Alain Brunet

Samedi 27 juin 2015 | Mise en ligne à 17h12 | Commenter Commentaires (5)

FIJM : ma virée du vendredi et… la vôtre ?

Theo Croker

Après les concerts «apéritifs» de jeudi, la première soirée complète du Festival international de jazz de Montréal a attiré hier son lot de fans tous azimuts. Voici, dans le désordre, la typique d’un jazzophile venu en salle.

Diplômé du prestigieux conservatoire Oberlin, le trompettiste floridien Theo Croker aura 30 ans en juillet. Les probabilités de le revoir au cours des 30 prochaines années sont élevées ! Les jazzophiles présents à L’Astral vendredi s’appliqueront certes à répandre la nouvelle de son talent et celui de son excellent quintette.

Protégé de Roy Hargrove (sur scène, en tout cas, il affirmait hier son allégeance), Theo Croker n’est peut-être pas un concepteur révolutionnaire, son premier premier album (AfroPhycisist sous étiquette DDB Records) n’est pas à se rouler par terre mais… sur scène, c’est super. Sa compétence, sa ferveur, son allégeance au jazz moderne ainsi qu’aux courants musicaux afro-américains (forte dose de soul/R&B) ou africains (Hugh Masekela, surtout) lui permettent de mobiliser des publics jeunes et leur ouvrir la porte de tous les jazz. Qui plus est, Theo Croker peut compter sur des jeunes loups affamés et, surtout, très doués : le saxophoniste Anthony Ware, le batteur Kassa Overall, le contrebassiste Eric Wheeler, surtout le pianiste Michael King qui s’illustre aussi aux synthés et au Fender Rhodes.

Au Monument National, l’oudiste libanais Rabih Abou-Khalil renouait avec le public montréalais féru de world-jazz. Réduire sa musique à une simple jazzification de musique classique arabe serait réducteur. Bien qu’attaché à son pays d’origine et à Beirouth dont il a vécu la guerre civile, ce musicien transplanté en Europe est progressivement devenu un citoyen du monde. Le monde de cet oudiste singulier réflète cette mutation, cette ouverture réelle au jazz moderne mais aussi aux musiques méditerranénnes, balkaniques, nord-africaines, baroques. Au fil du temps, cette transculture a produit autre chose qu’un jazz dominé par le Proche-Orient. L’amalgame est compact, fort en groove, superbement ficelé par des musiciens de niveau international – le superbe accordéoniste Luciano Biondini, le batteur Jarrod Cagwin, le saxophoniste (et chanteur de gorge!) Gavino Murgia. Ajoutons à la facture l’humour décapant de Rabih Abou-Khalil, qui se plaît à évoquer dans sa musique un rêve où il mange des anchois. Plus que digeste!

mistico-mediterraneo

Plut tôt, la Maison symphonique était bien assez garnie de festivaliers pour réserver un bel accueil à l’ensemble Mistico Mediterraneo, dont le trompettiste/bugliste Paolo Fresu et le bandonéoniste Daniele di Bonaventura étoffent le chant polyphonique de la formation corse A Filetta. Paru sous étiquette ECM en 2011, un premier album a célébré cette heureuse association avec un mélange probant de musiques corses, sardes, jazz, classiques, baroques et plus encore.

Vendredi soir, on présentait plutôt le projet Danse Mémoire Danse, inspiré récemment par deux anticolonialistes notoires : le Martiniquais Aimé Césaire et le Corse Jean Nicoli. Les 45 minutes passées chez Mistico Mediterraneo ont laissé une impression de beaux chants de résistance interprétés en corse, bellement arrangés… et peut-être difficiles à absorber pour qui ne maîtrise pas la langue parlée et écrite dans l’Île de Beauté. Pour être franc, j’ai préféré le duo de la première partie : belles explorations de Paolo Fresu et du tromboniste Gianluca Petrella. Les évocations jazzistiques (Nature Boy, Joy Spring, Round’Midnght, etc.) étaient amalgamées à des compléments électroniques et séquences préenregistrées d’un goût certain, entre autres fragments de musique saharienne offerts en fin de prestation.

Jan hommage

Enfin, plusieurs musiciens reconnus des communautés jazzistiques montréalaises et torontoises ont rendu le dernier d’une série d’hommages au pianiste montréalais d’origine polonaise, Jan Jarczyk , décédé d’un cancer fulgurant en août 2014. Sous la direction du trompettiste/bugliste Denny Christianson, cet ensemble réuni par le saxophoniste Jean-Pierre Zanella a honoré la mémoire de ce magnifique musicien dont le rayonnement aurait pu être beaucoup plus considérable de son vivant, vu la profondeur de son jeu et de ses compositions. Émue et reconnaissante, Danielle Raymond, sa veuve et mère de ses deux filles musiciennes, a longuement salué les collègues sur scène et pas n’importe qui : Jim Doxas, Pat LaBarbara, Joe Sullivan, Ron Di Lauro, Muhammad Abdul Al-Khabyyr, André White, Al McLean, etc. Encore merci, Jan Jarczyk.

Lire les commentaires (5)  |  Commenter cet article

 

Jeudi 25 juin 2015 | Mise en ligne à 21h03 | Commenter Commentaires (15)

Robert Glasper: retour en trio, reprises en trio

Robert Glasper Covered

Puisque l’immersion jazzistique est imminente, puisque Robert Glasper s’amène dimanche au Festival international de jazz de Montréal, préparons-nous à son concert en écoutant son nouvel album: Covered / The Robert Glasper Trio recorded live at the Capitol Studios, sous étiquette Blue Note.

En 2007, ce musicien afro-américain avait mis les jazzophiles sur le cul, intégrant la culture hip hop / R&B au trio classique du genre, c’est-à-dire piano/contrebasse/batterie. Caractérisé par l’imbrication d’imprévisibles parenthèses constituées de phrases mélodiques courtes et ultra-rapides, son style pianistique s’avérait alors une authentique contribution. Le contrebassiste Vicente Archer et le batteur Damion Reid s’avéraient aussi des mutants du jazz, greffant à leur jeu des figures rythmiques du hip hop ou de l’électro.

Nous voilà en 2015, et le trio que formait Glasper reprend du service avec Covered, un album presque entièrement constitué de reprises, sauf une seule pièce originale du pianiste. Enregistrées devant (petit) public aux mythiques Capitol Studios de Los Angeles, ces chansons jazzifiées illustrent un univers musical touffu : Macy Gray (I Don’t Even Care), Radiohead (Reckoner), Joni Mitchell (Barangrill), So Beautiful (Musiq Soulchild), The Worst (Jhené Aiko), Ned Washington & Victor Young (Stella By Starlight), Bilal (Levels) ou Kendrick Lamar (I’m Dying of Thirst).

Il est à se demander si certaines chansons soul retenues par Glasper méritent cette élévation et… si le trio ne reprend pas exactement là où il avait laissé avant d’entreprendre son projet R&B Black Radio, décliné en deux albums dont un lui a permis de remporter un Grammy. Robert Glasper est assurément un musicien fabuleux qui me semble se disperser. Lorsqu’il avait présenté une série de concerts au Gesù il y a quelques années, certains avaient été mal ficelés. Par la suite, je me souviens d’un meilleur concert.

Alors? Ce Covered est très bon, mais une meilleure direction artistique aurait donné des résultats excellents, soit une plus grande cohésion esthétique, et peut-être même une plus grande performance pianistique – pas sûr que sa longue improvisation (In Case You Forgot) coule de source, malgré la technique mirobolante qui sert cet interprète surdoué. Enfin… qui s’en plaindra vraiment ?

LIENS UTILES

Écoute intégrale de l’album Covered de Robert Glasper, sur Deezer

Robert Glasper, site officiel

Robert Glasper, profil Wiki

Metacritic: moyenne de 76% fondée sur 6 recensions

Lire les commentaires (15)  |  Commenter cet article

 

Mercredi 24 juin 2015 | Mise en ligne à 10h19 | Commenter Commentaires (37)

Et vive le Keb !

Flag of Quebec

Lorsque, ces derniers mois, j’ai écrit sur Queen Ka, Tire le Coyote, Jean Leloup, Jérôme Minière, Pierre Flynn, Philippe B, Julie Blanche, Chocolat (Jimmy Hunt), Antoine Corriveau, Ponctuation, Julien Sagot, Guillaume Beauregard, enfin sur ce qui m’est apparu comme le meilleur de la récente production keb francophone, les réactions ont toujours été très fortes.

Après consultation des statistiques de partage Facebook et de retweets, le constat était clair: l’intérêt porté par le lectorat sur les artistes francophones d’ici est toujours très élevé, voire plus élevé que la majorité des sujets couverts par ce blogue et l’ensemble ma pratique journalistique sur La Presse + ou LaPresse.ca. C’est dire. Malgré les hauts et les bas de la création francophone, vous restez aux aguets, TRÈS intéressés par ce qui se fait ici.

Je ne prétends pas pour autant que le fait français soit le plus attractif pour le grand public québécois, je parle strictement des sujets que je traite moi-même. Depuis nombre d’années, faut-il le rappeler aux plus jeunes, je ne couvre presque plus les artistes du top 50, pas plus que le rock devenu classique. Pas de U2 cette année en ce qui me concerne, pas plus que les Stones et autres dinosaures de ma jeunesse. Peut-être plus jamais. D’autres s’en chargent, grand bien leur fasse. Pour la chanson d’expression française, cependant, je jetterai toujours une oreille.

Force est d’admettre notre incontournable, inévitable propension aux textes chantés en français et… force est d’encourager notre ferveur en tant que francophones d’Amérique, très majoritairement Québécois, à l’endroit de ces chansons dont le corpus fut naguère un des plus puissants moteurs de notre éveil en tant que nation, en tant que société à tout le moins distincte.

Il est néanmoins évident que la production locale francophone ne traverse pas la meilleure période de son histoire. Le vent de fraîcheur, en fait, s’avère franglais et hip hop, incarné par les Dead Obies et Loud Lary Ajust, ce qui en dit long sur l’état des choses. Le vent de fraîcheur est aussi hip hop franco, porté par Alaclair Ensemble, Koriass et autres Dramatik.

Côté chanson et rock indépendants, cependant, nous voyons passer la queue de la comète.

Ce qui fut éclatant, hautement créatif il y a dix ans est devenu (ou en voie de devenir) grand public. Rien de plus normal mais… Qui a pris la relève des Karkwa et Malajube ? Les membres de ces illustres formations ont aujourd’hui des familles, des besoins, ils capitalisent légitimement sur leurs efforts antérieurs, sur leur expertise acquise de haute lutte, et offrent aujourd’hui des musiques accessibles … relativement stabilisées sur le plan créatif. Pour l’instant, du moins.

Prenons le cas Louis-Jean Cormier, duquel je n’ai à peu près rien écrit depuis une mèche, parce que l’auteur-compositeur-interprète fut pour moi un beau conflit d’intérêt, c’est-à-dire un des sujets principaux de mon webdocumentaire (mis en ligne il y a un an), d’autant plus qu’il fut très généreux d’y participer et d’en faire la promotion. Je l’en remercie encore. Comment, au fait, ne pas aimer LJC, être humain intelligent, fédérateur, sensible, empathique, capable de faire le pont entre le grand public et les tendances plus hardcore de la culture québécoise francophone ?

J’aime sincèrement cet auteur-compositeur-interprète et réalisateur chevronné, j’en apprécie et les qualités humaines. Et…je suis loin d’être le seul à moins apprécier ses albums solo, plus pop que ceux de Karkwa. Daniel Beaumont et Martin Léon à l’appui, les textes récents que porte LJC sont meilleurs, j’en conviens. Certes, sa musique est encore solide, ses chansons accrocheuses, et j’applaudis les arrangements de cuivres et anches signés Jean-Nicolas Trottier – malheureusement, pas très bien sonorisés au Métropolis, dans le cadre des FrancoFolies. Mercredi dernier, il m’était donc un tantinet ardu de prendre la pleine mesure de leur valeur intrinsèque. Il va sans dire, le public a adoré le chanteur, actuellement au sommet de son rayonnement pour les raisons que l’on sait. Que dire de plus ?

En première partie du même programme, j’ai pu assister à la mutation sur scène de chansons plutôt moyennes sur disque. Le nouvel album de Marie-Pierre Arthur (Si l’aurore, étiquette Simone Records) m’a semblé convenu sur toute la ligne, alors que sa relecture m’est apparue nettement supérieure. Et quel excellent groupe sous la direction de François Lafontaine !! Alors ? Pourquoi faire un album plutôt ordinaire destiné à la FM, et en offrir une version quatre fois meilleure devant public ? Encore ces pressions de l’extrême-centre du showbiz québécois, encore cette supposée obligation de faire plaisir aux fans mais aussi à maman, mononcle et la cousine ? Encore cette pression d’accéder à un niveau de vie décent lorsqu’on fonde une famille et qu’on souhaite continuer à gagner sa vie avec la musique ? Poser la question…

Je l’ai écrit souvent, je le répète : cette convivialité québécoise est à la fois un avantage et un piège… dans lequel tombent tant d’artistes d’ici. Piège ou déterminisme ? Ont-ils vraiment le choix ? Puisqu’ils n’ont généralement que très peu de débouchés à l’étranger au delà des marchés de niche en période de festivals (on ne refera pas aujourd’hui le portrait des solitudes francophones d’Europe et d’Amérique), ils finissent par tendre au plus grand dénominateur commun… jusqu’à ce qu’une nouvelle frange de créateurs n’impose de nouveaux sons.

Ce qui ne nous empêche en rien de les apprécier et de célébrer nos acquis francos, nos meilleurs artistes francos, et ceux qui finiront par s’imposer à leur tour. Des acquis, il y en a à la pelle au sein de la nation francophone. Des artistes de talent et des artistes qui poussent, il y en a aussi beaucoup. Sans faire dans l’aveuglement volontaire, il n’y a pas lieu de s’enliser dans quelque pessimisme.

À toutes et tous, bonne Fête nationale !

Lire les commentaires (37)  |  Commenter cet article

 

publicité

  • Twitter

  • Catégories



  • publicité





  • Calendrier

    septembre 2013
    L Ma Me J V S D
    « août   oct »
     1
    2345678
    9101112131415
    16171819202122
    23242526272829
    30  
  • Archives

  • publicité