gens daigneront les lire dans leur entièreté.

    Ma foi à l’égard du papier tient peut-être plus du fait que je travaille pour un journal qui est un acteur majeur en matière d’information dans ma région. Il y a ça aussi. J’habite en région.

    Pour avoir demeuré en milieu urbain (Montréal, je présume que c’est urbain) pendant quelques années, je sais qu’il vient un moment où l’on est tellement connecté à tout que l’on se déconnecte ironiquement de certaines réalités. On oublie que dans les contrées lointaines, la population est de plus en plus vieillissante et qu’elle ressent parfois plus ou moins le besoin d’être au diapason des avancées technologiques. Pour avoir questionné bien des gens aux quatre coins de ma région, je sais que quand bien même que je les paierais pour s’informer uniquement de façon numérique, ceux-ci refuseraient mon offre et préféreraient de loin le bon vieux journal archaïque. Oui, peut-être s’agit-il d’un élan perpétuel de nostalgie, mais il reste qu’on ne peut pas changer leurs désirs d’un seul coup de baguette magique.

    Dans le même ordre d’idées, il ne faudrait pas généraliser non plus. Bien que ce type de clientèle traditionnelle soit en plus grand nombre auprès des soixante ans et plus, on la retrouve aussi auprès de ma génération Y. À cet effet, je remercie d’ailleurs le reportage de TVA sur la génération YOLO qui circulait aujourd’hui sur Facebook de m’avoir bel et bien confirmé que du haut de mes 33 ans, je faisais partie des Y.

    Le fait que j’œuvre en région m’amène aussi à une autre réalité médiatique. Tu en parlais d’une certaine façon dans ta vidéo, un journal est un bateau en plein naufrage si les annonceurs ne sont pas au rendez-vous. À titre d’exemple, c’est pas mal ce qui a tué le journal Voir Saguenay/Alma pour lequel je travaillais auparavant. L’extrême fidélité des annonceurs à l’égard du journal pour lequel je travaille désormais a fait en sorte que ceux-ci ont préféré encourager un média qui est associé depuis quarante ans à l’histoire de notre région. C’est indéniable, les gens aiment connaître les enjeux qui se déroulent sur leur territoire et par le fait même, les annonceurs désirent s’adresser à leur clientèle directe. Ici, tu peux encore fredonner l’air bien connu d’Elton John si le cœur t’en dit. C’est plutôt de circonstance.

    Mais au-delà de l’aspect géographique, il y a aussi ce quelque chose de sacré. Au risque de sembler donner dans l’ésotérisme, il y a toute une mythologie autour du papier qui ne disparaîtra pas en un seul claquement de doigts.

    Un exemple savoureux à cet égard, c’est lorsque les Jay St-Louis, Mathieu St-Onge et Pellep Pellep Pellep ont fait la page couverture du journal Voir. Quand on regarde ça d’un point de vue raisonnable, de faire la page couverture d’un journal, c’est peu de choses. Un journal a beau être imprimé à des dizaines de milliers d’exemplaires, ce nombre n’est rien en comparaison de la dimension infinie du web. Or, si on y jette un regard un peu plus classique, il y a quelque chose qui relève du merveilleux dans tout ça. À la différence du web où, on peut se promouvoir et se mettre en scène soi-même en quelques clics seulement, le même exercice sur un média papier implique qu’une équipe objective et détachée de tout investissement personnel a cru bon miser sur un ou des individus afin de susciter un intérêt auprès des lecteurs et des lectrices.

    Je connais bien des pourfendeurs des médias traditionnels qui, aussitôt qu’un de ceux-ci leur accorde une visibilité, se presseront de le faire savoir à leur auditoire. Souvent, ils le feront sous le couvert de l’ironie et du cynisme, mais au fond, quelle honte y a-t-il à ressentir une certaine joie de s’être imposé au sein d’un média mainstream en s’étant construit sans l’aide de quiconque ou d’une boîte spécialisée?

    Là, je regarde ça et j’en conviens, c’est plutôt long comme texte. C’est très antiviral. Et sais-tu quoi, je m’en fous. Parce que malgré toute la passion que le web peut susciter chez moi, j’en ai parfois marre (je déteste cette expression, mais c’est une façon plus convenue de dire « plein le cul ») de ce besoin de tout synthétiser. Ce besoin de faire le plus court possible. De dire son opinion en moins de trois minutes pour ne pas perdre son auditoire.

    Vois-tu, j’ai comme philosophie que si les gens manquent autant de temps afin de connaître différents points de vue, c’est qu’ils sont malgré eux le reflet de ce qu’ils reprochent à certains médias traditionnels que je me garderai de nommer ici. S’ils veulent de « l’info en canne », qu’ils le fassent. S’ils veulent construire leur perception du monde en ne se limitant qu’aux grands titres, c’est tant pis pour eux. Et puis, s’ils trouvent que ce qui se passe autour d’eux est juste plate, qu’ils lisent les nouvelles de l’Axe du Mad en prenant ça pour du cash.

    Enfin, sache que je partage entièrement ton avis comme quoi nous sommes actuellement dans une importante période de transition. Il serait débile que les journaux ignorent ce moment charnière. Mais bon, le terme le dit. Nous sommes entre deux périodes cruciales. Malgré les apparences, rien n’est définitif pour l’instant. Nous sommes à la fois au début et à la fin de quelque chose qui nous échappe d’une certaine façon. Encore le Circle of Life quoi.

    Je tiens énormément à te remercier pour ta vidéo Joseph. Je suis vraiment enthousiaste à l’idée que notre Far-Web puisse bénéficier d’un point de vue érudit comme le tien. C’est à la fois sain et stimulant. Autant pour les acteurs du web que pour ceux des médias traditionnels.

    Au plaisir de te croiser un de ces quatre!


    • ..@ Vrai qu’il parle vite, le Monsieur. Il m’a rappelé un certain Gaston Charbonneau et sa pub de Vitagro. Même si vous n’étiez pas encore né à l’époque, vous en avez probablement entendu parler puisque Vitagro est passé dans le vocabulaire usuel. Aujourd’hui on dirait sans doute que sa pub est devenue «virale». Entéka, voici un site qui vous confirmera ce que je vous dis: http://www.youtube.com/watch?v=ZZniV8ZE8WU.

      Je souhaite à M. Elfassi, qui n’a pas tort même s’il ratisse large, de gagner pareille notoriété avec sa petite vidéo. Moi qui suis à cheval sur plusieurs époques, (J’ai le double de votre âge, exactement) je me suis toujours fait un devoir de suivre l’évolution mais seulement dans la mesure où j’ai un besoin et pas pour faire chic ou être à la mode. Cela fit, et continue de faire, que je ne suis pas nécessairement en possession du dernier gadget. Cela fit, et continue de faire, que je ne suis pas non plus nostalgique du gramophone même si j’ai sauvé de la casse un vieux Langelier, et tous ses 78 tours que mon voisin voulait mettre au dépotoir parce que le microsillon faisait son entrée. Vous auriez dû voir la tête du neveu de dix ans quand il m’a demandé: «C’est quoi ce gros meuble là?» Et la mienne aussi quand j’ai réalisé qu’il ne savait pas ce que c’est un «disque» et encore moins un gramophone.

      Bon, il faut conclure et l’important, comme aurait dit un certain Général c’est que «Je vous a compris» tous les deux.

      Allez, bonne fin d’été.

      JFC

    • Il y a quelque chose de rafraîchissant et en même temps d’un peu naïf dans la vidéo de J.Elfassi (l’homme qui parle plus vite que son ombre(sans rancune M.Elfassi)) et qui,soit dit en passant,fait un très bon travail à TFO côté cinéma.

      Le web est un formidable outil d’implication citoyenne tout en n’oubliant pas,aussi,l’arrivée graduelle des conglomérats de communications sur ce même web.Avant de pouvoir commenter une information,il faut bien la sortir de quelque part cette info et c’est justement là le rôle des diffuseurs(papier journal,télé,radio)et des agences de presse de nous la ”donner”(gratis ou pas?).

      Quant à la priorité à donner sur l’énorme quantité d’informations,l’éternel débat restera toujours ouvert.Toutes les nouvelles ne se valent pas et c’est à chacun d’y voir.Chose certaine,le web est un formidable outil,mais pas non plus la panacée.Ancienne ou nouvelle façon de lire les nouvelles,web ou pas,ce sera en définitive toujours au public d’en faire le tri…et d’avoir un minimum de curiosité.

    Vous désirez commenter cet article?   Ouvrez une session  |  Inscrivez-vous

    publicité

  • Catégories

  • Blogues sur lapresse



    publicité





  • Calendrier

    août 2013
    D L Ma Me J V S
    « juil   sept »
     123
    45678910
    11121314151617
    18192021222324
    25262728293031
  • Archives

  • publicité