Alain Brunet

Archive du 9 mai 2015

Samedi 9 mai 2015 | Mise en ligne à 11h28 | Commenter Commentaires (81)

Le hip hop plus influent que les Beatles ?

Kendrick Lamar

Kendrick Lamar

« L’impact de l’émergence du hip-hop sur la scène musicale a éclipsé celui de l’invasion britannique menée par les Beatles en 1964, selon une analyse informatique de 17 000 chansons», écrit Gregory Katz pour le bureau londonien d’Associated Press.

Les chercheurs ont analysé des extraits de 30 secondes de ces chansons tirées des palmarès pop américains entre 1960 et 2010. Des logiciels informatiques ont permis de de décortiquer et de catégoriser ces chansons afin d’en dégager les propriétés musicales, les instrumentations utilisées, les progressions harmoniques et autres caractéristiques.

Rendue publique mercredi, cette étude a été menée par l’Université de Londres et l’Imperial College. On y observe et analyse trois grands cycles de création sur les palmarès grand public: le hip-hop devenu phénomène de masse au tournant des années 90, la new wave, l’électro-pop et le post-punk au début des années 80, et la British Invasion des Beatles, Stones et autres Who dans les années 60. On sait que les pop-rockeurs anglais avaient été profondément influencé par le blues urbain et le rock & roll américains ayant émergé dans les années 50.

« Bien que les Beatles – appuyés par le talent de composition de John Lennon et Paul McCartney – conservent sans doute la place la plus élevée dans l’estime des critiques, les chercheurs ont jugé que le mouvement hip-hop avait eu un impact plus profond. Selon eux, l’avènement du rap et des genres qui y sont liés représentent «l’événement le plus important à avoir formé la structure musicale des palmarès américains dans la période étudiée ».

Il y a trois ans, Reuters relayait les résultats d’une autre étude fort intéressante, endossée par le Conseil national de recherche d’Espagne. Les conclusions étaient assez troublantes: la musique pop grand public était progressivement devenue plus forte en volume et de plus en plus homogénéisée dans ses structures (accords, mélodies, rythmes, instrumentation, sonorités). On observait la progression marquée de la simplification et de l’appauvrissement conceptuel de la musique pop au cours des 50 dernières années.

Lorsqu’on écoute tous ces monarques des palmarès, difficile de contredire les conclusions de l’étude espagnole. Appauvrissement et standardisation sur tous les plans: quelles formes originales proposent Taylor Swift, Jessie J, One Direction, Sam Smith, Miley Cyrus et autres Ariana Grande ? Peut-être quelques minces couches électroniques par-dessus les mêmes sons de claviers, guitares, basse et batterie, sans plus.

On peut ajouter que la standardisation progressive des diffuseurs généralistes a certainement contribué à ce appauvrissement conceptuel. Les radios commerciales diffusent des contenus beaucoup moins diversifiés, les diffuseurs généralistes préconisent la mise en relief de vedettes consensuelles dans tous les aspects de leur expression.

On pourrait même aller plus loin en affirmant que la pop anglo-américaine des années 60 était aussi une expression plus simple que la musique populaire des grands songwriters des années 30, 40, 50 ou 60, on pense aux George Gershwin, Cole Porter, Jerome Kern, Richard Rodgers, Irving Berlin et autres Burt Bacharach.

Bien sûr, opposer le legs des Beatles, contre-exemple de la standardisation pop-rock de son époque, à celui du hip hop, est démagogique. Pour ma part, cette formulation n’a de seule qualité que d’attirer l’attention. Sauf les débuts du Fab Four, qui s’inscrivait dans la mouvance blues et rock&roll en vogue avant de raffiner ses propositions avec l’aide de Sir George Martin, sa proposition pop fut tout simplement colossale.

Il vaut mieux présenter cette étude comme une comparaison sérieuse de la pop rock des années 60, des tendances lourdes des années 80 et du hip hop de masse des années 90 jusqu’à maintenant. Et alors, on constate effectivement l’immense pouvoir d’influence du hip hop.

Or, le rap et ses contours musicaux se sont aussi standardisés de manière générale mais… assurément moins que la pop grand public. Des albums très créatifs d’artistes hip hop obtiennent aujourd’hui des succès de masse, on pense notamment aux enregistrements récents de Kanye West et Kendrick Lamar. Les formes proposées par ces visionnaires (quoi qu’on pense des insultes que profère KW à ses collègues) ne souscrivent pas aux standards de la pop culture et, pourtant, joignent des publics très vastes, c’est-à-dire bien au-delà des niches spécialisées.

En fait, le hip hop et les musiques électroniques de type electronic dance music (EDM) ou intelligent dance music (IDM) sont clairement mieux adaptées à l’environnement numérique; les notions de collage, de transformation des sons, de citation, de superposition, pratiques intrinsèques de la culture numérique, sont beaucoup mieux intégrées par le hip hop que par la pop culture hyper grand public.

Une portion congrue des jeunes publics y voient donc une avancée et confirment ainsi les conclusions des deux études ici mentionnées. En fait, il vaut peut-être mieux convenir de ce phénomène: de manière générale, la pop culture gonflée aux effets spéciaux n’a jamais été aussi simple dans ses structures, pendant que la complexité, le raffinement, la créativité se trouvent dans de multiples niches, sous-genres, bulles plus ou moins étanches…

Lire les commentaires (81)  |  Commenter cet article






publicité

  • Twitter

  • Catégories



  • publicité





  • Calendrier

    mai 2015
    L Ma Me J V S D
    « avr   juin »
     123
    45678910
    11121314151617
    18192021222324
    25262728293031
  • Archives