André Pratte
Rien n’est plus difficile pour un journaliste que faire une interview avec la victime d’une tragédie, ou encore avec ses proches. Sauf les plus fonceurs d’entre nous, le reporter se sentira gêné d’approcher cette personne qui souffre. Alors il s’y prendra respectueusement, doucement. Et si la personne se rebiffe, il n’insistera pas.
Étrangement, c’est souvent le contraire qui se passe. La victime a besoin de témoigner, d’exprimer sa douleur ou sa colère, de raconter.
Pourquoi les médias font-ils cela? Parce que le témoignage des victimes est une part essentielle de l’événement. Si on n’a pas leur version, on n’a pas une image complète des faits. La douleur fait bien sûr mal à voir; mais on doit la montrer. Il faut simplement faire les choses correctement.
Ainsi, ma collègue Catherine Handfield a parlé hier au frère de trois des quatre victimes de cette tragédie inexpliquée survenue à Kingston Mills. Cela nous a permis d’en savoir un peu plus sur les circonstances de l’accident.
Des reporters français ont posé hier quelques questions à la jeune Bahia Bakari, seule survivante du vol 626 de la compagnie Yemenia, qui s’est abîmé au large des Comores. L’adolescente était alitée, sous supervision médicale, dans un appareil du gouvernement la ramenant en France
Diffusée hier midi, l’interview a provoqué un flot de critiques. Sur le site web de France 2, on peut en lire plusieurs. Par exemple, celle-ci, d’«un journaliste en colère de ne plus pouvoir défendre cette profession»:
Pouvez vous m’expliquer qu’elle est la plus value de l’interview réalisée par votre équipe ? De l’info ? Non, du voyeurisme, de l’impudeur, de l’irrespect. Qu’avons-nous donc appris à travers les quelques mots balbutiés par une jeune adolescente traumatisée ? Je vous laisse réfléchir à la réponse.
Pour ma part, ce n’est pas le fait de l’interview qui m’a choqué. D’autant plus que France 2 a expliqué qu’elle avait demandé l’autorisation aux médecins et au père de l’enfant. Non, ce qui m’a scandalisé, c’est la stupidité de la seconde question posée par la reporter: «Comment ça s’est passé, le voyage?» On comprend que la journaliste voulait parler du voyage de retour vers la France. Quand même, quelle question idiote à poser à une personne qui vient de vivre un écrasement d’avion dans lequel elle a perdu sa mère et qui a survécu pendant des heures en plein océan!
J’imagine facilement ce qui s’est passé. La journaliste a dû faire des pieds et des mains pour arracher cette entrevue. Mais elle ne s’est pas demandée une seconde quelles questions elle poserait si elle l’obtenait. L’important, c’était le scoop. Quand elle l’a eu, elle n’avait rien d’intelligent à dire à l’enfant… qui elle-même n’avait pas la force de dire quoi que ce soit. Sauf qu’elle se sentait «bien». Vraiment? Pour savoir la vérité, nul besoin de l’interroger. On n’avait qu’à voir ses yeux.
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