Mes petites réflexions du 21 août sur la dégradation (présumée) du service à Cuba m’ont valu un éventail de commentaires, dont certains rien moins qu’obligeants. Un éventail qui illustre les divergences de conceptions portant sur la façon de voyager. Comme il était question d’un séjour dans un tout-inclus, plusieurs grands voyageurs (devrais-je plutôt employer le terme «vrais voyageurs»?) expriment leur mépris à l’égard de ces ghettos touristiques. C’est le cas de «J.G.», qui a «vécu dans six pays» et toujours su «s’adapter à leur culture» et «toujours pu éviter ce genre de séjour». C’est également le cas de «Puravida» qui statue que «Voyager, ce n’est pas séjourner dans un endroit…» et qui, dans un autre message, conclut : «Voilà pourquoi nous n’allons plus dans les destinations à la mode, nous allons au Chili, on ne risque pas d’y trouver des Québécois «chialeux», saouls et désagréables. On apprend la langue de façon approfondie, pas seulement en commandant «una cerveza por favor»».
J’en conclu qu’il partagent le point de vue de Josette Siscic, directrice de Touriscopie, un organisme français spécialisé en marketing du tourisme et des loisirs, qui écrit : «Le tourisme est devenu un produit de grande consommation très standardisé et très éloigné de ses mythes fondateurs qui étaient la découverte d’un pays, d’une culture différente, la rencontre avec l’autre, l’échange. Aujourd’hui, l’équation la plus connue est : un parasol, une chaise longue, une piscine et, surtout, un prix.»
Ce qui m’amène à la question : «Le séjour dans un tout-inclus constitue-t-il une faute de goût?»
Un autre spécialiste français, l’anthropologue Jean-Didier Urbain, expert à l’Observatoire du tourisme, estime que non. «Il existe une élite qui entend se démarquer du reste de la population et, jusqu’à la fin des années soixante, le voyage constituait pour elle un moyen de se démarquer de la masse», remarque-t-il. « Aujourd’hui que M. et Mme Tout-le-Monde vont en Thaïlande ou en Polynésie, cette même élite ne supporte plus de ne pas exercer un monopole sur le voyage et les façons de voyager.»
Personnellement, je pense qu’on entretient beaucoup de confusion à l’égard des différentes facettes du tourisme. Techniquement parlant, quelqu’un qui fait quatre heures d’avion pour aller passer une semaine dans un tout-inclus de Cuba ou de la République dominicaine ne part pas en voyage : il va faire de la villégiature. Comme ses cousins qui vont passer les deux dernières semaines de juillet dans un chalet près de Sainte-Adèle ou comme ses parents qui partaient en vacances au bord de la mer, dans le Maine ou sur la baie des Chaleurs. Il travaille souvent à un rythme essoufflant et il part se détendre au soleil, dans un environnement où il n’aura pas à se soucier de faire l’épicerie, de se taper le ménage ou l’entretien du terrain et de trop écorner son budget. C’est simplement la démocratisation des voyages en avion qui leur permettent de troquer des épinettes pour des cocotiers. Est-ce un péché d’aller se détendre à Cuba ou au Mexique sans en profiter pour s’y faire des amis pour la vie au sein de la population locale?
Et le service, alors?
Pour revenir sur la présumée dégradation du service à Cuba, j’aimerais souligner que plus de 80% des touristes qui fréquentent l’île séjournent dans un tout-inclus. Que c’est le tourisme qui a permis au pays de se remettre du choc infligé par la rupture des accords «sucre contre pétrole», après la chute du régime en Union Soviétique au début des années quatre-vingt-dix. Que le tourisme reste la première activité économique de l’île et qu’il draine plus de 40% des recettes de la balance des paiements. Plusieurs commentaires font état des piètres conditions de travail des employés d’hôtels. Pourtant, ces employés appartiennent à une classe privilégiée, parce qu’ils perçoivent des pourboires qui leur permettent de se procurer des biens de consommation auxquels la majorité de la population n’a pas accès. Ce n’est pas pour rien que tant d’ingénieurs, de médecins et d’autres titulaires de diplômes universitaires préfèrent travailler dans le tourisme, plutôt que d’exercer une profession plus prestigieuse, mais moins lucrative.
Un lecteur qui signe «mbrise» et qui n’a manifestement aucune sympathie pour les touriste «chialeux» (dont je suis) le souligne bien : «Les Cubains et Cubaines font la queue pour un de ces emplois car ils peuvent apporter plein de choses essentielles à leurs familles», écrit-il.
Or, s’il y avait véritablement une dégradation du service généralisée à Cuba, ces emplois seraient menacés. Parce que Cuba est en concurrence avec deux autres grandes destinations qui offrent, elles aussi, un fantastique rapport qualité/prix aux amateurs de tout-inclus : la République dominicaine et la Riviera Maya.