Je ne sais pas si Arianna Huffington est au courant de l’émoi causé chez nous par l’arrivée du Huffington Post Québec. Si elle l’était, elle répéterait sûrement les propos qu’elle a tenus plus tôt cette année: «je ne paie pas les blogueurs, je leur offre une visibilité en échange de leur opinion». Il faut savoir qu’aux États-Unis, les blogueurs de Huffington Post, dans les touts débuts de l’aventure du blogue, étaient des amis de Mme Huffington, des gens à forte visibilité (acteurs, politiciens, commentateurs professionnels) qui trouvaient cela bien amusant de publier un texte d’opinion sur le site de leur amie. Bloguer n’était pas leur gagne-pain mais bien un hobby en parallèle de leurs principales activités. Au fil des ans, des blogueurs professionnels se sont joints à l’aventure de Mme Huffington qui jouissait d’un capital de sympathie à cause de sa personnalité chaleureuse et attachante.
Ces blogueurs ont déchanté lorsque cette dernière a vendu Huffington Post pour plus de 300 millions de dollars au géant America Online. Sur quoi se basait-on pour évaluer le Huffington Post à plusieurs centaines de millions de dollars? Eh bien sur la fréquentation du site! Et pourquoi fréquentait-on ce site? Pour lire les blogues et les textes, non? Les blogueurs (dont certaines ont intenté des poursuites) se sont sentis floués, avec raison. Leur travail n’était par rémunéré mais visiblement, il avait une forte valeur financière.
Le Huffington Post débarque au Québec dans un contexte fort différent qu’aux États-Unis. Ici, les salaires des journalistes sont pas mal plus modestes que chez nos voisins du sud. Les salaires des journalistes-pigistes n’ont pas bougé depuis des années et rares sont les pigistes qui réussissent à gagner décemment leur vie. Il faut encore se battre pour faire reconnaître la valeur du travail de ceux et celles qui «produisent du contenu», pour reprendre l’expression populaire. Les journalistes de l’écrit savent mieux que quiconque à quel point leur travail est peu valorisé. Combien de fois recevons-nous des appels de recherchistes d’émissions de télévision ou de radio nous invitant à participer à une émission sans être payé. On s’attend à ce qu’on se déplace, à ce qu’on remplisse les ondes pendant 20, 30 ou 60 minutes sans être rémunéré, juste pour le plaisir de «passer à la télé ou à la radio». Oserait-on demander à son plombier ou à son garagiste de travailler bénévolement? Non. Mais on le fait tous les jours avec les «producteurs de contenu».
Voilà pourquoi la participation de personnalités bien en vue comme Amir Khadir, Françoise David, Steven Guilbault ou Bernard Drainville, des gens identifiés à la gauche ET un ancien journaliste, soulève l’ire de la communauté journalistique. En acceptant de bloguer gratuitement, ils participent à la dévalorisation du travail d’écriture et de production de contenu pour lequel des associations comme l’AJIQ (Association des journalistes indépendants du Québec) se battent depuis des années.
En acceptant de bloguer bénévolement, ils donnent raison à la logique de Mme Huffington: tes mots, ton opinion en échange d’une certaine visibilité. Ce faisant, ils oublient un principe primordial.
Tout travail mérite salaire.