Alain Brunet

On l’a vu lundi soir: un Métropolis presque rempli pour le concert d’un jazzman de 35 ans, on n’a pas vu ça depuis une mèche.

Les participations de Kamasi Washington aux projets de Kendrick Lamar, Snoop Dog ou Flying Lotus, fondateur du label Brainfeeder pour lequel le ténorman enregistre, ne sont pas étrangers à son succès. Mais… le mec propose néanmoins un ensemble de jazz en bonne et due forme à une nouvelle génération de mélomanes prêts à élever leurs standards en musique instrumentale. Ce n’est pas rien.

Que les connaisseurs de jazz soient rassurés et que les plus pointilleux cessent de faire les gorges chaudes concernant la relative surévaluation de Kamasi: on n’a certes pas assisté au concert de jazz de l’année, mais l’on a assisté à l’émergence d’un nouveau public. C’était déjà tangible l’an dernier et il y a deux ans aux concerts de Snarky Puppy, Dirty Loops ou Badbadnotgood, mais ces groupes sont souvent plus proches de la forme chanson que de la musique instrumentale. Chez Kamasi Washington, le chant de Patrice Quinn est généralement intégré à titre d’instrument… malheureusement pas très bien sonorisé lundi. Le leader californien propose ni plus ni moins du jazz à ce public dont la majorité des adeptes vient à peine de plonger dans cet univers. Voilà l’exploit, pour l’instant du moins.

Le public présent lundi a pu saisir la puissance d’un tel ensemble : les batteurs Tony Austin et ont Ronald Bruner Jr, frère aîné du bassiste Thundercat, le bassiste Miles Mosley , le claviériste Brandon Coleman, le tromboniste Ryan Porter, Rickey Washington (paternel de Kamasi) au sax soprano et à la flûte, Patrice Quinn au chant. Bon, les batteurs sont très forts dans le groove (plus funk que jazz), le bassiste est imperturbablement efficace pour tenir bien droite la colonne vertébrale de la bête, le claviériste est un sympathique piocheux qui nous extirpe parfois des sons créatifs de ses machines, le tromboniste irréprochable, le paternel plutôt limité à la flûte, la chanteuse très bien mais enterrée par la mauvaise sonorisation, le leader ténorman à la hauteur de ses prétentions de soliste. Il faut comprendre que Kamasi privilégie encore le caractère familial en intégrant son papa et ses amis d’enfance (Ronald Bruner Jr et Brandon Coleman) à sa formation plutôt que de sélectionner exclusivement des interprètes top niveau. Pour le batteur, c’est OK mais pour les autres… Pas sûr que cette approche tienne la route encore longtemps…

Compositeur ? Pour l’instant, Kamasi a réussi à amalgamer le funk et le hip hop à un jazz modal très black, ornementé de free, très proche de John Coltrane, Archie Shepp, Pharoah Sanders et autre McCoy Tyner. À l’intérieur de cadres compositionnels relativement simples, relativement prévisibles, les individualités s’expriment.

Impressionnant sur scène pendant les 45 premières minutes, puis… les carences sont de plus en plus ressenties jusqu’à la fin. Pour tout vous dire, je préfère sans hésiter l’exécution de l’album The Epic (paru il y a un an) que celle plutôt brouillonne, observée sur scène à Montréal. On a beau privilégier la puissance et l’énergie, il faut quand même faire preuve d’élégance et de subtilité… ce qui ne fut pas exactement le cas. Mais bon… ne gâchons pas le plaisir des nouveaux jazzophiles: ce à quoi ils ont assisté lundi, ils s’en souviendront peut-être longtemps, et c’est très bien ainsi.

Car Kamasi Washington est un authentique déclencheur pour le jazz. En 2016, on sait que l’idiome n’en compte pas des masses…

LIENS UTILES


Écoute intégrale de The Epic sur Spotify

Mon interview avec Kamasi Washington


Kamasi Washington, site officiel

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Lundi 20 juin 2016 | Mise en ligne à 11h22 | Commenter Commentaires (29)

James Blood Ulmer + The Thing au terme des Suoni

James Blood Ulmer The Thing (2)
James Blood Ulmer et The Thing à la Sala Rossa

The Thing est l’un des plus redoutables trios d’improvisation libre en Scandinavie : formé des Norvégiens Paal Nilssen Love (batterie) et Ingebrigt Håker Flaten (basse électrique et contrebasse) ainsi que du Suédois Mats Gustafsson (saxophones ténor et baryton), cet alignement d’étoiles nordiques fait évoluer le langage du free européen des années 60 et 70, on se rappelle du Globe Unity Orchestra, du label FMP ou bien sûr des multiples interventions du saxophoniste Peter Brötzmann.

Qu’allait-il se produire à la rencontre de ce fameux guitariste porté sur le blues du Delta, le blues-rock hendrixien, le free funk ornettien ou les musiques afro-antillaises? Mixture réussie, très belle rencontre dominicale en ce qui me concerne. Le septuagénaire s’est toujours arrangé pour briller dans un contexte free des fragments de mélodies et de progressions harmoniques ayant pour effet immédiat d’apaiser la fureur atonale de ses collègues, ce qui ne l’a jamais empêché non plus de décoller via un vocabulaire free qui n’a rien de convenu. Ses amis européens lui ont fourni de généreuses répliques et nous trouvons peinards, quelque part au milieu de l’Atlantique!

Pourquoi donc James Blood Ulmer et The Thing, en 2016, ne peuvent remplir que la Sala Rossa alors qu’il faisait presque salle compble au Spectrum il y a plus ou moins 30 ans ? Parce que le public québécois du jazz contemporain a cessé de croître depuis une mèche. Pis que ça, il a vieilli et décliné pour une foule de facteurs. Depuis la fin des années 90, le jazz n’est qu’une marque rassurante, de plus en plus pépèrisée: ses adeptes non musiciens ont pris de l’âge et les jeunes qui en sont passionnés sont majoritairement… musiciens ou étudiants en musique. Cela a un impact encore plus direct sur son aile gauche.

Résultat: lorsque les plus grands interprètes de l’aile jazzistique contemporaine se produisent à Montréal, ils peuvent souhaiter au mieux remplir la Sala Rossa lorsque se tiennent les Suoni Per Il Popolo. Ce festival résiste aussi à la commercialisation mais… ne s’arrange peut-être pas pour grandir et accroître son rayonnement en se positionnant en juin. Très peu d’attention médiatique peut lui être consacré et on se dit que, de toute façon très peu d’attention ne serait consacré à cet événement en tout temps. Vraiment ?

Pourquoi croyez-vous que l’on se penche davantage sur le Festival de Victoriaville ? Parce qu’il n’y a aucune obligation de couvrir autres événements durant ce week-end de mai. Si, par exemple, les Suoni étaient présentés en octobre alors qu’il n’y a rien d’autre à Montréal que l’OFF Festival de jazz (avec qui les Suoni pourraient faire alliance), il y a fort à parier que les auditoires de ces différentes tendances musicales – free jazz, hardcore punk, électro, etc.- trouveraient plus d’adhérents, tant sur le plan des auditoires que de l’impact médiatique.

Pour l’instant, des personnalités connues du free et des musiques ouvertes n’arrivent même pas à remplir la Sala un samedi soir. C’était le cas du programme principal des Suoni: Luc Ex’s Assemblée, ensemble du bassiste Luc Klaasen (autrefois chez The Ex) avec le maître batteur Hamid Drake, les souffleurs Ingrid Laubrock (sax ténor) et Ab Baars (sax ténor, clarinette flûte). Dommage… Ces pointures de la musique improvisée d’Europe avec le percussionniste afro-américain valait le détour. Normalement, la principale affiche d’un festival devrait faire salle comble un samedi soir. Alors ? Merci aux Suoni d’exister, quoi qu’il en soit, quoi qu’il advienne de leur taille et de leur impact.


LIENS UTILES

The Thing, profil Wiki

The Thing, Bandcamp

James Blood Ulmer, profil Wiki


James Blood Ulmer sur Spotify

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Samedi 18 juin 2016 | Mise en ligne à 17h43 | Commenter Commentaires (7)

Dominique A: l’interview

Lignes claires, élégance, profondeur généralisées. Ce qui frappe d’emblée chez Dominique A depuis la sortie des albums Vers les lueurs (2012) et Éléor (2015), c’est l’émondage de ses caractéristiques biscornues au profit d’un port quasi classique.  Soumettons-lui  l’observation au bout du fil, on verra bien.

Voilà qu’il se montre d’accord, aucune hésitation au bout du fil: « J’ai essayé de me trouver dans une espèce d’ouverture aux gens sans tout décoder. L’idée de classicisme ne me gênait pas du tout, en fait; au contraire, j’avais envie d’aller le plus loin possible dans l’évidence. J’ai choisi une approche un peu plus généreuse de la chanson, moins fermée, sans pour autant renier mes idéaux artistiques. Ce cycle a duré trois ou quatre ans, c’est un peu derrière moi aujourd’hui… Je ne vais pas fermer les vannes, ça ne redeviendra compliqué mais je n’irai pas davantage par là. »

Quoi qu’il advienne, l’album Éléor demeure le plat principal de notre menu francofou. Fine lame de la chanson française, assurément l’un de ses maîtres vivants, Dominique A revient à Montréal après une décennie d’absence afin d’y présenter au moins sept titres de son onzième opus paru l’an dernier en France – et ce printemps au Québec.

Les vertus poétiques d’Éléor sont aussi géographiques; l’auteur nous y transporte très loin de sa résidence européenne: au Groenland via le Cap Farvel, au Canada « des bords du Saint-Laurent à downtown Ottawa », en Oklahoma,  dans le district de Central Otago Nouvelle-Zélande ou dans l’île d’Elleore au Danemark.

« Par le passé, j’ai fait pas mal de chansons qui faisaient référence à des lieux , mais là… au fil de l’écriture, je me rendais compte que c’était de plus en plus affirmé. Tout en évitant d’écrire un carnet d’apprenti-géographe, j’ai choisi d’accentuer cet aspect… de manière à ne plus  y avoir recours par la suite! ”

 Et oui, confirme-t-il, il s’est retrouvé dans la plupart de ces territoires évoqués.

“Je suis allé quatre fois au Groenland, aussi en Nouvelle Zélande, bien sûr quelques fois au Canada d’où je reviens de vacances (trois semaines à Montréal ce printemps). L’Oklahoma et l’île d’Elleore sont des lieux plus fantasmés… J’ai d’ailleurs choisi Elleore pour titre de mon album après en avoir découvert l’existence d’une micronation. J’aime l’idée de micronation et j’aime le nom de cette île, j’en ai modifié l’orthographe pour me le réapproprier. »

Cette cartographie de Dominique A, fait-il observer, en est à la fois une de vastes territoires et du for intérieur des humains qui y évoluent :

 «  Je trouve intéressant d’inscrire les états d’âme de mes personnages dans un cadre immense. Finalement il y a une réponse entre l’immensité du lieu et la petitesse du personnage, aussi sa confrontation entre son intériorité et l’extériorité. Ça peut paraître un peu pompeux, mais c’est une manière d’échapper à cette tentation auteuriste très française d’inscrire des personnages de chansons dans des situations qui prennent le pas sur tout. »

Dominique A préfère ainsi « laisser parler le décor », il y voit une manière d’échapper à la « psychologisation exagérée des personnages. »

«  Dans une chanson, conclut-il, il y a cette obligation d’ellipse pour raconter une histoire. Pas besoin de beaucoup de mots ou de strophes pour ébaucher une situation et en faire naître des images. »

LIENS UTILES

Écoute intégrale d’Éléor sur Deezer

Dominique A, site officiel

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