Alain Brunet

Archive, juin 2015

Mardi 30 juin 2015 | Mise en ligne à 15h46 | Commenter Commentaires (12)

Mélanie De Biasio, Jaga Jazzist

Melanie de Basio-5

Il était 18h, le soleil n’était pas prêt de se coucher et… il faisait nuit au Club Soda. Silence total dans la salle, toutes et tous suspendus aux lèvres de Mélanie De Biasio. L’envoûtement était amorcé depuis quelques douzaines de mois, il faut dire; No Deal, deuxième album de la chanteuse et flûtiste italo-belge, est un satellite en orbite autour de la planète jazz. L’objet céleste hypnotise à distance… imaginez l’effet produit par sa conceptrice en chair et en os.

Avec peu de fréquences émises par les instruments qui l’accompagnent (contrebasse, piano, électronique), pouvant compter sur une tessiture relativement limitée et une technique de flûte traversière qui ne pète rien de particulier, cette artiste peut intervenir dans vos rêves, en modifier la symbolique et le scénario.

Le ton est calme, lourd, grave, très sensuel. Impossible de ne pas être chevauché par ces mélodies superbement dessinées, ces harmonies souvent puisées dans le jazz, un jazz souvent coltranien – la référence est d’autant plus claire lorsqu’elle nous sert Afro Blue en en ralentissent le tempo originel.

Autre élément-clé de ce succès confirmé lundi : l’équilibre entre voix, instruments acoustiques et fréquences électroniques. Dans le cas qui nous occupe, la grande précision de la sonorisation est cruciale, opération très délicate dans le contexte.

On ne sait quelle sera la pérennité de cet art puissant constitué de si peu d’éléments. On ne sait comment Mélanie De Biasio pourra générer d’autres ambiances aussi épidermiques avec ce dont elle dispose. On peut le présumer, cependant : si elle y est parvenue sur deux albums déjà, pourquoi manquerait-elle d’inspiration pour la suite des choses ?

Jaga Jazzist  au Club Soda

Après que son Altesse Érykah eut fait rimer Badu avec vaudou et mis en transe tous ses sujets à la salle Wilfrid-Pelletier, c’était le moment d’assister au triomphe imminent de Jaga Jazzist. Plus de deux heures sur scène, le Club Soda en feu. Show extrêmement généreux de la part de ces Norvégiens dont on a maintes fois vanté le pouvoir volcanique : il était passé minuit et le groupe est revenu sur scène pour un ultime rappel. Très sympa.

Une tonne d’énergie au programme, certes, mais pas une tonne d’intelligibilité. Plus présents dans le mix qu’ils ne l’étaient par le passé, les synthés de Jaga Jazzist semaient hier une étrange confusion. Force est d’observer sur scène comme sur le récent opus Starfire, les composantes électroniques préconisées par Lars Horntveth (le principal compositeur) s’inspirent du prog, du krautrock et de la synth pop d’une autre époque.

Combinés aux instruments acoustiques (bois, cuivres, anches, cordes, percussions) et électriques (guitares, claviers) des orchestrations, la facture générale de ce nouveau spectacle laissait une impression de sur-place… ou encore de réformes discutables, contrairement aux avancées auxquelles nous avions été habitués auparavant. Ajoutez à cela une sonorisation qui laissait à désirer, et vous aviez une frange de fans déçus au sortir du Club Soda. Frange minoritaire, faut-il le préciser…

Et voici la critique de l’album

Basic CMYK

En marche depuis le milieu des années 90, le fameux octuor norvégien Jaga Jazzist a lancé sept albums, dont un enregistrement public. Sur disque comme sur scène, cette imposante formation a ébloui les amateurs de musiques instrumentales avec ce mélange bouillonnant de jazz, prog, électro. musique contemporaine, musique orientale, etc. Cinq ans séparent la sortie du dernier album solo et celui-ci… qui en laissera certains sur leur appétit. Non pas que l’exécution soit en deçà des standards auxquels Jaga Jazzist nous a habitués, mais plutôt parce que le langage compositionnel ne présente que très peu de surprises. Après une période aussi longue, on se serait attendu à davantage de nouveaux influx dans l’inspiration du multi-instrumentiste Lars Horntveth, compositeur-clé de la formation. La facture Jaga Jazzist n’en demeure pas moins unique au monde, même si un tantinet assagie sur le plan conceptuel.


ÉCOUTE INTÉGRALE DE STARFIRE SUR DEEZER

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The Bad Plus maintient la barre très haut depuis une quinzaine d’années, se démarque encore aujourd’hui pour son style collectif atypique, peu porté sur les longs solos, très lourd de facture pour un trio acoustique. Qui plus est, The Bad Plus peut compter sur d’excellents compositeurs dont la vaste culture justifie les choix probants d’une étonnante diversité de reprises jazzifiées. Cette fois, les compositions originales du pianiste Ethan Iverson, du contrebassiste Reid Anderson et du batteur David King sont en symbiose avec le monde du saxophoniste vedette Joshua Redman. Ce dernier s’y avère le complément idéal; il investit ce monde, y propose deux musiques de son cru et des impros parfaitement adaptées au style très cohésif de The Bad Plus, et mène même ses membres à des conversations musicales inédites. Ce qui n’est pas du tout évident à réaliser sans avoir l’air autre chose qu’une invitation de marque. Beaucoup plus qu’une addition!

LIENS UTILES

The Bad Plus, site officiel

Joshua Redman, site officiel

ÉCOUTE INTÉGRALE DE L’ALBUM THE BAD PLUS JOSHUA REDMAN SUR DEEZER

Et voici le compte-rendu de dimanche !

ROBERT GLASPER TRIO

Dimanche soir, les 75 minutes passées au Monument National devant le trio acoustique de Robert Glasper pouvaient laisser perplexe. Il faut néanmoins souligner le soutien massif des fans présents au concert, très majoritairement conquis par tout ce que le surdoué a joué… et dit. Car il en a dit des choses, le mec. De cet humour typiquement afro-américain, de ces caricatures de l’hôte démesurément sensuel et autre pans de désinvolture, on a bouffé des tranches épaisses.

Pour détendre l’atmosphère ? À l’évidence, Robert Glasper n’est pas là pour se prendre la tête ni pour nous la faire prendre à deux mains. Il préconise un concert débridé à l’intérieur duquel émerge sa science, c’est-à-dire sa vision inédite du clavier, son jeu mirobolant et les référents stylistiques qui animent son formidable trio.

Depuis les débuts de sa carrière, d’ailleurs, il en est ainsi. Glasper peut cabotiner, se permettre tous les brouillons, laisser l’impression d’un artiste mal préparé, au-dessus de ses affaires. Paradoxalement, le présent et l’avenir du clavier jazz finissent immanquablement par émerger de ces sparages parfois incohérents, apparemment trop légers pour ce qu’ils nous réservent. Inutile de répéter qu’une minorité de mélomanes s’en formalise. Les autres s’amusent ferme, y voient l’expression d’un bon vivant excluant toute prétention.

Ainsi on aura droit à un flot de reprises comme le suggère l’album Covered, paru récemment sous étiquette Blue Note. Robert Glasper aura même débordé du corpus initial, suggérant d’abord une jazzification de Sign O’ The Times, grand cru de Prince comme on le sait, suivi de plusieurs pièces de son nouvel opus dont Got Over, assortie de commentaires autobiographiques du grand Harry Belafonte. On aura goûté de nouveau son style pianistique pour le moins fabuleux, ces grappes de phrases ultra-rapides qu’il couche sur des rythmes jazzo-hip-hop que déploie sa section rythmique – le batteur Damion Reid et le contrebassiste Vicente Archer.

Allongée devant public, la pièce In Case You Forgot illustrait bien le paradoxe Glasper : pendant une longue improvisation, le pianiste a cité une pléthore de thèmes et mélodies apparemment disparates. Y ont été évoqués Thelonious Monk, Duke Ellington, John Coltrane, Coleman Hawkins mais aussi Bonnie Raitt et Cyndi Lauper. Enfin… Peut-être fut-ce mieux ramassé pendant le reste de ce concert qu’il fallut rater pour se rendre au Théâtre Maisonneuve, afin d’assister au décollage de The Bad Plus et Joshua Redman.

Robert Glasper Monument National @Denis Alix pour le FIJM

Robert Glasper au Monument National / crédit photo Denis Alix pour le FIJM

THE BAD PLUS JOSHUA REDMAN

Et le vol fut idéal! Sans perturbations, sans irritants, sans anicroches. Pur ravissement que le répertoire de ce nouvel album (The Bad Plus Joshua Redman, étiquette Nonesuch), gracieuseté d’un trio acoustique toujours spécial après une quinzaine d’années d’activités et plus encore : meilleur avec la collaboration du saxophoniste vedette.

Tant sur le plan de l’exécution que de la conception, ces quatre musiciens ont créé un véritable quartette, ce qui dépasse les attentes normalement créées par la réunion d’un tel assortiment de pointures. Dans ce contexte, l’écriture et le jeu de Josua Redman (The Mending, notamment) s’inscrivent dans l’esthétique de The Bad Plus tout en maintenant intacte son identité de compositeur. Celle de ses collègues s’en trouve étoffée, qu’il s’agisse du contrebassiste Reid Anderson (As this Moment Slips Away, Lack the Faith But Not The Wine, Dirty Blonde), du pianiste Ethan Iverson (Countyt Seat, Faith Through Error) ou du batteur David King (Beauty Has It Hard). Wow et re-wow.

The Bad Plus Joshua Redman Théâtre Maisonneuve @Denis Alix pour le FIJM

Crédit photo: Denis Alix pour le FIJM

NOUVEAU CYCLE DE CHRISTIAN SCOTT À L’UPSTAIRS

La virée de cette soirée dominicale avait commencé à l’Upstairs : Christian Scott y sévissait carrément. Depuis la sortie de son double CD, Christian aTunde Adjuah, paru en 2012, ce musicien flamboyant et déterminé a complété un cycle un cycle de création et en a amorcé un nouveau. Et c’est ce à quoi il nous conviait hier et aussi ce soir.

Le trompettiste compte d’abord sur un nouveau groupe : la flûtiste Elena Pinderhughes, saxophoniste alto Braxton Cook, le contrebassiste Luques Curtis, le batteur Joe Dyson, tous d’excellent niveau. Ainsi, le leader ne compte plus sur le guitariste et compositeur Matthew Stevens, qui fut important pour lui dans la construction de son identité musicale.

Alors? Le premier set présenté à l’Upstairs laissait peut-être croire que le nouveau son de Christian Scott est plus… ancien. Jazz latin, jazz modal, hard bop, jazz noir en vogue au tournant des années 60, free-bop des années 70-80… le tout laqué à la manière d’aujourd’hui. La ferveur et l’impétuosité du jeu des musiciens actualise ce classicisme, ce qui nous mène à passer un très bon moment avec de superbes interprètes et improvisateurs.

Christian Scott à l'Upstairs @Jean-François Hayeur

Christian Scott et son groupe à l’Upstairs / crédit photo: Jean-François Hayeur pour l’Upstairs

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Samedi 27 juin 2015 | Mise en ligne à 17h12 | Commenter Commentaires (5)

FIJM : ma virée du vendredi et… la vôtre ?

Theo Croker

Après les concerts «apéritifs» de jeudi, la première soirée complète du Festival international de jazz de Montréal a attiré hier son lot de fans tous azimuts. Voici, dans le désordre, la typique d’un jazzophile venu en salle.

Diplômé du prestigieux conservatoire Oberlin, le trompettiste floridien Theo Croker aura 30 ans en juillet. Les probabilités de le revoir au cours des 30 prochaines années sont élevées ! Les jazzophiles présents à L’Astral vendredi s’appliqueront certes à répandre la nouvelle de son talent et celui de son excellent quintette.

Protégé de Roy Hargrove (sur scène, en tout cas, il affirmait hier son allégeance), Theo Croker n’est peut-être pas un concepteur révolutionnaire, son premier premier album (AfroPhycisist sous étiquette DDB Records) n’est pas à se rouler par terre mais… sur scène, c’est super. Sa compétence, sa ferveur, son allégeance au jazz moderne ainsi qu’aux courants musicaux afro-américains (forte dose de soul/R&B) ou africains (Hugh Masekela, surtout) lui permettent de mobiliser des publics jeunes et leur ouvrir la porte de tous les jazz. Qui plus est, Theo Croker peut compter sur des jeunes loups affamés et, surtout, très doués : le saxophoniste Anthony Ware, le batteur Kassa Overall, le contrebassiste Eric Wheeler, surtout le pianiste Michael King qui s’illustre aussi aux synthés et au Fender Rhodes.

Au Monument National, l’oudiste libanais Rabih Abou-Khalil renouait avec le public montréalais féru de world-jazz. Réduire sa musique à une simple jazzification de musique classique arabe serait réducteur. Bien qu’attaché à son pays d’origine et à Beirouth dont il a vécu la guerre civile, ce musicien transplanté en Europe est progressivement devenu un citoyen du monde. Le monde de cet oudiste singulier réflète cette mutation, cette ouverture réelle au jazz moderne mais aussi aux musiques méditerranénnes, balkaniques, nord-africaines, baroques. Au fil du temps, cette transculture a produit autre chose qu’un jazz dominé par le Proche-Orient. L’amalgame est compact, fort en groove, superbement ficelé par des musiciens de niveau international – le superbe accordéoniste Luciano Biondini, le batteur Jarrod Cagwin, le saxophoniste (et chanteur de gorge!) Gavino Murgia. Ajoutons à la facture l’humour décapant de Rabih Abou-Khalil, qui se plaît à évoquer dans sa musique un rêve où il mange des anchois. Plus que digeste!

mistico-mediterraneo

Plut tôt, la Maison symphonique était bien assez garnie de festivaliers pour réserver un bel accueil à l’ensemble Mistico Mediterraneo, dont le trompettiste/bugliste Paolo Fresu et le bandonéoniste Daniele di Bonaventura étoffent le chant polyphonique de la formation corse A Filetta. Paru sous étiquette ECM en 2011, un premier album a célébré cette heureuse association avec un mélange probant de musiques corses, sardes, jazz, classiques, baroques et plus encore.

Vendredi soir, on présentait plutôt le projet Danse Mémoire Danse, inspiré récemment par deux anticolonialistes notoires : le Martiniquais Aimé Césaire et le Corse Jean Nicoli. Les 45 minutes passées chez Mistico Mediterraneo ont laissé une impression de beaux chants de résistance interprétés en corse, bellement arrangés… et peut-être difficiles à absorber pour qui ne maîtrise pas la langue parlée et écrite dans l’Île de Beauté. Pour être franc, j’ai préféré le duo de la première partie : belles explorations de Paolo Fresu et du tromboniste Gianluca Petrella. Les évocations jazzistiques (Nature Boy, Joy Spring, Round’Midnght, etc.) étaient amalgamées à des compléments électroniques et séquences préenregistrées d’un goût certain, entre autres fragments de musique saharienne offerts en fin de prestation.

Jan hommage

Enfin, plusieurs musiciens reconnus des communautés jazzistiques montréalaises et torontoises ont rendu le dernier d’une série d’hommages au pianiste montréalais d’origine polonaise, Jan Jarczyk , décédé d’un cancer fulgurant en août 2014. Sous la direction du trompettiste/bugliste Denny Christianson, cet ensemble réuni par le saxophoniste Jean-Pierre Zanella a honoré la mémoire de ce magnifique musicien dont le rayonnement aurait pu être beaucoup plus considérable de son vivant, vu la profondeur de son jeu et de ses compositions. Émue et reconnaissante, Danielle Raymond, sa veuve et mère de ses deux filles musiciennes, a longuement salué les collègues sur scène et pas n’importe qui : Jim Doxas, Pat LaBarbara, Joe Sullivan, Ron Di Lauro, Muhammad Abdul Al-Khabyyr, André White, Al McLean, etc. Encore merci, Jan Jarczyk.

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