
La dernière fois qu’on s’est parlés, j’étais jalouse des enfants qui auront droit à un bateau pirate grandeur nature.
Il faut que je me fasse à l’évidence, je vieillis. Pour moi, il y a un signe suprême qui ne ment pas. Ce n’est pas de voir les autres faire des projets de vie, comme avoir un enfant ou se marier. Non, ça, on se dit que ce sont eux qui sont trop vite en affaires.
Le vrai signe qu’on a vieilli, c’est quand on achète son premier râteau. Pas un rose pour jouer dans le sable à la plage, mais un vrai râteau à terrain. Vert drabe avec un manche en bois. Vous savez lequel je parle; tout le monde a le même, tout le monde s’écorche l’intérieur des mains avec ce truc depuis 1920.
Bref, acheter un râteau, c’est l’étape qui vient tout juste avant la tondeuse. Pis encore: cela signifie qu’il faut maintenant s’adonner à la tâche que je redoute le plus, les maudites plates-bandes.
Je ne suis pas adepte de jardinage. L’idée d’enfoncer mes mains, même gantées, dans un amas de terres et de bestioles pour…pourquoi au juste? Planter des trucs qui vont fleurir deux jours dans notre magnifique été saguenéen? Ben ça ne m’emballe pas. Je préfère classer mes boîtes de céréales par leur teneur en fibre, ça me fera au moins ça de pris!
C’est la norme!
J’aimerais retourner dans le temps et trouver celui ou celle qui a décidé qu’avoir une plate-bande garnie était une norme sociale importante. J’aurais deux ou trois mots à lui dire. Parce que quand j’en parle autour de moi, on ne semble pas comprendre mon aversion pour les parterres fleuris.
Même que je ne joue pas à armes égales sur ce terrain là, un de mes collègues remportant année après année le concours du plus bel aménagement pour sa maison. Le genre de truc qui demande un travail colossal et une préparation longtemps d’avance. Pour passionnés seulement.
Pour les autres, on semble considérer qu’il s’agit d’une tâche banale, un peu comme mettre les poubelles au chemin. Je dirais même que lorsque j’en parle à mes proches, ils sont plus excités que moi à l’idée de transformer le devant de ma maison.
J’aimerais être capable de m’extasier devant un paquet de bulbes au magasin, payer des dizaines de dollars pour avoir le loisir d’arroser un morceau de terre tous les matins aux aurores pendant trois mois, sans savoir si mes efforts vont porter fruit – ou fleur.
J’essaie, vraiment, mais non. Rien.
Je vais quand même devoir m’y coller. Choisir les fleurs, retourner la terre, désherber, planter.
Tout ça parce que j’ai acheté un damné râteau…
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