Alain Brunet

Archive de la catégorie ‘Général’

André Leroux Synchronie Cité

On le constate une fois de plus avec la tenue du festival Jazz en rafale, le public féru de ce style ressemble de plus en plus à celui de la musique classique: étudiants en musique, adultes de plus de 40 ans sauf une minorité de mélomanes plus jeunes qui ont su intégrer ces musiques plus complexes à leur palette de goûts. Question d’éducation itou… On en vient désormais au jazz lorsqu’on a le sentiment d’avoir fait le tour de la meilleure offre pop, généralement construite sur la forme chanson. Cet état d’esprit vient généralement dans la quarantaine.

Je m’inscris en faux contre cette trajectoire pépère mais… je dois admettre aimer de plus en plus la musique classique et apprécier davantage certaines formes jazzistiques ayant atteint leur forme… classique. Parce même au sein de ses formes classiques, le jazz présente des réformes nourrissantes, si ce n’est que dans le jeu individuel.. Et je continue d’aimer la pop culture parce que ses meilleurs créateurs n’ont pas le poids des institutions sur les épaules afin d’innover et bousculer les conventions, que ce soit en rock, en chanson indie, en hip hop ou en électro.

En jazz ? En musique contemporaine ?

Pour se sentir libre, léger et innover au domaine du jazz ou de la musique contemporaine écrite, il faut à ses artistes une indépendance d’esprit à toute épreuve… et une conjoncture propice à l’émergence de nouveaux courants. En ce moment ? Hum… il y a des trucs mais peu, au domaine de l’innovation, pas évident. Il vaut mieux apprécier la singularité des interprètes et improvisateurs, ou encore les petites réformes que proposent les meilleurs dans un contexte qui semble redondant d’entrée de jeu.

Prenons ces cas:

Benoît Charest, guitare, James Gelfand, piano, Muhammad Abdul Al-Khabyyr, trombone, Frédéric Alarie, contrebasse, Christian Lajoie, batterie se retrouvent autour du saxophoniste André Leroux. Sous étiquette Effendi, son album Synchronie-Cités était lancé jeudi au Dièse Onze. Sans soutien promotionnel, André m’a lui-même invité en me téléphonant à deux reprises. J’ai pu écouter son album avant de me rendre au dernier set, pour réaliser qu’il s’agissait de son projet le plus intéressant à vie en tant que leader.

Interprète époustouflant, André Leroux n’a jamais fait preuve de grande imagination à titre de leader. Cette fois, c’est différent.Avec Synchronie-Cités (titre maladroit mais bon… on ne s’en formalise pas outre-mesure), le saxophoniste présente des musiques supérieures sur le plan des structures et réunit un aréopage d’interprètes de premier plan.

Il fut un temps où Benoît Charest, à qui on doit plein de musiques de films dont la b.o. du film d’animation Les Triplettes de Belleville, était un des meilleurs guitaristes de jazz électrique au Québec – aux côtés de Jerry DeVilliers Jr et Michel Cusson. Progressivement, il s’est mis à la composition, un domaine de la musique beaucoup plus lucratif, et son jeu en a souffert. Lorsque Chet Doxas l’a convaincu de jouer de nouveau dans des formations jazz il y a une paire d’années, il n’était pas à 50% de ses capacités antérieures. Jeudi soir, il était à 80% je dirais. Très bien !!!

On souhaite que le pianiste James Gelfand, qui fut notre meilleur dans les années 80 et reconverti à la composition, connaisse un pareil retour. C’était bon de le revoir jeudi et d’avoir un aperçu de ce qu’il pourrait de nouveau offrir en tant que jazzman virtuose. André Leroux peut aussi compter sur l’expérimenté et très compétent tromboniste Muhammad Abdul Al Khabyyr, idem pour le batteur Christian Lajoie, sans compter Frédéric Alarie, à mon sens le meilleur soliste de la contrebasse jazz au Québec et assurément dans l’élite mondiale en ce qui me concerne.

On a maintes fois vanté le jeu époustouflant d’André Leroux, que d’aucuns considèrent parmi les meilleurs ténormen sur l’entière planète jazz, et qui a toujours choisi de jouer dans les formations locales et de nourrir sa famille avec les ressources d’ici. Excellent interprète de musique contemporaine au sein du quatuor de saxophones Quasar, sideman du pianiste François Bourassa depuis des lustres, recruté dans les meilleures opérations pour grand ensemble, André Leroux pourrait faire du millage en tant que leader: à condition de pouvoir compter sur un groupe de cette trempe, et aussi de présenter du matériel original à la hauteur de ses talents d’interprète et d’improvisateur. Les compositions de Synchronie-Cité sont signées André Leroux, mais aussi Frédéric Alarie, Benoît Charest, François Bourassa, James Gelfand.

Et oui, c’était plein au Dièse Onze. Bien sûr, la cave de la rue Saint-Denis n’est pas grande, mais il faut aussi réaliser qu’il y avait trois concerts de jazz présentés simultanément jeudi. Vu l’impossibilité logistique de me présenter simultanément à la salle Claude-Champagne de la Faculté de musique de l’U de M n’ai pu assister au concert du trompettiste américain Randy Brecker avec le big band universitaire que dirige Ron Di Lauro.

L’Astral était presque plein pour le grand pianiste de jazz Enrico Pieranunzi dans le cadre de Jazz en Rafale, assisté du contrebassiste Fraser Hollins et du batteur Richard Irwin. Assurément, les musiciens montréalais furent à la hauteur du mandat; excellent soutien rythmique à Pieranunzi, sans contredit un maître des ivoires jazzistiques. L’articulation, la souplesse, l’attaque, la profondeur harmonique, la suavité mélodique, le sens aigu du rythme, bref toutes les qualités que l’on puisse espérer d’un pianiste de jazz se trouvent dans le jeu de ce jazzman romain. Il existe probablement des interprètes encore plus fluides en haute vélocité, Pieranunzi n’en demeure pas moins un des grands pianistes de jazz issus des années 60 et 70. Un régal que d’entendre ce musicien relativement conservateur sur le plan compositionnel.

Le week-end jazzistique est aussi chargé: ce soir à l’Upstairs, le saxophoniste Seamus Blake, le contrebassiste Rob Hurst et le batteur Jeff «Tain» Watts participent à l’ensemble de l’excellent pianiste torontois d’origine tzigane hongroise Robi Botos. Samedi, le guitariste Michel Cusson présente son concert solo à l’Astral et le trio de la jeune pianiste Emie R. Roussel sera à l’Upstairs.

LIENS UTILES

L’horaire du festival Jazz en rafale

Programmation du Dièse Onze, Yannick Rieu ce soir.

Progammation de l’Upstairs / Robi Botos, piano, Seamus Blake, saxo, Jeff «Tain» Watts, batterie et Rob Hurst, contrebasse, ce vendredi !!!


Écoute d’extraits de toutes les pièces de l’album Synchronie-Cités d’André Leroux, sur le site Pro Studio Masters

André Leroux, profil Effendi

Mon interview d’Emie R. Roussel dans La Presse +


Mon interview d’Enrico Pieranunzi dans La Presse +


Écoute intégrale de l’album Permutation (Pieranunzi avec Antonio Sanchez, batterie, Scott Colley, contrebasse).

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Mercredi 25 mars 2015 | Mise en ligne à 17h18 | Commenter Commentaires (12)

Laura Marling, Short Movie, le pouvoir des mots et de la voix

Laura Marling Short Movie

Pour tant de mélomanes, les chansons interprétées dans une autre langue que la leur peuvent avoir des vertus essentiellement musicales. Alors bonne chance pour apprécier Richard Desjardins si vous parlez bulgare. Il faut donc rappeler qu’une chanson n’est pas faite que de sons, de notes, d’harmonies et de rythmes. Il faut aussi rappeler que certaines chansons sont plus musicales, d’autres plus poétiques. Par exemple, on pourrait résumer Laura Marling à une addition/synthèse du meilleur folk rock des années 60 et 70. Mais… ses mots, sa voix, sa dégaine, sa personne démantibulent ces considérations référentielles. Ses textes et son organe vocal constituent un espace de liberté considérable, en témoignent son nouvel opus, imaginé lors d’un long séjour en Californie (Laurel Canyon pour être précis) et dont voici quelques exemples:

La rupture:

« He means to ride me on / He sees a battle he don’t want to face alone/ I bolt upwards and shake him off my back/ He falls to his knees, on to a bloody track/ Well I can’t be your horse any more… » (Warrior)

La symbiose:

« Keep your love around me so I can never know what’s going on…» (I Feel You Love)

La sagesse:

« Never give orders / just to be obeyed /Never consider yourself or others / without knowing that you’ll change…» (Gurdjieffs’s Daughter)

Et ainsi de suite…

La Britannique n’a que 25 ans et cinq albums studio derrière la cravate, dont l’exceptionnel Once I Was an Eagle sorti en 2013. D’entrée de jeu, Short Movie ne produit pas le même ravissement musical, cet album n’en demeure pas moins recommandable. Moins chargé, cet opus s’inscrit dans une mouvance néo-folk anglo-américaine où l’on identifie clairement les influences antérieures, de Joni Mitchell à Bob Dylan en passant par Fairport Convention et Dire Straits.

Les guitares sont belles, les harmonies et mélodies sont riches, les arrangements fins pour la plupart. On a aussi droit à quelques passages musclés dans le jardin de Laura Marling, qui use aussi de la guitare électrique dans le cas qui nous occupe. Si on ne s’en tenait qu’à la musique, on parlerait d’une courte-pointe des années 60 et 70 mais les autres composantes changent la donne : l’auteure-compositrice-interprète se démarque par la haute tenue de ses textes, par la musique de ses mots, par son phrasé, le grain de sa voix, ses inflexions mélodiques, sa vieille âme.

LIENS UTILES

Écoute intégrale de l’album Short Movie sur Deezer

Laura Marling, site officiel

Laura Marling, profil wiki

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Mardi 24 mars 2015 | Mise en ligne à 10h41 | Commenter Commentaires (16)

Chilly Gonzales et la musique de chambre

Gonzales Chambers

Chilly Gonzales vient de lancer Chambers et se propose de tourner à travers le monde avec cette nouvelle matière. Montréal sera une escale importante: le pianiste et compositeur sera parmi nous les 25, 26 et 28 avril au Théâtre Outremont.

Au mieux, cet album pour piano et cordes (et quelques cuivres à l’occasion) est un rite de passage sympathique vers la musique de chambre. Ces 13 compositions que propose Chilly Gonzales ne constituent rien d’autre qu’une série d’exercices de style (et de chambre) inspirés des compositeurs impressionnistes et romantiques, fin XIXe siècle début XXe, exercices sur lesquels il saupoudre des épices d’aujourd’hui – procédés vaguement minimalistes, entre autres ornements.

Pièces certes faciles d’accès, idéales pour un background de télésérie? Nul besoin d’être un fin connaisseur de musique classique, moderne ou contemporaine pour réaliser que cette matière n’a rien d’exceptionnel, bien que jolie dans l’ensemble. Certes, les mélodies sont finement ciselées, les harmonies bien construites, l’exécution très correcte, les interprètes compétents (Gonzales, le Kaiser Quartett, le percussionniste Joe Flory, etc.) les coefficients de difficulté n’étant pas très élevés de toute façon.

Pourquoi donc Chilly Gonzales remplira-t-il ses salles avec la tournée qui suit la sortie de cet opus ?

Parce que l’homme offre un excellent divertissement et que ses fans n’écoutent pas (ou très peu) de musique classique. Humour au programme de ses prestations, aucune de prise de tête, et cette impression de s’élever musicalement. J’ai assisté à quelques concerts de Gonzales depuis une quinzaine d’années, je témoigne qu’il avait mis tous ses fans dans la poche de son peignoir transylvanien.

Si on essaie d’être positif, on peut suggérer que l’album Chambers est une transition vers la vraie musique de chambre, celle que s’approprie Gonzales en reprenant des procédés compositionnels connus, dont la plupart ont plus d’un siècle d’existence. Puisque son public ne les connaît pas et que le musicien d’origine montréalaise est associé à la pop indie de qualité, ça reste très cool pour les hipsters.

Si on essaie d’être réaliste, on prédit qu’une petite minorité de ses fans ira plus loin dans sa quête de très bonne musique, et se mettra à l’écoute active de Satie, Chopin, Liszt, Rachmaninov, Debussy, Fauré ou Ravel.

Et si on essaie d’assumer sa propre condition de mélomane ? Pour les amateurs de musique classique (romantique ou impressionniste dans le cas qui nous occupe), la perception de telles musiques est tout autre: ce travail n’est rien d’autre qu’un repiquage d’époques antérieures aux musiques de chambre d’aujourd’hui.

Voilà, en fait, une autre illustration de cet univers musical constitué de bulles plus étanches qu’on ne le croit…

LIENS UTILES

Écoute intégrale de l’album Chambers sur Deezer

Chilly Gonzales, site officiel

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