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André Pratte
Le quincailler Rona a fait savoir mardi matin qu’il avait rejeté une offre d’achat non-sollicitée venue de la chaîne américaine Lowe’s. Tout de suite après cette annonce on a senti que, cette fois-ci, Québec inc. ne se laisserait pas faire.
Déjà, lors de la dernière assemblée des actionnaires de l’entreprise, la direction avait été catégorique: «Rona n’est pas à vendre. En tout ou en morceaux», avait tranché le président sortant du conseil, Jean Gaulin.
Mardi matin, le ministre des Finances, Raymond Bachand, a déclaré que «cette transaction n’apparaît pas être dans l’intérêt du Québec ni du Canada». M. Bachand a demandé au président d’Investissement Québec, Jacques Daoust, de prendre les moyens pour protéger Rona contre son prédateur. Le Parti québécois a pour sa part laissé entendre que s’il formait le prochain gouvernement, il demanderait à la Caisse de dépôt, le plus important actionnaire de Rona, de bloquer la transaction.
Ça ne sera pas nécessaire: l’attitude de la Caisse montre qu’elle n’a pas l’intention de vendre ses actions de Rona. Au contraire. D’abord, dans un communiqué, la Caisse a fait savoir que dans son évaluation d’offres d’acquisition, elle tiendrait compte non seulement de l’intérêt de ses déposants mais aussi d’autres facteurs, notamment «l’importance des retombées économiques du siège social de Rona au Québec» et «l’importance du développement continu du réseau de fournisseurs au Québec et à travers le Canada.»
Puis, la Caisse a traduit ses paroles en actes: elle a annoncé qu’elle avait acheté 2 428 000 actions de Rona à la bourse de Toronto, ce qui porte sa part de l’actionnariat à 14%. Le message est clair: si Lowe’s veut surenchérir, elle trouvera la Caisse sur son chemin.
Je ne suis généralement pas favorable aux manoeuvres de sauvetage des «fleurons» canadiens ou québécois orchestrées par les gouvernements. Ces manoeuvres coûtent cher aux contribuables et il n’est pas certain qu’elle soient, à long terme, dans l’intérêt de l’économie nationale. Les politiciens sont de bien mauvais hommes d’affaires (l’inverse est aussi vrai!). Et si nous nous voulons que nos Couche-Tard et CGI continuent de prendre de l’expansion hors-frontières, nous ne pouvons pas empêcher les étrangers de faire des acquisitions chez nous.
Cependant, certaines entreprises locales sont plus stratégiques que d’autres. C’est le cas de Rona. Rona, ce n’est pas seulement près de 15000 employés. C’est aussi des achats très importants pour les fabricants canadiens, notamment au Québec. Presque la moitié des produits vendus dans les magasins de la chaîne proviennent d’entreprises québécoises, et 84% viennent d’entreprises canadiennes.
Dans l’éventualité d’une acquisition par une chaîne américaine, les emplois dans les magasins demeureraient sans doute mais les nouveaux propriétaires voudraient certainement centraliser leurs achats. Graduellement, les fournisseurs canadiens seraient délaissés au profit de fournisseurs américains ou autres.
De plus, il ne faut pas sous-estimer l’importance d’un siège social dans une communauté. Par exemple, Rona est très impliquée dans la commandite du programme olympique canadien. Une entreprise américaine en ferait-elle autant?
En achetant des actions de Rona lundi, à prix fort, la Caisse a payé une prime de quelque 5 millions. Ce n’est pas cher payé pour repousser Lowe’s. Alors oui, sauvons Rona. Mais ça ne devrait pas reposer seulement sur les épaules des institutions publiques. Les nombreuses entreprises privées qui ont des liens solides et anciens avec Rona devraient aussi s’intéresser au sort de l’entreprise et participer à la protéger, si jamais Lowe’s persiste dans son projet.
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