
Photo AFP
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André Pratte
Le gouvernement du Canada compte s’adresser aux tribunaux afin de forcer Radio-Canada à lui remettre les informations dont ses journalistes disposent au sujet de quelque 450 Canadiens détenant de l’argent ou des biens à l’étranger. La société d’État a obtenu ces informations dans le cadre de l’enquête sur les paradis fiscaux lancée par le Consortium international de journalistes d’enquête.
Le gouvernement du Québec a fait savoir qu’il appuiera les démarches judiciaires du fédéral. Radio-Canada ne veut pas transmettre ces renseignements aux gouvernements. « Si on se met à révéler les sources, d’une part on semble faire le travail de la police, et d’autre part, on dirait à tous les gens à qui on s’adresse pour avoir de l’information confidentielle qu’on va les trahir une fois qu’on aura l’information », a expliqué le directeur de l’information, Michel Cormier.
M. Cormier a raison. On peut certes imaginer des cas où les autorités seraient justifiées d’exiger qu’un média lui transmette des informations. Toutefois, ces cas doivent être rarissimes. La juge Beverley McLachlin, aujourd’hui juge en chef de la Cour suprême, avait bien rappelé les principes en cause dans l’affaire Lessard, en 1991, portant sur une perquisition menée dans les locaux de la SRC à Montréal: «La liberté de la presse, comme la liberté d’expression, est importante pour la poursuite de la vérité, la participation au sein de la collectivité et l’accomplissement personnel. Pour atteindre ces fins, l’efficacité et la liberté de la presse dépendent de sa capacité de recueillir, d’analyser et de diffuser des informations, libre de restrictions apportées par l’État à son contenu, à sa forme ou à sa perspective, sauf celles qui peuvent se justifier en vertu de l’article premier de la Charte.»
L’affaire présente ne fait certainement pas partie de ces cas d’exception. En particulier, rien n’indique que les médias sont la seule source possible pour l’information en question; que les polices fiscales fassent leur travail! De plus, il est évident que la source de la fuite n’aurait pas transmis ces fichiers informatiques à des journalistes si elle avait craint que ceux-ci les remettent ensuite aux gouvernements. On n’aurait par conséquent rien su de l’ampleur du problème des transactions offshore.
Au lieu de chercher à profiter du travail colossal réalisé par les journalistes dans ce dossier, les gouvernements devraient se demander pourquoi leurs propres services, disposant de moyens bien plus considérables, n’ont pas été en mesure de dénicher les mêmes informations. Ottawa devrait surtout, de même que les autres pays industrialisés, manifester une réelle volonté de s’attaquer aux paradis fiscaux. Car, comme l’écrivait récemment mon collègue Alain Dubuc, «ces paradis fiscaux existent parce qu’ils sont tolérés, qu’ils sont intégrés aux réseaux financiers et que les grandes puissances ne prennent pas les moyens de les mettre au pas.»
Dans son plus récent budget, le gouvernement canadien a annoncé de nouvelles mesures destinées à «combattre l’évasion fiscale internationale». Pour sa part, dans la foulée de l’affaire Cahuzac, le président français, François Hollande, a affirmé sa détermination d’«éradiquer les paradis fiscaux». Des paroles encourageantes, mais l’action suivra-t-elle?
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