Alain Brunet

Archive, janvier 2017

Affiche d'un concert de Miles Davis au Liban

Les événements tragiques vécus dimanche à la mosquée de Sainte-Foy coïncident avec la mise en ligne de la version longue d’un reportage réalisé au Liban il y a quelques mois. J’espère de tout coeur que vous y réalisez à quel point une zone du monde comme le Liban est aussi peuplée d’humains raffinés, éduqués, civilisés, qui abhorrent la violence et les discours crispés. Pendant des siècles sinon des millénaires, d’ailleurs, les humains de cette région ont vécu de très longues périodes harmonieuses où le “vivre ensemble” n’était pas une expression progressiste à la mode… périodes entre lesquelles vint la guerre, l’intolérance et la peur de l’autre. Alors ? Même dans les pays les plus calmes et les plus paisibles du monde actuel, personne n’est à l’abri des ravages causés par la haine découlant de l’ignorance et de la frustration. L’inverse est aussi vrai: dans les pays les plus meurtris par les conflits régionaux, guerres civiles et luttes d’intérêts internationaux, une part congrue de la société milite pour la paix, la tolérance, la diversité des vues de l’esprit, l’élévation. Ce modeste reportage en suggère une autre démonstration, enfin j’ose le croire.

Pendant quelques années, Emily Awad a vécu à Beyrouth et revenait annuellement à Montréal afin d’y passer la fin de l’été et l’automne et travailler à la programmation du Festival du monde arabe, pour ensuite rentrer bosser au Liban dans un de ses plus importants festivals. Elle y était responsable de la production au festival de Beiteddine tenu chaque été dans la région du Chouf – à environ une heure de route de Beyrouth.

“Beiteddine, explique-t-elle, se situe dans la région du Chouf, région au sud-est de Beyrouth. Le cadre de notre festival est un palais du 18e siècle, planté à flanc de montagne. Ce palais fut d’abord occupé par les Ottomans et fut ensuite repris par des émirs libanais qui y ont vécu pendant une certaine période. Lorsque l’émirat disparut, le palais devint la résidence d’été du président de la république, qui nous le prête lorsqu’il n’y est pas.

” C’est un environnement magnifique avec arcades et autres caractéristiques typiques de l’architecture orientale. Sa grande cour peut y accueillir jusqu’à 4000 personnes. Les gens sortent de Beyrouth pour venir, c’est plus frais en été dans les montagnes. Infrastructure avec des kiosques. Nous nous y installons en juin, juillet et août.”

Le festival de Beiteddine est né dans les années 80, soit en pleine guerre civile.

” C’était tout petit, une sorte d’acte de foi en la culture malgré tout. Après la guerre, le festival a connu un véritable essor, y sont venus des stars et de grosses productions – Elton John, Joe Cocker, Kiri Te Kanawa, le Cirque Eloize, Notre-Dame de Paris, George Benson, Mika, Mariah Carey, Fasil Sey, Dee Dee Bridgewater, Diana Krall, Bebel Gilberto, Zakir Hussein, John McLaughlin, Ravi Shankar, Cesaria Evora, orchestres et chanteurs de musique classique arabe ou occidentale etc. En somme, il s’agit d’un festival multi-genres et multi-tendances. »

Le festival de Beiteddine, précise Emily Awad, ne se fonde pas sur la quête du profit mais bien de la qualité artistique.

” Les revenus des artistes commerciaux nous y permettent de présenter à perte des concerts plus pointus, ce qui permet au festival de maintenir une programmation de qualité. ” Byblos est très axé sur le public jeune et pop rock, on y a vu entre autres Keane, Stromae, The Script, Scorpions, Yanni, Sia, The Weeknd, Massive Attack, Coco Rosie, Beirut, Rodrigo et Gabriela, Slash, Florent Pagny, ou des spectacles de pop arabe à l’occasion.”

Le modèle de Beiteddine s’inspire en partie d’un grand classique des festivals libanais, longtemps tenu dans la vallée de la Bekaa mais repositionné provisoirement jusqu’à ce que les choses se calment à la frontière syrienne.

“Baalbeck est un peu comme le festival de Beiteddine, c’est-à-dire plus pointu que les autres festivals pop libanais: j’y ai déjà vu Massive Attack avec projections sur les colonnes des fameuses ruines. Dans les années 60-70, Miles Davis et Charles Mingus s’y étaient produits. Le festival existe depuis un demi-siècle, mais a traversé de grandes difficultés; c’est devenu plus difficile de l’y présenter depuis la guerre en Syrie, puisque sur la frontière et que Baalbeck est aussi un fief du Hezbollah. La sécurité dans la région n’est pas toujours assurée, les gens ont peur de s’y rendre, le festival n’est plus ce qu’il fut. Pendant deux ans d’affilée, on l’a relocalisé à Beyrouth, sans obtenir le même impact. En 2006, le festival y fut annulé à la suite des bombardements israéliens.»

En 2016, Emily Awad était encore responsable de production au festival de Beiteddine, une fonction très différente de ce qu’elle accomplit au Festival du Monde Arabe de Montréal en tant qu’assistante de Joseph Nakhlé à la programmation. Au Liban, elle était sous les ordres de Norah Joumblat, directrice du festival mais aussi l’épouse de Walid Joumblat, leader de la communauté druze au Liban- qui représente 7% de la population au pays.

Partagée entre le Québec et le Liban, Emily a aussi enseigné dans la région de Boston. À l’instar de son collègue Joseph Nakhlé, sa famille est originaire de la mythique vallée de la Qadisha, d’où provient le grand Khalil Gibran. Aux dernières nouvelles, elle envisageait passer plus de temps à Montréal.

Emily Awad Festival de Beyteddine

Emily Awad

Site officiel du festival de Beiteddine

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Lundi 30 janvier 2017 | Mise en ligne à 16h28 | Commenter Aucun commentaire

Beyrouth-Montréal-Beyrouth / Avant-garde

Sharif Sehnaoui-ghost photo de Tony Elieh

Sharif Sehnaoui

Au chapitre de la débrouillardise, citons également le cas de Sharif Sehnaoui, guitariste, compositeur, improvisateur, initiateur du festival d’avant-garde Irtijal. Car Beyrouth compte aussi des musiciens très pointus, férus d’improvisation libre, de bruitisme, d’électroacoustique ou de musiques contemporaines instrumentales.

“Irtijal est le plus vieux festival de musique à Beyrouth. Ça a commencé en 1999-2000, et ça s’est vraiment transformé au fil du temps. C’est un parcours de différents genres musicaux, présentés dans plusieurs lieux et quartiers de la ville. Ainsi, nous présentons annuellement de 20 à 40 événements. C’est très éclectique : classique contemporain, free jazz, noise, rock, expérimental, musiques traditionnelles revisitées, musiques électroniques, etc. Nous allons à fond dans l’expression contemporaine, dans l’expérimental, la recherche, l’innovation.”

En fait, la proportion d’étrangers est plus grande que celle des musiciens locaux. Nous avons des sponsors mais pas de sponsor commercial, des instituts Goethe institute, Institut français, Institut suédois, etc, des fonds, très peu d’argent de l’État.

Sharif Sehnaoui dirige aussi deux labels: Al Maslakh s’applique à « diffuser l’indiffusable de la scène libanaise », alors que le label Annihaya « se concentre sur l’échantillonnage, le recyclage, la déconstruction et le déplacement de différentes composantes de la culture populaire ».

« À la base, résume-t-il, je suis musicien et je reste musicien. Mais il a fallu soi-même organiser des choses, concerts et enregistrements. Ça s’est vite imposé, un musicien dans mon genre n’avait pas le choix. Si j’arrêtais d’éditer et diffuser, ça irait mieux pour le créateur en moi.»

À titre de guitariste ouvert à plusieurs expressions du maqâm arabe au free jazz en passant par le bruitisme, Sharif Sehnaoui a une approche très spéciale de la guitare.

« Je suis devenu guitariste à Paris, j’étais alors inscrit dans une très bonne école de musique actuelle, l’EDIM. On y poussait les étudiants à suivre leur propre voie, on leur apprenait les standards mais on les ouvrait à d’autres horizons. J’ai quitté cette école lorsque je me suis mis à faire de l’improvisation. Puis j’ai cherché des façons différentes de faire sonner la guitare – surtout la guitare acoustique à cordes de métal.

” En fait, j’ai un peu fui la guitare avant de préciser mon propre langage, car je voulais sonner comme des saxophonistes ou des pianistes pendant une certaine période. Je cherchais des façons différentes de faire sonner la guitare – surtout la guitare acoustique à cordes de métal. J’ai aussi fait des études de percussions, j’ai finalement essayé de fusionner ces différentes approches via la guitare traitée.

“Je n’ai pas de ligne spécifique. Je peux jouer aussi jouer dans une esthétique rock, une esthétique jazz ou même la tradition des maqâms arabes. Tout dépend du projet. Il m’importe de ne pas me mettre de limites. Il me faut être séduit par une idée, mais je peux complètement changer de style d’un projet à l’autre. Par exemple, transformer des rythmes de danses populaires orientales en quelque chose de contemporain.”

Sharif Sehnaoui s’est produit en Europe, Amérique, Afrique du Nord, en Afrique, en Iran, ou même aux Suoni per il Popolo de Montréal il y a trois ans. Ses revenus de musiciens, indique t-il , proviennent surtout de ses prestations à l’étranger. Nul n’est prophète…

Sharif Sehnaoui et Radwan Moumneh

Sharif Sehnaoui et son ami Radwan Ghazi Moumneh de Montréal (Jerusalem in my Heart)

Lien Soundcloud Sharif Sehnaoui

Lien Soundcloud Karkhana

Site officiel Festival Irjital

Wormholes – Sharif Sehnaoui & Mazen Kerbaj from Sharjah Art Foundation on Vimeo.

WORMHOYES // FESTIVAL SONS DE PLATEAUX#9 // 24 MAI 2015 // MONTÉVIDEO // MARSEILLE from GRIM on Vimeo.

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Dimanche 29 janvier 2017 | Mise en ligne à 15h39 | Commenter Aucun commentaire

Beyrouth-Montréal-Beyrouth / Liban classique

Maestro Andre Hajj 3

Très raffinée et fort différente de l’occidentale pour son usage ornemental de la polyphonie, ses échelles mélodiques jouées massivement par les sections d’un grand orchestre (violons, altos, violoncelles, ouds, etc.) et comportant des quarts de tons et des rythmes spécifiques au Moyen-Orient, la musique classique arabe est soigneusement préservée à Beyrouth.

À la barre de l’Orchestre national libanais de musique arabe orientale, le maestro et oudiste André Hajj s’en charge, et nous l’avons rencontré entre deux répétitions au Conservatoire National Supérieur de Musique de Beyrouth – par l’entremise de son amie et collaboratrice, soit l’excellente musicienne montréalaise (et d’origine partiellement libanaise) Katia Makdissi-Warren, fondatrice et leader de la formation OktoEcho.

« L’objectif de cet orchestre est de diffuser et de défendre les musiques tout à fait orientales. Il faut que les orchestrations en maintiennent l’esprit. La musique orientale est fondée sur la mélodie, expression monodique qui exclut dans la polyphonie sauf dans les ornements. Nous utilisons les ornements polyphoniques pour embellir les œuvres, sans abuser.”

Mais pourquoi, au XXIe siècle, éviter la polyphonie?

“Nous pouvons l’exploiter lorsque nous interprétons la musique occidentale, mais nous n’en ressentons pas le besoin. Cette musique orientale est tellement riche, ses maqams sont si nombreux et si nourrissants qu’il n’y a pas lieu de les adapter dans un contexte polyphonique. Les meilleurs compositeurs libanais ont une bonne formation occidentale mais se conforment à leurs traditions orientales qu’ils s’appliquent à maintenir et défendre. La musique arabe a subi l’influence des diverses civilisations qui ont traversé l’Histoire, telles les civilisations cananéenne , sumérienne et syriaque , mais est toujours demeurée monodique.”

En fait, le maestro Andre Hajj laisse entendre que la musique classique arabe progresse vers des orchestrations plus complexes, sans pour autant les dépouiller de leur identité originelle.

“Même si vous entendez une musique arabe en mode majeur ou mineur, vous en ressentirez toujours l’esprit oriental. Même si les quarts de ton ne sont pas toujours présents, l’esprit oriental l’est. En revanche, cet orchestre peut fort bien interpréter des œuvres occidentales, c’est-à-dire avec les procédés polyphoniques. Ce qui est spécifique à cet orchestre, c’est qu’il peut faire dans les deux esthétiques.”

Depuis 2011, c’est-à-dire depuis qu’André Hajj est à la direction de cet orchestre, le répertoire a le souci de s’ouvrir au grand public libanais en intégrant des pièces connues et populaires de chanteurs connus et aimés. « Il m’importe de rendre accessible la musique classique arabe en y liant les expressions populaires dans un cadre orchestral plus complexe.  Nous présentons des œuvres de compositeurs plus récents, par exemple le répertoire de l’auteur-compositeur Ahmad Kaabour. »

Présent aux répétitions, Ahmad Kaabour entendait pour la première fois ses chansons ainsi orchestrées.

Cette démarche, il va sans dire, s’inscrit dans le respect et la sophistication de sa propre identité:

” Tout ce qui peut toucher le cœur à ma manière orientale, c’est mon identité. La musique arabe est comme l’architecture arabe. Les lignes droites sont rares dans l’art arabe. Toutes les musiques d’époque ont une richesse que je dois remarquer.

« Cela comporte des chansons et des parties instrumentales, dont les arrangements ont été écrits par un collectif de musiciens après quoi le maestro André Hajj raffine le tout. Vous savez, je ne suis pas du genre spectaculaire, mais l’occasion était belle de voir mon travail joué par un grand orchestre. »

Pour un Occidental, en tout cas, ce fut spectaculaire à souhait! Plusieurs heures passées aux côtés de cet orchestre fut l’une des expériences les plus vibrantes passées au Liban.

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