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André Pratte
Le magazine Maclean’s a publié récemment les résultats d’un sondage mené auprès d’une centaine d’historiens et de spécialistes de la politique canadienne, sondage visant à déterminer qui fut le plus grand premier ministre de l’histoire du Canada. C’est Wilfrid Laurier, premier ministre de 1896 à 1911, qui figure au premier rang, tout juste devant John A. Macdonald (1867-1873 & 1878-1891) et William Lyon Mackenzie King (1921-1926, 1926-1930, 1935-1948).
Je suis particulièrement heureux de ce choix parce qu’il reconnaît à quel point M. Laurier fut un leader exceptionnel. Comme je l’ai écrit dans la courte biographie que je lui ai consacrée (Wilfrid Laurier, Boréal, 2011), «plus encore que ses prédécesseurs, Laurier fut confronté aux démons de l’intolérance et du préjugé qui n’allaient cesser de menacer l’oeuvre des Pères de la Confédération et qui, encore de nos jours, montrent leur visage à intervalles réguliers. Et c’est Laurier qui, mieux que tout autre avant lui et depuis, montra aux Canadiens la seule voie possible, celle du compromis.»
Contrairement à Macdonald (l’alcool, la corruption) et à King (le spiritualisme), Laurier ne souffrait pas de graves lacunes personnelles. Si, comme King, il était foncièrement pragmatique, il exprimait aussi avec force une vision ambitieuse de l’avenir de son pays. «Passionné, charismatique, une puissance intellectuelle dans les deux langues, Sir Wilfrid avait tout pour lui», résume un des historiens consultés par Macleans.
En rédigeant mon livre, j’ai été consterné de réaliser combien les Canadiens, en particulier les Québécois francophones, ne savaient à peu près rien de ce grand leader qui, à son époque, était littéralement adulé. Quand je raconte à des interlocuteurs la vie de Laurier, sa contribution à la naissance d’un sentiment national au Canada, son combat contre les évêques ultramontains, sa résistance aux volontés des impérialistes britanniques, je constate à quel point ils sont intéressés et fascinés par le personnage que je leur fais découvrir, et que j’ai moi-même découvert au fil de mes recherches.
Quand Laurier devient premier ministre, en 1896, sa victoire est une sorte de révolution pour le Canada. Le pays n’existe encore que sur le papier de l’Acte de l’Amérique du Nord Britannique, adopté 30 ans plus tôt. Dans l’esprit de la grande majorité des habitants de ce territoire, le Dominion du Canada sera un pays essentiellement anglais. Les Canadiens français n’acceptent la Confédération que parce qu’elle leur accorde leur gouvernement à eux, le gouvernement de la province de Québec, d’où ils pourront gérer leurs propres affaires.
Personne ne s’attend à ce qu’un jour, un Canadien français devienne premier ministre de ce pays. Les francophones ressentiront donc un immense fierté à la vue de l’un des leurs parvenu au sommet de la pyramide politique. D’autant que Laurier est vraiment un politicien à part. D’un port naturellement noble, très cultivé, il tranche par ses discours qui évitent la démagogie et les attaques personnelles. La carrière de Laurier prouve au monde que les Canadiens français sont tout autant capables de gouverner le Canada que leurs compatriotes anglophones.
Laurier fut accusé par ses adversaires, en particulier par le formidable Henri Bourassa, d’accepter trop de compromis, de ne pas défendre avec assez de conviction les droits des francophones catholiques des provinces anglaises. Il est vrai qu’on a parfois l’impression que le chef libéral aurait pu faire davantage. Mais avant tout, Laurier veut préserver l’unité du jeune pays. C’est pourquoi il cherche toujours des solutions susceptibles d’être acceptées par le plus grand nombre. À ses yeux, les francophones ont besoin du Canada pour préserver leur culture. S’ils refusent toute concession, le pays éclatera, et le Québec sera avalé par les États-Unis. C’en sera fait de la langue française, qu’il chérit autant que quiconque.
Qu’on soit sympathique ou non à l’approche de Laurier, on ne peut qu’admirer son intelligence, ses grandes qualités d’orateur, son opiniâtreté et son caractère éminemment aimable. Tout le monde aime Laurier, y compris ses adversaires. Lorsqu’il meurt en 1919, toujours chef du Parti libéral, les Canadiens sont profondément attristés. Le plus bel hommage funèbre lui fut rendu par Henri Bourassa, lui qui l’avait tant combattu: «Les vertus privées de l’éminent homme d’État, ses admirables qualités de coeur, cette inlassable et discrète charité, la grande dignité de sa vie, sont autant de motifs de confiance et de consolation pour tous ceux qui l’aimaient. Et qui, de ceux qui le connaissaient, partisan ou adversaire, ne l’aimait pas, pouvait ne pas l’aimer?»
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