Alain Brunet

Archive, septembre 2016

Vendredi 30 septembre 2016 | Mise en ligne à 23h53 | Commenter Commentaires (82)

Musique enregistrée: qui doit-on aider ?

The big money

Dans le contexte de la mutation des habitudes d’écoute musicale et du déclin dramatique des ventes de musique numérisée, l’Association québécoise de l’industrie du disque, du spectacle et de la vidéo (ADISQ) a exigé jeudi une aide gouvernementale d’urgence de 15 millions de dollars répartie sur deux ans, rapportait la Presse canadienne.

Ma collègue Émilie Côté a aussi rédigé un blogue sur la question, c’est dire l’intérêt qu’y portent les journalistes de musique.

On en discute depuis quelques jours, le modèle d’affaires de la vente ou de l’écoute en continu (streaming) de la musique enregistrée ne lève pas, il ne cesse de s’écrouler. À l’évidence, ce modèle ne décollera pas pour de bon tant et aussi longtemps que des redevances faméliques de l’enregistrement resteront ce qu’elles sont, et que la concentration hallucinante des revenus restera telle qu’elle est aujourd’hui.

Le statu quo mène carrément cette industrie dans un cul-de-sac, sauf bien sûr les quelques rares chanceux qui gagnent à la loterie du volume exponentiel sur le web. En attendant que tout s’effondre, les producteurs de l’ADISQ souhaitent gérer une aide financière d’urgence pour sauver leurs entreprises, après quoi… le problème restera entier s’il n’y a pas de profonds changements structurels dans l’économie de la musique numérisée. On aura alors prescrit un sirop pour le rhume alors qu’il était question d’un cancer de la gorge.

Mais… qui doit être aidé à court terme ? D’abord les artistes ou d’abord les producteurs ? L’ADISQ a longtemps été une association à l’avant-garde de l’émancipation musicale au Québec, voire l’engin principal pour le développement et l’épanouissement de la musique enregistrée, surtout la chanson francophone il va sans dire. Des entreprises indépendantes avaient littéralement fait naître une petite industrie du disque auparavant inexistante, et contribué à créer un star système local qui faisait l’envie de plusieurs petits marchés mondiaux, dont celui du Canada anglais. On pouvait l’affirmer dans les années 80, 90, 2000…

En 2016? C’est moins évident. Cette petite industrie québécoise de la musique enregistrée demeure très importante dans la dynamique actuelle, mais l’environnement numérique engendre aussi de nouvelles configurations avec moins d’intermédiaires et de nouveaux acteurs qui aident les artistes à produire, réaliser et mener leur travail à bon port. Or, une fois rendu à bon port, leur travail ne rapporte plus grand-chose. Par voie de conséquence, les labels indépendants (dont ceux regroupés au sein de l’ADISQ) sont extrêmement fragilisés, alors imaginez le sort de leurs artistes. Construite au fil des plus ou moins 35 dernières années par des entrepreneurs courageux et visionnaires, cette petite industrie locale est maintenant forcée de se restructurer.

Comment au juste ? Les société de perception de droits pourraient-elles alors devenir plus importantes dans ce nouveau contexte ? De nouvelles alliances entre les créateurs de chansons et de musiques enregistrées pourraient-elles voir le jour et se mettre à table avec les producteurs et propriétaires de labels indépendants ?

À vrai dire, on ne sait plus exactement quelle est l’association, regroupement ou société de perception de droits qui prendra le leadership pour relancer la communauté de la musique avec une proposition viable à long terme dans l’environnement numérique.
Chose certaine, l’environnement numérique a non seulement bouleversé l’ancien monde de la musique enregistrée, il est aussi en train de le pulvériser. L’offre musicale d’aujourd’hui est incroyablement diversifiée, accessible et … les bénéfices sont engrangés par des monopoles qui ne laissent que des miettes aux artistes, réalisateurs, producteurs indépendants, éditeurs, relationnistes et autres professionnels de la musique. Cet ordre s’est mis en place au cours des deux dernières décennies, force est de constater que le secteur de la création/production des contenus, qui devrait normalement être le premier de la chaîne, est le grand perdant de ce nouvel ordre numérique.

À court terme, on ne sent pas les conséquences de ce déclin. À moyen et à long terme ? Qui rêvera de vivre du métier d’auteur-compositeur-interprète ? Qui voudra devenir musicien de studio ? Qui ambitionnera de devenir interprète de haut niveau ?

Dans ce contexte, qui peut changer la donne, c’est-à-dire faire pression sur les gouvernements, faire alliance avec tous les regroupements de professionnels issus des grands marchés planétaires et ainsi obtenir des gains substantiels sur le partage des revenus de la musique enregistrée ?

Au Québec, à qui une aide gouvernementale encore hypothétique doit-elle être alors acheminée en 2016 si les gouvernements fédéral et provincial consentent à une telle aide ? Seulement aux producteurs de l’ADISQ ? Dans le contexte où le marché à venir sera aussi géré par des associations qui perçoivent des droits pour les artistes et les interprètes, tels la SOCAN, la SODRAQ ou ARTISTI, pourquoi ne pas leur consentir aussi une aide financière ? Et que dire des éditeurs regroupés autour de l’APEM ou encore les auteurs-compositeurs de la SPACQ ?

Au fait, pourquoi ne pas aider directement les artistes dont la musique enregistrée ne rapporte que des broutilles ?

Lire les commentaires (82)  |  Commenter cet article






Lundi 26 septembre 2016 | Mise en ligne à 14h53 | Commenter Commentaires (212)

Misère des niches, misère de l’équilibre industriel

music-money_petr-vaclavekshutterstock.0
illustration libre de droit: Petr Vaclavek Shutterstock

Haussement d’épaules et roulement d’yeux lorsque résonne la sonnette d’alarme de l’ADISQ, craignant la catastrophe pour l’industrie de la musique québécoise. Catastrophe annoncée… il y a 16 ans !!

Aujourd’hui, on cumule près de deux décennies de gossage en ce qui a trait à la mise en place de solutions viables: depuis l’an 2000, soit la première année de la prolifération des sites de partage de fichiers numérisés, un piratage exponentiel, endémique, absolument incontrôlable, a été finalement remplacé par une piètre solution légale: l’écoute en continu (streaming) rapporte des miettes aux artistes et producteurs indépendants, immensément majoritaires dans la production artistique réelle.

Ainsi, une chanson ou une pièce vendue en ligne génère un revenu d’environ 60 cents pour un artiste et son producteur. Pas grand-chose, mais il y a encore bien pire: l’écoute d’une chanson via un service d’écoute en continu, devenue LA pratique dominante des consommateurs en ligne, génère 0,6 cent. Pourrait-il en être autrement ? Pas vraiment: la capacité réelle de rétribution des plateformes de streaming est extrêmement limitée compte tenu des immenses répertoires à desservir. Pour être le moindrement rentables, ces plateformes ne peuvent augmenter la valeur des redevances.

Le gros fric de la culture numérique, en fait, se trouve ailleurs que dans chez les Deezer, Tidal et Spotify de ce monde.

Chez les hébergeurs de contenu, la part du marché publicitaire se trouve à environ 70% contrôlé par Google (incluant YouTube) et Facebook, le reste de la planète se partage l’autre plus ou moins 30%, tous contenus confondus. Inutile d’ajouter que la musique est loin d’être le premier dans la liste des contenus culturels.

Le gros fric de la culture audio se trouve aussi dans les revenus de connexion internet, dans les bénéfices exponentiels des transporteurs déresponsabilisés, nullement obligés de partager leur cagnotte – ou si peu.

Le gros fric se trouve aussi dans les bidules: téléphones, tablettes, ordinateurs personnels, magnétoscopes numériques et autres XBox.

Avec ce résultat : les revenus que procurent un enregistrement audio sont nuls à moins d’attirer des million voire des dizaines de millions d’intéressés. Il va sans dire, seuls quelques immenses succès de circulation deviennent payants pour leurs concepteurs et producteurs, ce qui incite forcément à l’uniformisation de l’idée qu’on se fait de la pop de masse. Nul besoin d’observer très longtemps la liste des top stars pour y constater le peu de diversité de l’offre chez ses représentants… de moins en moins nombreux.

“Depuis 2006, les ventes de musique ont chuté de 12,2 millions d’unités à 8,5 millions en 2015″, rappelait la direction de l’ADISQ il y a quelques jours, information relayée par ma collègue Émilie Côté.

“Selon une étude de l’Observatoire de la culture et des communications du Québec, les gens dépensent autant en divertissements qu’auparavant. Or, Solange Drouin (directrice générale de l’ADISQ) souligne que cette somme va davantage «aux produits d’accès culturels» et moins «aux produits culturels»”, pouvait-on lire dans le même texte d’Émilie.

Au risque de me répéter… ce que fait observer en 2016 la directrice générale de l’ADISQ, on l’observe pourtant depuis l’an 2000.

Depuis bientôt deux décennies, votre budget consacré aux contenus culturels enrichit essentiellement les véhicules de ces contenus. Avec cette conséquence dramatique dont on ne parle que très peu: aujourd’hui, tant d’artistes de la musique sont éduqués, compétents, hautement créatifs… et plus pauvres qu’il ne l’ont jamais été depuis l’arrivée de l’enregistrement !

Et l’ADISQ souhaite que le gouvernement intervienne afin de rééquilibrer les forces de l’industrie de la musique.

Bonne chance …

Sans mouvement concerté des créateurs issus de tous les grands marchés mondiaux, sans volonté politique des pays du G8 ou du G20, un gouvernement de la taille du Canada peut-il changer la donne ? Au mieux, il pourrait attirer l’attention de certains intervenants de ses plus puissants partenaires.

Et comment pourrait-on arriver à un mouvement concerté qui puisse engendrer un vrai changement ? Complexe… Chose certaine, si les créateurs de contenu n’exercent aucune pression majeure sur leur marché, leur public, leurs politiciens, on ne pourra observer de sitôt une réelle volonté politique dans ces vastes marchés virtuels où les frontières n’existent plus.

Misère des niches… misère de l’équilibre industriel à l’aube de la société des contenus.

Lire les commentaires (212)  |  Commenter cet article






Dimanche 25 septembre 2016 | Mise en ligne à 18h17 | Commenter Commentaires (2)

Pop Montréal, dimanche

29788514711_bd7aafa46d_b

Dernier soir de Pop Montréal… déjà !

D’abord la remarque suivante: au fil des ans, l’expertise de la découverte pop indie a été un tant soit peu grignotée par Osheaga. Secondo, le mouvement indie n’a vraiment plus la fraîcheur d’autrefois, il faut donc repérer les nouvelles tendances les plus pertinentes et ça se passe souvent côté hip hop, électro, dub ou grime, nettement moins dans le rock – on l’a observé précisément samedi soir avec les prestations de Babyfather, D.R.A.M., Uniiqu3.

Pop Montréal a développé un expertise dans la redécouverte des vétérans oubliés, l’événement devra débusquer de nouvelles tendances pour demeurer le phare qu’il est… et surtout qu’il fut. Prenons le songwriting, bien en vue cette semaine, on a pu assister au triomphe bien mérité d’Angel Olsen, la grande classe americana… et le conformisme musical. Au chapitre de la culture à l’intérieur des terres, retiens aussi plusieurs “petits noms”, dont la Britanno-Colombienne Louise Burns ou le country rock plus sale de Lil’Andy, dont je ne connaissais pas l’existence jusqu’à il y a 24 heures. Puisque les festivals world de Montréal le font trop peu, Pop Montréal pourrait montrer la voie en présentant encore plus de nouvelle musique non occidentale.

Cela étant, malgré ce léger essoufflement conceptuel, Pop Montréal demeure un incontournable de la culture montréalaise, et marque encore la rentrée par une grande diversité de propositions.

Et voilà mon dernier trio de suggestions:

Annette Peacock, 20h, Fédération Ukrainienne, programme partagé avec Joanne Pollock

Voilà assurément une des grandes iconoclastes du dernier demi-siècle. Dans les années 60 et 70, Annette Peacock fut la partenaire du contrebassiste Gary Peacock et de feu le pianiste Paul Bley, après quoi elle vécut recluse dans la vallée de l’Hudson et ne cessa de créer, en témoigne l’éclectisme de sa discographie. Elle fut sollicitée par des artistes importants, on pense à Bill Bruford, au tandem Coldcut (fondateur du label Ninja Tune) ou du guitariste Nels Cline, pour ne nommer que ceux-là. Chanteuse, claviériste, compositrice, improvisatrice, OVNI, elle s’est produite très rarement devant public. Inutile d’ajouter que sa seule présence sur une scène montréalaise est en soi un événement. Et vous cliquez sur cette phrase pour lire l’interview.

Luisa Maita, 21h, Ritz PDB

Six années après avoir lancé un premier album prometteur, Lero-Lero, Luisa Maita ressurgit : voici Fio da memória, dont l’artiste paulista interprétera la matière dans le cadre du festival Pop MTL. Ce second opus s’avère supérieur au premier, s’inscrit au-delà de la mouvance de laquelle provient la chanteuse. Remarquable pour ses arrangements, pour sa réalisation. Pour la cohabitation exemplaire des synthés, claviers, échantillons et sons traités, guitares, basse. Pour la recherche texturale, pour les surimpressions vocales, pour la qualité des accroches, pour la variété des grooves et des tempos (bien au-delà de la samba/ bossa), pour la sensualité de l’interprète. Cette facture brazilectra connaît une lente évolution depuis la révolution formelle initiée par le génial Suba au tournant du millénaire, on peut en garder une impression de redite mais… certains artistes arrivent encore à imposer leur signature. Luisa Maita est parmi ces rares qui y parviennent, soit exprimer le vrai présent culturel du Brésil urbain sans en effacer la mémoire.

Luisa Maita, écoute sur Spotify

Jef Ellise Barbara’s Black Space, 23h59, Piccolo Little Burgundy, programme partagé avec Michael Angelo

Connu d’abord pour son association au label parisien Tricatel de Bertrand Burgalat, le doué chanteur, auteur bilingue et compositeur Jef Barbara a migré depuis vers une autre identité sexuelle… et aussi vers un autre label qui le mettra en valeur; ainsi nous nous apprêtons à découvrir Jef Ellise Barbara, qui s’appliquera à honorer un des deux plus grands disparus de 2016, David Bowie. Rien de moins! Exercice périlleux auquel se prête l’artiste montréalaise, que l’ont croit assurément capable de relever le défi. Enfin, c’est ce que nous pourrons observer dans la nuit de dimanche à lundi, pour ainsi clore Pop Montréal à la mémoire de Bowie et aussi de Prince qui sera aussi honorée dans ce même programme.

Lire les commentaires (2)  |  Commenter cet article






publicité

  • Twitter

  • Catégories

  • Blogues sur lapresse



    publicité





  • Calendrier

    septembre 2016
    L Ma Me J V S D
    « juil   oct »
     1234
    567891011
    12131415161718
    19202122232425
    2627282930  
  • Archives