Alain Brunet

Archive de la catégorie ‘Général’

À toutes et tous dont la langue française d’Amérique est un fondement de l’identité culturelle, je me joins à tous les blogueurs consentants de cette communauté pour vous souhaiter une excellente Fête nationale.

Comme chaque année, le 24 juin est aussi l’occasion d’un petit devoir de mémoire et de réflexion; penchons-nous aujourd’hui sur le texte de grande qualité, lorsqu’il est lié à la musique. Chacun sait que ce blogue ne traite pas particulièrement de chanson, mais nous nous y attardons régulièrement et une bonne part de notre communauté accorde une grande valeur aux textes de chanson lorsqu’ils sont très bien écrits. Alors remercions aujourd’hui les meilleurs paroliers francophones vivant au Québec. Remercions-les pour leurs efforts soutenus dans une conjoncture qui ne leur sourit pas d’emblée, contrairement à certaines époques antérieures.

Dans les années 60, la chanson francophone dite à texte, celle des boîtes à chanson avec filets de pêche et nappes à carreaux, fut un vecteur privilégié de cette identité québécoise. À l’époque de la Révolution tranquille et au cours des années 70, ladite chanson à texte, enfin celle portant les strophes les mieux ciselées de nos meilleurs paroliers, avait la cote. Elle s’inscrivait dans le sillon d’un mouvement ayant proliféré depuis l’Après-Guerre sur la rive gauche parisiene. Sur la rive américaine de l’Atlantique, l’éveil souverainiste fut aussi une inspiration pour les pères de la chanson québécoise moderne: Félix Leclerc, Gilles Vigneault, Jean-Pierre Ferland, Claude Léveillée, inutile de les nommer…

Aujourd’hui, la prédominance du texte produit très rarement un impact majeur. Combien d’impacts à la Richard Desjardins ou à la Pierre Lapointe depuis un demi-siècle ? Bien malin qui peut prédire la longévité des Klo Pelgag, Philippe B, Stéphane Lafleur, Bernard Adamus, Fred Fortin, Jérôme Minière, Antoine Corriveau, Keith Kouna, Moran, Catherine Major, Patrice Michaud, Tristan Malavoy, Guillaume Arsenault, Sarah Toussaint-Léveillé, Philémon Cimon, Yann Perreau, Salomé Leclerc, Philippe Brach, Félix Dyotte, Simon Kingsbury, Olivier Bélisle, on en passe et on en oublie plusieurs autres.

Au Québec comme ailleurs, en fait, la chanson d’auteur est devenu un produit de niche comme tant d’autres formes musicales ou littéraires. Un public spécialisé la prise… et c’est à peu près tout. Aujourd’hui une chanson à texte ne joint qu’un des publics fragmentés de l’immense constellation pop/rock/hip hop/folk/trad…

Cette chanson à texte n’est donc plus cette locomotive d’antan, peu probable qu’elle le redevienne de sitôt, pour différentes raisons. La première qui vient à l’esprit: le déclin des contenus “lourds” sur les plateformes généralistes et la croissance exponentielle des groupes d’affinités sur le web. Pour tous les hébergeurs de contenus, l’obligation de générer une énorme circulation afin d’obtenir des revenus publicitaires beaucoup plus rares qu’autrefois, a changé la donne. La fragmentation de la diffusion médiatique avait commencé dans les années 80, le processus s’est accéléré à vitesse grand V avec l’internet.

D’autres facteurs ont aussi changé la donne: la nature de notre identité. Sommes-nous les mêmes Kebs que nous fûmes il y a 20, 30 ou 40 ans ? Bien sûr que non.

Pour plusieurs francophones de toutes souches vivant au Québec, le lien entre l’émancipation en tant qu’êtres humains planétaires et la bulle culturelle québécoise à laquelle ils sont attachés n’est pas toujours évident. Non seulement avons-nous de plus en plus de mal à circonscrire un nous fondé sur les racines francophones et européennes de la majorité, mais encore de nouvelles considérations ont transformé la façon dont nous définissons.

Les voyages à l’étranger, l’éducation, la cohabitation quotidienne avec moult communautés culturelles, races ou groupes linguistiques, les amitiés et les amours tissées avec nos proches anglo-québécois et ceux venus de l’immigration, la mobilité croissante des populations mondiales, le cosmopolitisme qui s’ensuit… Du coup, tout ça peut modifier un tant soit peu l’idée qu’on se fait de notre émancipation culturelle. Plus que jamais en ce 24 juin 2016, la francophonie d’Amérique doit miser sur une élévation dans l’ouverture de l’Autre et dans le contexte d’une citoyenneté planétaire qui ne cesse et ne cessera de prendre de l’importance au fil des décennies à venir… à moins bien sûr que l’Histoire fasse quelques pas en arrière comme cela semble se produire de plus en plus souvent par les temps qui courent.

Dans ce contexte, célébrons quand même notre différence française et… la différence de cette différence en ce qu’elle fut à l’époque de la Révolution tranquille et de la puberté souverainiste. Souhaitons-nous évidemment la poursuite de notre émancipation culturelle au sein d’une nation francophone ouverte, c’est-à-dire résistant à toutes les crispations identitaires, à toute fermeture par rapport à l’Autre, à tout irrespect de la différence, à toute intolérance fondée sur l’ignorance et la frustration.

Encore une fois, bonne Saint-Jean !

QUELQUES LIENS UTILES POUR SE METTRE AU PARFUM DE PARUTIONS (PLUTÔT) RÉCENTES ET PEU CONNUES:

Écoute intégrale de l’album homonyme de Félix Dyotte sur Bandcamp

Écoute intégrale de l’album de Moran, Le silence des chiens, sur Spotify

Écoute intégrale de l’album de Sarah Toussaint-Léveillé, La Mort est un jardin sauvage, sur Spotify


Écoute de l’album Pêcher rien de Simon Kingsbury sur Bandcamp

Écoute intégrale de l’album homonyme d’Olivier Bélisle sur Bandcamp

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On l’a vu lundi soir: un Métropolis presque rempli pour le concert d’un jazzman de 35 ans, on n’a pas vu ça depuis une mèche.

Les participations de Kamasi Washington aux projets de Kendrick Lamar, Snoop Dog ou Flying Lotus, fondateur du label Brainfeeder pour lequel le ténorman enregistre, ne sont pas étrangers à son succès. Mais… le mec propose néanmoins un ensemble de jazz en bonne et due forme à une nouvelle génération de mélomanes prêts à élever leurs standards en musique instrumentale. Ce n’est pas rien.

Que les connaisseurs de jazz soient rassurés et que les plus pointilleux cessent de faire les gorges chaudes concernant la relative surévaluation de Kamasi: on n’a certes pas assisté au concert de jazz de l’année, mais l’on a assisté à l’émergence d’un nouveau public. C’était déjà tangible l’an dernier et il y a deux ans aux concerts de Snarky Puppy, Dirty Loops ou Badbadnotgood, mais ces groupes sont souvent plus proches de la forme chanson que de la musique instrumentale. Chez Kamasi Washington, le chant de Patrice Quinn est généralement intégré à titre d’instrument… malheureusement pas très bien sonorisé lundi. Le leader californien propose ni plus ni moins du jazz à ce public dont la majorité des adeptes vient à peine de plonger dans cet univers. Voilà l’exploit, pour l’instant du moins.

Le public présent lundi a pu saisir la puissance d’un tel ensemble : les batteurs Tony Austin et ont Ronald Bruner Jr, frère aîné du bassiste Thundercat, le bassiste Miles Mosley , le claviériste Brandon Coleman, le tromboniste Ryan Porter, Rickey Washington (paternel de Kamasi) au sax soprano et à la flûte, Patrice Quinn au chant. Bon, les batteurs sont très forts dans le groove (plus funk que jazz), le bassiste est imperturbablement efficace pour tenir bien droite la colonne vertébrale de la bête, le claviériste est un sympathique piocheux qui nous extirpe parfois des sons créatifs de ses machines, le tromboniste irréprochable, le paternel plutôt limité à la flûte, la chanteuse très bien mais enterrée par la mauvaise sonorisation, le leader ténorman à la hauteur de ses prétentions de soliste. Il faut comprendre que Kamasi privilégie encore le caractère familial en intégrant son papa et ses amis d’enfance (Ronald Bruner Jr et Brandon Coleman) à sa formation plutôt que de sélectionner exclusivement des interprètes top niveau. Pour le batteur, c’est OK mais pour les autres… Pas sûr que cette approche tienne la route encore longtemps…

Compositeur ? Pour l’instant, Kamasi a réussi à amalgamer le funk et le hip hop à un jazz modal très black, ornementé de free, très proche de John Coltrane, Archie Shepp, Pharoah Sanders et autre McCoy Tyner. À l’intérieur de cadres compositionnels relativement simples, relativement prévisibles, les individualités s’expriment.

Impressionnant sur scène pendant les 45 premières minutes, puis… les carences sont de plus en plus ressenties jusqu’à la fin. Pour tout vous dire, je préfère sans hésiter l’exécution de l’album The Epic (paru il y a un an) que celle plutôt brouillonne, observée sur scène à Montréal. On a beau privilégier la puissance et l’énergie, il faut quand même faire preuve d’élégance et de subtilité… ce qui ne fut pas exactement le cas. Mais bon… ne gâchons pas le plaisir des nouveaux jazzophiles: ce à quoi ils ont assisté lundi, ils s’en souviendront peut-être longtemps, et c’est très bien ainsi.

Car Kamasi Washington est un authentique déclencheur pour le jazz. En 2016, on sait que l’idiome n’en compte pas des masses…

LIENS UTILES


Écoute intégrale de The Epic sur Spotify

Mon interview avec Kamasi Washington


Kamasi Washington, site officiel

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Lundi 20 juin 2016 | Mise en ligne à 11h22 | Commenter Commentaires (29)

James Blood Ulmer + The Thing au terme des Suoni

James Blood Ulmer The Thing (2)
James Blood Ulmer et The Thing à la Sala Rossa

The Thing est l’un des plus redoutables trios d’improvisation libre en Scandinavie : formé des Norvégiens Paal Nilssen Love (batterie) et Ingebrigt Håker Flaten (basse électrique et contrebasse) ainsi que du Suédois Mats Gustafsson (saxophones ténor et baryton), cet alignement d’étoiles nordiques fait évoluer le langage du free européen des années 60 et 70, on se rappelle du Globe Unity Orchestra, du label FMP ou bien sûr des multiples interventions du saxophoniste Peter Brötzmann.

Qu’allait-il se produire à la rencontre de ce fameux guitariste porté sur le blues du Delta, le blues-rock hendrixien, le free funk ornettien ou les musiques afro-antillaises? Mixture réussie, très belle rencontre dominicale en ce qui me concerne. Le septuagénaire s’est toujours arrangé pour briller dans un contexte free des fragments de mélodies et de progressions harmoniques ayant pour effet immédiat d’apaiser la fureur atonale de ses collègues, ce qui ne l’a jamais empêché non plus de décoller via un vocabulaire free qui n’a rien de convenu. Ses amis européens lui ont fourni de généreuses répliques et nous trouvons peinards, quelque part au milieu de l’Atlantique!

Pourquoi donc James Blood Ulmer et The Thing, en 2016, ne peuvent remplir que la Sala Rossa alors qu’il faisait presque salle compble au Spectrum il y a plus ou moins 30 ans ? Parce que le public québécois du jazz contemporain a cessé de croître depuis une mèche. Pis que ça, il a vieilli et décliné pour une foule de facteurs. Depuis la fin des années 90, le jazz n’est qu’une marque rassurante, de plus en plus pépèrisée: ses adeptes non musiciens ont pris de l’âge et les jeunes qui en sont passionnés sont majoritairement… musiciens ou étudiants en musique. Cela a un impact encore plus direct sur son aile gauche.

Résultat: lorsque les plus grands interprètes de l’aile jazzistique contemporaine se produisent à Montréal, ils peuvent souhaiter au mieux remplir la Sala Rossa lorsque se tiennent les Suoni Per Il Popolo. Ce festival résiste aussi à la commercialisation mais… ne s’arrange peut-être pas pour grandir et accroître son rayonnement en se positionnant en juin. Très peu d’attention médiatique peut lui être consacré et on se dit que, de toute façon très peu d’attention ne serait consacré à cet événement en tout temps. Vraiment ?

Pourquoi croyez-vous que l’on se penche davantage sur le Festival de Victoriaville ? Parce qu’il n’y a aucune obligation de couvrir autres événements durant ce week-end de mai. Si, par exemple, les Suoni étaient présentés en octobre alors qu’il n’y a rien d’autre à Montréal que l’OFF Festival de jazz (avec qui les Suoni pourraient faire alliance), il y a fort à parier que les auditoires de ces différentes tendances musicales – free jazz, hardcore punk, électro, etc.- trouveraient plus d’adhérents, tant sur le plan des auditoires que de l’impact médiatique.

Pour l’instant, des personnalités connues du free et des musiques ouvertes n’arrivent même pas à remplir la Sala un samedi soir. C’était le cas du programme principal des Suoni: Luc Ex’s Assemblée, ensemble du bassiste Luc Klaasen (autrefois chez The Ex) avec le maître batteur Hamid Drake, les souffleurs Ingrid Laubrock (sax ténor) et Ab Baars (sax ténor, clarinette flûte). Dommage… Ces pointures de la musique improvisée d’Europe avec le percussionniste afro-américain valait le détour. Normalement, la principale affiche d’un festival devrait faire salle comble un samedi soir. Alors ? Merci aux Suoni d’exister, quoi qu’il en soit, quoi qu’il advienne de leur taille et de leur impact.


LIENS UTILES

The Thing, profil Wiki

The Thing, Bandcamp

James Blood Ulmer, profil Wiki


James Blood Ulmer sur Spotify

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