Selon Jean Saint-Arnaud, président du conseil d’administration du Festival international de musique actuelle de Victoriaville (mis de l’avant par les Productions Plateforme), et Michel Levasseur, son directeur artistique et fondateur, environ 5000 entrées payantes ont été recensées à la 29e présentation de l’événement. Une croissance de 20 % par rapport à 2012 a permis aux promoteurs de boucler un budget équilibré. Ajoutons à ces données réjouissantes plus d’une dizaine de milliers de visiteurs aux installations sonores (gratuites), une opération menée par le commissaire et artiste Éric d’Orion.
Hormis le retour du renommé guitariste et chanteur Thurston Moore, qui s’est produit dans le cadre de deux concerts à Victo, les cinq programmes présentés par John Zorn représentent le facteur-clé de l’affluence observée au FIMAV cette année. Sans Zorn et Moore, qu’en serait-il à Victo ?
Difficile de ramener les festivaliers «dans le sentier», pour reprendre une expression de Michel Levasseur, dont l’événement a déjà joui d’un plus grand pouvoir d’attraction. Depuis quelques années, la programmation du FIMAV doit se mesurer à plusieurs propositions similaires l’année durant, notamment à Montréal. Heureusement pour Victo, certaines pointures restent fidèles à son festival de musique actuelle, à commencer par le musicien le plus célèbre de cette mouvance, omniprésent dimanche.
À ce titre, un retour sur ses cinq programmes s’impose:

The Classical Connection, Cinéma Laurier, 14 h / crédit photos: Martin Morisette pour le FIMAV.
Le projet selon John Zorn, cité dans mon interview réalisée il y a quelques semaines :
« Il s’agit de lier la perfection structurale de la musique classique à l’énergie du jazz et de l’improvisation. Depuis plus de 40 ans, plusieurs de mes compositions s’inspirent de cette idée maîtresse. »
Illuminations (2010)
Personnel:
Stephen Gosling, piano, Trevor Dunn, contrebasse, Kenny Wollesen, batterie.
Zorn :
«Dans Illuminations, le jeu du piano est entièrement écrit, alors que la contrebasse et la batterie improvisent avec la partition. Il est rare qu’un pianiste de concert puisse jammer avec une batterie et une basse ! (rires) »
Commentaire:
Quel interprète, ce Stephen Gosling ! Jouer cette partition est extrêmement difficile, car cette écriture pianistique souscrit à la facture d’un saxophoniste et compositeur à la fois traversé par le free jazz et la musique contemporaine. Voilà qui tient de la haute virtuosité. La relation établie avec Trevor Dunn et Kenny Wollesen (qui, eux, improvisent) est d’ailleurs exemplaire.
The Holy Visions (2012) / pour cinq voix féminines
Personnel:
Lisa Bielawa, Martha Cluver, Mellissa Hughes, Abby Fischer , Kirsten Sollek.
Zorn :
« En latin, j’ai écrit les textes de Holy Visions – j’ai étudié cette langue pendant dix ans à l’école. Ces textes concernent la vie, le travail et la philosophie de Hildegard von Bingen. La compréhension du passé est très importante pour moi, voire la force motrice de mon travail. »
Commentaire:
Voilà une autre avancée dans le travail de Zorn, qui a su ici exploiter le potentiel et l’humanité de la voix féminine, tout en demeurant intègre par rapport à l’esthétique de son oeuvre.
The Alchemist (2011)
Personnel :
Jennifer Choi, violon, Pauline Kim, violon, David Fulmer, alto, Jay Campbell , violoncelle.
Commentaire:
Zorn a haussé le coefficient de difficulté de son écriture pour cordes. Sans prétendre à une grande connaissance de la musique contemporaine, je dirais que l’exercice de style a parfois plané au-dessus de cette oeuvre très complexe. Et dont les interprètes ont été tout simplement éblouissants.

The Song Project, Colisée A, 16h
Personnel :
Mike Patton, voix, Jesse Harris, voix, Sofia Rei, voix, Marc Ribot, guitare électrique, John Medeski, piano,Trevor Dunn, contrebasse, Kenny Wollesen, vibraphone, Cyro Baptista, percussion, Joey Baron, batterie.
Zorn :
« J’ai repris des pièces (composées pour Masada, Naked City, The Dreamers, etc.) que j’ai confiées à des paroliers – Mike Patton, Sean Lennon, Jesse Harris, Sophie Rei. Sauf quelques projets, je m’étais tenu à l’écart de la musique chantée durant la majeure partie de mon existence – sauf l’inclusion de cris humains. Lentement, j’ai trouvé des façons d’adjoindre le texte chanté à ma musique, à tel point que la voix représente une part importante de mon nouveau cycle de création. »
Commentaire:
Pour les fans de John Zorn, les textes ajoutés à ces pièces pour la plupart connues constituaient un véritable festin ! On y passait en revue tant de périodes du compositeur, extraits évidemment accessibles de son oeuvre puisqu’il s’agissait de les transformer en chansons. Sauf exception, c’était donc le Zorn musiques de films, le Zorn jazz convivial (Vince Guaraldi / Charlie Brown), le Zorn bolero mexicain, le Zorne presque bossa, le Zorn latin rock (comme il l’a fait si souvemt, Marc Ribot y transcendait senor Carlos Santana), etc. Très agréable, en somme.

Moonchild : Templars, Colisée A, 19 h 30
Personnel:
Moonchild: Mike Patton, voix, ,Trevor Dunn, basse électrique, Joey Baron, batterie auxquels se joint John Medeski, orgue.
Zorn :
« Pour le premier album de Moonchild, je voulais écrire pour le chanteur Mike Patton. La première chose à laquelle j’ai songé était voix-piano. Puis lorsque j’ai commencé à écrire la musique je me suis dit qu’il valait mieux la présenter dans un contexte rock (avec basse et batterie) afin d’en maximiser l’impact. Ça a bien fonctionné, puis j’ai composé la matière de l’album Astronome, qui s’est ensuite transformée en projet d’opéra – dirigé par Richard Foreman. Nous en sommes au sixième album de Moonchild. Jusqu’à l’album Templars, l’expression vocale de Moonchild se présentait sous la forme de cris et onomatopées. Cette fois, le texte est important : le thème de l’Ordre des Templiers a été fascinant à traiter, notamment pour ses liens énigmatiques avec le mysticisme, la magie, etc. »
Commentaire:
Quelle déflagration ! Quelle claque ! Et des questions qui demeurent sans réponses… Comment Mike Patton peut-il générer ces cris hallucinants ? Ces superpositions d’harmoniques dans les suraigës ? Comment son organe vocal peut-il rester intact après tant d’années de vavoum ? Qu’on aime ou pas, on parle d’un véritable innovateur de la voix hardcore-métal. Patton impose le respect aux mélomanes, quelles que soient leurs préférences stylistiques. Cette violence vocale est d’autant plus intéressante lorsqu’elle est associée à des musiciens chevronnés qui n’ont que peu à voir avec cette esthétique et qui, tout compte fait, s’en sortent fort bien. Le batteur Joey Baron et le claviériste John Medeski ont rarement joué aussi pesamment ! Quant à Trevor Dunn, excellent bassiste rock et parfaitement adapté à l’éclectisme zornien, il était dans son élément. Et que dire du rappel improvisé, consignes données en temps réel par le maestro Zorn. Pur plaisir ! À condition, bien sûr, d’aimer le hardcore d’avant-garde.

The Dreamers / Electric Masada, Colisée A, 22 h
Personnel:
The Dreamers : Marc Ribot, guitare, Jamie Saft, synthétiseurs, Trevor Dunn, basse électrique, Kenny Wollesen, vibraphone, Joey Baron, batterie, Cyro Baptista, percussion.
Electric Masada : même personnel auquel s’ajoutent Ikue Mori, électroniques, et John Zorn, saxophone alto.
Zorn :
« Puisque tous les festivals voulaient The Dreamers et Electric Masada, je vais en présenter les répertoires déjà connus. »
Commentaire:
The Dreamers se sont montrés plus costauds que d’ordinaire. Chose certaine, ils forment un détachement d’élite. Plus que jamais. Cela dit, cette formation est plus en plus difficile à distinguer d’Electric Masada, qui regroupe le même personnel auquel se joignent Ikue Mori (électronique) et John Zorn (saxophone alto). Quant à la deuxième partie du programme, elle fut moins jazz électrique et plus expérimentale que le concert historique donné par Electric Masada à Victo il y a quelques années. On ne s’en plaindra certainement pas; il vaut mieux risquer que de reproduire un passé glorieux. Or, malgré cette prise de risque, je ne crois pas que ce programme sera retenu parmi les pièces d’anthologie du FIMAV.
The Hermetic Organ, Église Sainte-Victoire, minuit.
Personnel: John Zorn
Commentaire:
Intitulé The Hermetic Organ, un album de Zorn à l’orgue, a été lancé en 2012. Le musicien devait s’inspirer de son contenu pour ainsi boucler la boucle. Sauf l’exotisme d’une messe de minuit à l’orgue (messe d’un autre type, il va sans dire !), on a senti que le maestro a un tantinet manqué de carburant, malgré ses bonnes et généreuses intentions.
Quoi qu’il en soit, cette journée John Zorn restera inscrite dans les annales fimaviennes, et bien imprimé dans les souvenirs des festivaliers.