Alain Brunet

Mardi 14 avril 2015 | Mise en ligne à 13h20 | Commenter Commentaires (12)

Hauschka à Montréal

Motifs pianistiques créés devant public, microphones de contact et autres objets disposés à l’intérieur de l’instrument permettent à Hauschka de générer des sons inédits et de les mettre au service d’une pensée musicale hors du commun. Le tout est remixé en temps réel, chaque sédiment est balancé en boucle et assorti de traitements singuliers – saturation, réverbération et plus encore.

« J’aime faire en sorte que l’on soit en présence de plus d’un instrument, que le son du piano puisse créer l’effet d’un chœur ou d’un ensemble à cordes », explique le principal intéressé, joint à la veille de son concert en sol montréalais – ce mardi, 21h, au Ritz PDB (ancien Il Motore, rue Jean-Talon, un peu à l’ouest de Saint-Laurent).

Volker Bertelmann, alias Hauschka, s’est déjà produit à Mutek, soit en 2007. À ce festival dédié essentiellement aux musiques électroniques, le pianiste, improvisateur et compositeur allemand était alors l’un des rares à jouer une musique que l’on peut qualifier d’instrumentale. Pourquoi donc ? Il fut accueilli dans ce contexte électro pour la grande originalité de ses surimpressions, pour la singularité de la prise de son au cœur de son piano préparé.

Sept ou huit albums plus tard, il jouit d’une notoriété qui lui permet de tourner à travers le monde et de de mener une carrière très active dans son pays.

« Pour un musicien comme moi, la période actuelle est plus propice. La route ne fut pas aisée, il faut dire; il y a dix ou quinze ans, c’était presque impossible pour moi. On associait alors les artistes allemands à la musique électronique berlinoise ou, bien sûr, à la musique classique. Je suis heureux que les choses aient changé. D’autant plus que je ne suis pas basé à Berlin, mais plutôt à Düsseldorf – pourtant la ville de Kraftwerk ! »

Lancé en 2014 sous étiquette City Slang, l’opus Abandoned City valut à Hauschka d’excellentes critiques et une tournée mondiale qui s’allonge depuis lors.

« La base de cet album s’est érigée alors que je contribuais à la relecture d’un opéra, soit Le Vaisseau fantôme de Richard Wagner. On m’avait alors demandé d’en écrire l’ouverture; j’avais composé Elizabeth Bay, qui devint la première pièce au programme d’Abandoned City. Dans ce contexte, j’ai tenté de perfectionner ce son «orchestral» généré à partir de pianos préparés à ma manière. Aujourd’hui, plusieurs musiques jouées dans mes concerts s’inspirent de cet album, mais j’en fais évoluer les sons imaginés en studio. D’une certaine façon, je m’en détache progressivemnent. Tourner sans cesse à travers le monde me mène à transformer ma musique devant public, ce qui me sert pas la suite pour mes nouvelles compositions.»

Ainsi donc, il n’y a rien, strictement rien de préenregistré dans les concerts donnés par Hauschka. Ni synthés, ni ordinateurs portables, ni disques durs d’aucune sorte.

« Tout est joué en direct, assure-t-il. Je dirais que 90% de cette musique est improvisée. Et j’essaie de m’y limiter, si ce n’est que pour la beauté de la démarche. Il y a aussi le piano lui-même, très différent d’une salle à l’autre. Chacun de ces pianos me pose de nouveaux problèmes, me lance de nouveaux défis. Il est toujours excitant de procéder à la préparation d’un nouveau piano. J’essaie de m’y adapter, et cette adaptation fait partie du plaisir.»

Force est de déduire que chacun des concerts donnés par Hauschka est différent.

« Cela se veut aussi un reflet de mes humeurs du moment; comme tout le monde, mes humeurs peuvent passer de la mélancolie à l’euphorie, à la joie, etc. J’intègre ces états réels au contexte du concert, j’ose croire que cela ajoute à la diversité de mes interprétations. En fait, cela m’aide à greffer de nouvelles variantes musicales, de nouveaux rythmes, de nouveaux effets, de nouveaux usages. »

Soulignons en outre que Hauschka se produit dans différents contextes car sa musique intéresse une diversité de milieux institutionnels ou d’avant-garde : clubs ou festivals consacrés à l’indie, églises, galeries d’art, lofts, salles de concert, formations classiques. Cette année, d’ailleurs, il compositeur en résidence pour le l’orchestre symphonique du MDR de Leipzig :

« La première de quatre œuvres commandées, Cascades (pour choeur et orchestre), y a été créée en septembre dernier. Pour la deuxième, je travaille avec le groupe islandais Múm, dont le travail (surtout électronique) sera intégré à l’orchestre symphonique. »

On aura deviné que le parcours de Volker Bertelmann, musicien en fin de quarantaine, est clairement atypique.

« J’ai étudié la médecine et l’économie, mais j’ai toujours joué de la musique depuis l’âge de neuf ans. J’ai déjà essayé d’éviter d’être musicien car je n’arrivais pas à trouver le bon environnement, la bonne formation (ni jazz, ni classique, ni pop), le bon milieu, mais… la musique m’a toujours rattrapé. Peu à peu, elle m’a fait vivre. D’abord dans le hip-hop inspiré de la old school et du funk rock à la Red Hot Chili Pepper, puis dans la musique électronique et finalement dans la musique de piano.

« Avec le temps, j’ai trouvé le courage et la confiance de rendre publique la musique que j’aimais vraiment, sans prétendre à quelque virtuosité. Lorsque, en 2012, j’ai enregistré pour Deutsche Grammophon avec la violoniste Hilary Hahn, j’ai finalement acquis la pleine confiance en mes moyens, réalisant que ma créativité pouvait faire bon ménage avec la virtuosité d’une telle interprète. Chacun peut offrir quelque chose et contribuer à une mixture unique.»

LIENS UTILES

Hauschka, site officiel


Hauschka au RITZ PDB


Hauschka, profil w
iki

Écoute intégrale de Abandoned City sur Deezer

Lire les commentaires (12)  |  Commenter cet article

 

Samedi 11 avril 2015 | Mise en ligne à 8h39 | Commenter Commentaires (37)

Pierre Flynn: lenteur, torpeur… splendeur

Pierre Flynn Sur la terre

Impossible de déterminer avec certitude si Pierre Flynn est paresseux, ou s’il souffre du syndrome de la procrastination extrême que sèment l’incertitude et l’anxiété, ou encore s’il entretient une «relation complexe au temps», pour reprendre son propre euphémisme.

Cinq albums depuis 1987, c’est très peu, très lent, très long. À cette observation, la réplique viendra de la chanson 24 secondes, que l’on peut savourer sur le nouvel opus de Pierre Flynn, Sur la Terre, sous étiquette Audiogram :

« Tu les a vues, toi ? Tu les a vues passer ? 24 secondes, 24 images, 24 années…» Les souvenirs défilent bellement derrière la soixantaine du parolier.

D’accord, d’accord. Tous les rythmes de travail se peuvent, en autant que le résultat soit au rendez-vous. Juan Rulfo n’a pratiquement rien écrit de sa vie publique et son Pedro Paramo est encore considéré aujourd’hui parmi les meilleurs romans mexicains, toutes époques confondues. Alors accordons à notre Pierre Flynn a le droit de prendre son temps. D’autant plus que les cinq albums de sa discographie solo sont très bons ou excellents. Sa voix et ses mots s’inscrivent dans un continuum, un même fil relie les décennies. On ne peut néanmoins lui reprocher de radoter.

Le dernier homme. Au lendemain de l’hécatombe finale, le seul épargné, le dernier, réfléchit et réagit sur un rocher de sa planète vidée de son humanité.

Ariana. À la recherche d’Ariana, il traverse les pages de vieux romans, les beaux draps et les sales histoires, les vagues du désert, les fumées bleues de nos anciennes vies…

Étoile, étoile. Un père contemple la nuit pendant que s’endort sa progéniture, «Et le train de minuit a quitté la station / Il franchira bientôt la savane intérieure…»

Si loin, si proche. Le narrateur évalue sa trajectoire, «j’aurais pu faire mieux, je sais bien / J’aurais dû, faut me pardonner», tout en jaugeant celle à venir pour la génération qui suit: «C’est le printemps / Des enfants de vingt ans / À toi la vie, n’obéis pas / Referme la porte tout doucement…»

L’accompli et l’inaccompli. Téléporté en Afrique du Nord, plus précisément à Mogador (Essaouira), le narrateur observe qu’il n’y a « pas de passé, de présent, d’avenir / Seulement l’accompli et l’inaccompli…»

Duparquet. On remonte le temps, jusqu’en 1933, à Duparquet, en Abitibi. «… si je ferme les yeux je vois / Tenant son ourson ou sa toupie / Une enfant courir vers nous sur un trottoir de bois… Ce matin devant chez elle un château de cristal: L’Hôtel Goldfield cette nuit a brûlé…»

Le parc Lahaie. Retour brutal dans le présent: « Comme les fantômes de mon quartier / Au parc Lahaie j’attends le soir / Avec ma gueule et mes papiers / Entre l’église et le boulevard… »

Sirènes. Trajectoire accélérée de l’hommerie : «Prends mon bonheur ou ma fortune / Laisse-moi une heure de gloire / J’ai un peu froid dans mon costume / Je sais qu’il se fait tard. »

Tout blanc, tout bleu. Le narrateur évoque son envol définitif. «… Je cours après mes mots / Je ne suis pas un sage / Pour l’un, c’est le passage / Pour l’autre, c’est le repos…»

Capitaine, capitaine Un équipage implore le capitaine de retrouver le Nord et de ramener le navire à bon port. Métaphore d’actualité, à n’en point douter.

Les textes et les musiques sont de Pierre Flynn, piano, guitares, chant. Les arrangements sont de Philippe Brault, Éric Goulet et Louis-Jean Cormier. Ce dernier joue une fois de plus le rôle de médecin accoucheur, en plus de signer les pistes de guitare sur cet album coréalisé par Brault et Goulet. Les compléments de cordes sont exécutés par Sheila Hannigan, Lygia Paquin, Heather Schnarr, Mélanie Bélair. Les cuivres sont signés Charles Imbeau et Benoît Rocheleau. La section rythmique est composée du bassiste Mario Légaré (ex-Octobre comme son employeur) et du batteur Marc-André Larocque.

Le son de cet album n’est ni vieux ni jeune, on y relève de fort belles trouvailles dans les arrangements. Cette approche intemporelle sied bien à Pierre Flynn, un des très rares artistes québécois qui soit autant auteur que compositeur.

LIENS UTILES

Pierre Flynn, profil Audiogram

Écoute d’extraits de l’album (franchement… en 2015 !) sur le site d’Audiogram

Pierre Flynn, profil wiki

Interview de Pierre Flynn par Daniel Lemay dans La Presse

Lire les commentaires (37)  |  Commenter cet article

 

Vendredi 10 avril 2015 | Mise en ligne à 14h57 | Commenter Commentaires (15)

Nils Frahm… ou frime ?

Nils Frahm (2015) Solo

Il faut certes se réjouir que le pianiste, compositeur et improvisateur berlinois Nils Frahm ouvre les horizons aux amateurs de musiques plus proches de la forme chanson ou d’électro style IDM (et autres bass music). Un passeur, sorte de Woodkid de la musique instrumentale et/ou électronique.

Pour avoir assisté à deux de ses concerts il y a une paire d’années, je puis témoigner de l’impact fort et immédiat sur le public de MUTEK, certes peu habitué à ce type de proposition. À l’évidence, la musique de Nils Frahm produisait chez eux un net sentiment d’élévation. Reste à voir si cette ouverture mène vraiment ces mélomanes aux sources de sa musique : romantique, impressionniste, minimaliste, électroacoustique. Permettons-nous d’en douter.

Nils Frahm jouit certes d’une solide éducation musicale, ses études l’ayant conduit à maîtriser à un niveau universitaire la musique de piano classique de tradition européenne. À cette connaissance de très bon étudiant, il ajoute ses propres assaisonnements – réverbération, piano préparé, effets percussifs, pratiques minimalistes, ajouts électroniques et lus encore. Alors? Au mieux, cet album intitulé carrément Solo doit être considéré comme une très jolie toile de fond chargée d’effets séduisants que l’on prend plaisir à voir se déployer sur scène, en temps réel.

Mais rien, strictement rien de ce Solo ne mène à conclure à de grands moments de musique instrumentale, à de grandes compositions. Trêve de doute, Nils Frahm ne frime certes pas. Son art semble sincère. Force est d’admettre que l’amalgame de ses matériaux fait boum dans bien des plexus, bien des caboches. Force est d’observer que ce musicien est arrivé au bon moment. Reste à savoir quelle sera la longueur de ce moment. S’il nous refait le coup d’un album de ce type, ce moment pourrait ne pas être long…

Avis aux fans: la sortie de Solo coïncidait avec le Piano Day décrété par Nils Frahm, qui célèbre l’instrument le 88e jour de l’année…. parce que le piano a 88 touches. Concept…

LIENS UTILES

Nils Frahm, écoute intégrale de Solo sur Deezer

Nils Frahm, site officiel

Nils Frahm, profil wiki

Lire les commentaires (15)  |  Commenter cet article

 

publicité

  • Twitter

  • Catégories

  • Blogues sur lapresse



    publicité





  • Calendrier

    janvier 2011
    L Ma Me J V S D
    « déc   fév »
     12
    3456789
    10111213141516
    17181920212223
    24252627282930
    31  
  • Archives

  • publicité