Dans ma précédente «carte postale» adressée depuis le Sri Lanka, j’avais souligné les différences existant entre cette île et son gigantesque voisin, l’Inde. Ici, les mendiants sont moins nombreux et la proportion de sans abris est moins importante qu’au Canada. À Colombo, seule grande ville du pays, les bidonvilles sont presque inexistants, grâce à une politique d’aide au logement mise en place pendant les années quatre-vingt par le SLFP (Sri Lanka Freedom Party), le parti de gauche qui partage le pouvoir, en alternance avec son vis-à-vis conservateur, l’UNP (United National Party).
«Chez nous, il y a des pauvres, mais tout le monde mange à sa faim!», me lance un Sri-lankais fier de l’absence de ces îlots de misère abyssale omniprésents dans le paysage indien. Il aurait pu ajouter que tout le monde a droit aux soins médicaux. Les villages qui ne disposent pas de leur dispensaire sont rares. L’espérance de vive – 76 ans pour les femmes et 72 ans pour les hommes – est la plus élevée de l’Asie du Sud-est. Et le taux de mortalité infantile – environ 14 pour 1000 – est le plus faible d’Asie.
Au-delà des mesures sociales adoptées depuis l’indépendance (accordée par les Britanniques en 1948), on peut se demander si l’éradication de la grande pauvreté n’est pas due à une autre réforme, millénaire, celle-là : le remaniement du système de castes par les rois cinghalais.
Comme ils étaient bouddhistes et que le bouddhisme a désavoué le système de castes de l’hindouisme, ils auraient du l’abolir complètement. Ils ne l’ont pas fait, mais ils ont donné la prééminence aux paysans, ce qui a probablement contribué à assurer au pays l’autosuffisance alimentaire.
En Inde, ce sont les brahmines, soit les membres de la caste sacerdotale qui occupent le haut de l’échelle sociale, suivis par les guerriers. Au Sri Lanka, ce sont les Govigama, c’est-à-dire les membres de la caste des agriculteurs. Les membres de la caste sacerdotale suivent, mais le bouddhisme permet aux hommes et femmes de toutes origines d’accéder aux fonctions monastiques.
Ce n’est pas le cas chez les Tamouls, majoritairement hindouistes, qui composent 15% de la population. Pour en revenir aux bouddhistes, on croise, ici, beaucoup moins de moines en robe safran qu’au Myanmar, en Thaïlande ou au Laos. Mais ceux qu’on croise sont généralement prospères. La ferveur religieuse se traduit par une générosité qui permet à une forte proportion de bonze de rouler carrosse (voire même en Mercédès avec chauffeur pour certains supérieurs de monastères).
Quant aux nonne ou bonzesses, on les aperçoit surtout aux abords de lieux de pèlerinages. «Ce sont des filles qui n’ont pas trouvé mari, soit parce qu’elles n’avaient pas de dot, soit parce qu’elles ne sont pas jolies», m’explique un interlocuteur Sri-lankais. Ce qui ne s’avère pas toujours exact. J’en ai croisées quelques une qui, mise-à-part leurs coiffures rudimentaires (elles ont le crâne rasé), n’étaient pas vilaines du tout
Les intouchables n’existent pas au Sri Lanka. Ce qui n’empêche pas les membres des plus basses castes – les coiffeurs, les blanchisseurs et les musiciens – d’être méprisés. Dans les annonces matrimoniales insérées dans les journaux, on mentionne bien souvent la caste, histoire de suggérer aux membres de catégories sociales inférieures de s’abstenir.
À Colombo, le cloisonnement a tendance à s’effriter. Et l’immigration massive provoquée par la guerre civile qui a duré 30 ans est en train d’ébranler le système. Ce sont souvent les membres des plus basses castes qui se sont exilés. Près de 300 000 Tamouls originaires des zones (le Nord et le Nord-est) où la guerre a fait rage vivent dans la région de Toronto. Ils envoient de l’argent aux membres de leurs familles restés sur place. Suffisamment d’argent pour que ceux-ci mènent fassent figure de riches face à leurs voisins membres de caste supérieures.
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